Janvier #1 Point culture cinéphile

Nouvelle année, nouvelle rubrique. J’inaugure donc le premier point culture de 2021. J’envisage de publier régulièrement des articles récapitulatifs. Le but : partager mes découvertes de façon moins conséquente que dans les chroniques.

A priori, j’essayerai d’en publier un toutes les quinzaines, sauf si je n’ai pas assez de matière.

Et, en fonction de ce que j’ai à partager, il sera soit spécifique au cinéma, à la littérature ou à la BD. Soit un mélange des trois.

Pour celui-ci, j’ai décidé de vous parler de trois films !

Au menu du jour :

Thriller psychologique, Historique, Science-fiction

Les cinémas étant encore fermés, je me rabats sur les quelques films trouvés sur les plateformes. Mais surtout sur Arte, qui a toujours une programmation hétéroclite et assez riche.

1969, LA PISCINE, Jacques Deray

L’occasion entre autres de découvrir pour la première fois le film culte de 1969, La piscine de Jacques Deray. Et avec quel quatuor ! Alain Delon, Romy Schneider, Jane Birkin et Maurice Ronet – rien que ça. Le couple Jean-Paul et Marianne profitent de jours heureux dans leur villa, jusqu’à l’arrivée de Paul et de sa fille, Pénélope. Ancien amant de Marianne, celui-ci s’amuse à jeter le trouble en remuant le passé.

Je reste assez hermétique à l’esthétique du film, sous fond de bourgeoisie qui s’ennuie en vacances. Néanmoins, je n’ai pu qu’apprécier les jeux de regards qui en disent long, la langueur des vacances où s’installe insidieusement une ambiance poisseuse et tendue. Le rythme lent, le jeu des acteurs, les dialogues qui sonnent faux… Lentement le film passe des scènes érotiques, sans doute peu courantes encore au cinéma (le film ayant été tourné en 1968), à la sensation de malaise.

Jacques Deray réussit ainsi à effriter sans en avoir l’air l’image parfaite, dévoilant les dessous. L’image d‘individus troubles, plus complexes et complexés qu’ils n’en d’abord l’air, prend petit à petit le dessus. J’ai eu l’impression moi-aussi de suffoquer, de me noyer, au summum de l’intrigue. Toutefois, j’ai trouvé dommage que celle-ci retombe un peu comme un soufflet. La dernière partie est en effet plus inégale, linéaire et convenue.

Une bonne découverte dans l’ensemble.

2016, LES INNOCENTES, Anne Fontaine

J’ai également vu le film Les innocentes d’Anne Fontaine, qui a su m’intéresser par son sujet, moins dans son traitement. C’est tiré d’une histoire vraie, en Pologne, juste après la Seconde Guerre Mondiale. Alors que la Croix Rouge Française n’y est tolérée que pour rapatrier leurs soldats blessés, une jeune docteure accepte d’aller aider des nonnes d’un couvent à accoucher en secret. Celles-ci ont été violées par des militaires, et se retrouvent livrées à elles-mêmes.

Les ficelles arrangées de l’histoire pour en tirer un scénario fluide sont assez visibles, mais cela fonctionne assez bien. La production franco-polonaise offre aussi un joli casting, efficace dans l’interprétation de la jeune docteure et des nonnes. Autre point positif : la photographie du film est très belle, offrant de très jolis plans très travaillés.

Néanmoins, l’austérité à outrance, à la fois dans l’esthétique, dans le jeu et dans la réalisation, a, en contrepartie, créé une distanciation. Même si je me doute que c’est un choix volontaire, reflétant l’austérité d’une Pologne d’après-guerre.

En conséquence, le film perd en intensité émotionnelle. Dommage qu’il ne développe pas d’avantage le contexte socio-politique du pays, et son rapport avec la religion, et les couvents. Les quelques éléments abordés restent plutôt en surface, ne montrant principalement que la brutalité des militaires, laissés en roue libre.

Et, sans doute par manque de matière sur l’histoire personnelle de ces femmes, celles-ci semblent aussi superficielles. Ce qui rend moins compte de l’ambivalence de leurs choix, notamment ceux de leur mère supérieure, dans un tel contexte.

Une bonne découverte, malgré tout.

2015, SEUL SUR MARS, Ridley Scott

Enfin, la découverte de Seul sur Mars de Ridley Scott a été plutôt bienvenue après la déception qu’a été le film de George Clooney, Minuit dans l’univers. J’ai apprécié l’idée de réaliser un film parlant de colonisation spatiale qui soit positif. Ici, point de situation d’urgence sur Terre ni guerre nucléaire, ni appauvrissement des ressources, ni apocalypse climatique quelconque. Cela part d’un accident malencontreux, alors qu’une tempête imprévue pousse les membres de la mission à fuir la planète rouge en urgence. Projeté lors de cette tempête, le biologiste Mark Watney est laissé pour mort. Prévenant la Terre de leur erreur, il doit trouver des moyens d’augmenter ses ressources afin de laisser le temps à la NASA de lancer une mission de sauvetage.

A partir de là, la modestie du film à ne pas trop en faire sur les situations catastrophiques permet de ne pas trop étouffer sous l’action. C’est un aspect plutôt réussi du film, même si cela devient moins vrai sur la fin.

En revanche, j’ai bien moins adhéré à l’uniformité et l’omniprésence de l’humour, qui tend à rendre certains personnages insupportables – dont celui joué par Matt Damon. Les gros filons pour faire avancer le scénario sont également assez énormes. Il joue aussi sur certains clichés qui m’ont déplu.

Gros bémol également sur la représentativité des femmes qui sont des jolis drapeaux. Et ce, alors même qu’elles occupent des postes qui auraient pu leur offrir un meilleur rôle.

Kristen Wiig aura eu le mérite de poser toutes les bonnes questions à ces gentils mâles de la Nasa. Kate Mara s’en sort un peu mieux. Elle nous ressort simplement le cliché de l’ingénieure qui détaille toutes les difficultés du monde pour faire son taff, pour conclure que c’est dans ses cordes. Jessica Chastain fait montre d’un charisme fou (non) pour offrir la scène la plus mémorable du film (non). Elle fait donc une sortie spatiale remarquable pour pêcher un Iron Man au gant troué.

Malgré un casting intéressant, elles n’ont aucune place dans ce film d’hommes, encore une fois. Et ça m’enquiquine comme toujours de le voir aussi flagrant à l’écran.

Minuit dans l’univers, les étoiles manquantes de George Clooney

Minuit dans l'univers de Georges Clooney

2049 devient le nouveau 2012. A ceci près : si la Terre s’effondre à cette date, ce sera notre faute. 

Des gens se précipitent dans des vaisseaux pour fuir une Terre ravagée. Un scientifique reste seul à l’arrière, trop malade pour espérer encore être sauvé. Il tente de prévenir un équipage parti deux ans plus tôt chercher une lune habitable de ne pas tenter de retour.

Quelques points rouges sur une carte et l’air qui s’irradie de plus en plus. Quoi qu’il se soit passé, on comprend vite à quel point l’humanité a merdé.

Au fond, cela n’aurait pas été très grave de ne pas savoir comment ou pourquoi. Il y avait certainement plein de choses à raconter.

Par exemple, ce que cela fait d’être le dernier homme resté sur Terre, rongé lui-aussi par la maladie. Ce que cela fait d’avoir quitté sa planète pendant deux ans. Puis d’y revenir enfin et se rendre compte qu’il n’y a plus rien à retrouver. Ou encore d’être allé au bout de ses ambitions sans se soucier du reste, et se retrouver seul sur une planète ravagée.

Mais, comme son protagoniste passe à côté de sa vie, le film passe à côté de son scénario. Puisqu’il culmine à la prise de contact entre le scientifique et les astronautes, la question revient évidemment sur la table. Que s’est-il donc passé ?

Et que répond le film ? Rien, le néant.

Nulle gloire pour qui détruit sa Terre

Le personnage central resté seul dans la base terrienne est Augustine Lofthouse, joué par George Clooney. C’est l’archétype du scientifique obnubilé par son travail, qui délaisse sa vie personnelle au profit de sa découverte. Il y est parvenu, puisqu’on suit en parallèle du film l’équipage de retour de la mission spatiale. Ils ont en effet trouvé sur la lune visée par le scientifique un lieu propice à la vie humaine. L’équipe est en extase, mais ils ont hâte de rentrer après deux ans d’absence. 

Les flashbacks d’Augustine racontent cependant une autre histoire, à laquelle l’état de la Terre semble faire miroir. Comme l’a prédit sa compagne au moment de le quitter, il est passé à côté de sa vie. Il en a oublié l’essentiel, obnubilé qu’il était par son ambition. Et finalement, au moment où celle-ci se concrétise, alors que l’équipage a effectivement trouvé une lune habitable, que lui reste-t-il ? Une planète aussi désolée que lui-même, condamné à y mourir, seul.

Peut-on y voir une sorte d’appel à redevenir modestes ? De ne pas oublier, dans notre course vers le progrès, la croissance, le développement, ce qui est essentiel ? Prendre soin de la seule planète où nous sommes capables de vivre. Car même si on finissait par trouver une lune habitable, il se pourrait bien que ce soit trop tard.

C’est là l’interprétation à laquelle j’ai envie de croire pour lui donner un tant soit peu de matière. Car, il faut l’admettre : sous ses habits modernes, le film est un squelette rouillé d’œuvres similaires, qui n’a pas grand-chose à proposer. Rien de neuf, mais surtout : rien du tout.

Minuit dans l’univers : un condensé fade de déjà-vu

Malgré de jolies images autour de la lune habitable, de l’intérieur du vaisseau, dans la sortie spatiale, le film reste très sage. Rien ne sort vraiment de l’ordinaire ou de ce que l’on aura déjà vu auparavant. Notamment dans des œuvres récentes, comme Interstellar ou Gravity. Avec des thèmes aussi similaires, la comparaison est inévitable et défavorable.  

Que ce soit dans l’esthétique, la réalisation, la construction du récit et son twist final, ce dernier ne prend aucun risque.

Et comme il repose sur des filons sur-usités du cinéma, il finit par se spoiler lui-même.

On sait tous qu’une scène où des personnages chantent à tue-tête précède un grand malheur. Et même, dès le début, il suffit de voir Georges Clooney observer la liste de l’équipage pour deviner dans les grandes lignes ce que sera la fin du film.

Mais c’est surtout un condensé de vide

Les personnages sont des coques vides.

A vrai dire, le seul qui ne le soit pas, c’est bien celui joué par George Clooney. Il a au moins un nom, un métier, des relations (enfin, une), un passé, une ambition, et des regrets.

Du reste, les cinq autres personnages récurrents n’ont quasiment droit qu’à un nom et une fonction dans l’équipage. Et si le film évoque pour deux d’entre eux une famille restée sur Terre, c’est pour une raison très précise dans le scénario.

Les informations données sont donc strictement fonctionnelles – même pour Augustus. Insuffisantes pour créer des personnages tangibles, auxquels on va croire ou ressentir de l’empathie.  Mais, surtout, leur utilité est si évidente qu’on devine tout de suite ce qui va leur arriver dès le départ.

Le scénario patine sur son point de départ, laissé vide

Comme indiqué en introduction, le film ne dit pas ce qui s’est passé sur Terre. Et si cet élément était resté comme un postulat de départ dans lequel évolue les protagonistes, cela n’aurait pas été aussi gênant. Au pire, c’est une facilité scénaristique justifiée, si le film s’était concentré sur autre chose.

La question allait être posée par l’équipage, évidemment. Or, le trois quart du film va tourner autour d’elle, renforçant le mystère. Et quand elle est enfin posée, le scénario part à la débandade.

Qu’est-il arrivé à la Terre ? Pluie d’astéroïdes, le contact est coupé. Après s’être démenés à réparer les communications, les astronautes font finalement face à une Terre ravagée. Reprise de contact. Mais qu’est-il arrivé à la planète ? Changement de caméra, perte de paroles. Augustus baragouine et précise qu’il ne connaît pas les détails…

Une guerre nucléaire massive, une succession de cataclysmes, un enchaînement d’accidents… Les films post-apocalyptiques regorgent d’excuses toutes faites. A défaut d’être originales ou crédibles, elles auraient fait un meilleur camouflage. Et si le scénariste ne tenait pas à développer cette partie, pourquoi ne pas l’avoir désamorcé dés le début ?

Une première tentative dans la SF ratée

En terminant le film, j’avais des impressions plutôt positives à son égard. Il y a de jolies intentions, quelques scènes réussies, de belles images, une conception sympa du vaisseau, de très bons acteurs et une réalisation soignée. Mais en prenant du recul, le film manque cruellement de prise de risque et d’un scénario plus abouti.

Je n’ai pas lu le roman dont il s’est adapté, je ne saurais donc pas dire si les défauts de son scénario en sont l’héritage. Mais il me semble qu’une bonne adaptation sait parfois prendre des libertés pour arranger ce qui est mal fait dans l’œuvre originale. Or, ici, c’est clairement un acte manqué.

The midnight sky, réalisé par George Clooney, 2020, d’après l’œuvre originale de Lily Brooks-Dalton, film de science-fiction, voyage spatial et post-apocalypse, disponible sur Netflix, interprété entre autres par George Clooney, Felicity Jones, Tiffany Boone, David Oyelowo, Demian Bichir, Kyle Chandler…

2020 en culture, ça donne quoi ?

Très bonne année 2021 !

Il est temps de dresser le bilan des TOP et FLOP de cinéma, littérature et bandes dessinées de 2020 !

Bien que l’année 2020 ne s’achève pas avec la fin de l’épidémie, j’espère que cette nouvelle année vous offrira de nouvelles et très belles opportunités personnelles et/ou professionnelles. Prenez bien soin de vous. Et que 2021 soit une belle année pour vous tou-te-s !

2020 a été une année très particulière, difficile et déprimante d’un point de vue personnel. Et pourtant, paradoxalement, c’est une année assez riche en découvertes. Certes pas forcément actuelles, puisque les cinémas ont été fermés pendant de longs mois et beaucoup de sorties repoussées. En revanche, pour ce qui est des livres ou des bandes dessinées, le choix du TOP s’est avéré plus difficile que je ne le pensais.

Entrons dans le vif du sujet !


CINEMA

Cela fait quelques années que je vois de plus en plus de films tous les ans, celle-ci n’a donc pas échappé à la règle. Mais, je dois admettre que mon choix de films tenait d’avantage d’un besoin de consommation divertissante que du seul intérêt cinéphile.

Cela explique sans aucun doute le nombre important de ceux que je trouve corrects mais sans plus ( souvent classés dans les « découvertes »). Et surtout de ceux que j’ai oubliés ou que je n’ai pas du tout aimés (les « mitigés » et les « mauvais élèves »).

Cette année, j’ai donc vu 92 films répartis de cette façon :

  • 4 coups de cœur
  • 14 bonnes surprises
  • 29 bonnes découvertes
  • 19 découvertes
  • 10 mitigés
  • 15 mauvais élèves

LE TOP

Josep de AUREL – Harakiri de Masaki KOBAYASHI – Terminator 2 de James CAMERON

Un top des plus disparates, s’il en est.

Notez que j’évite d’y glisser des films déjà vus. Sinon, In the mood for love de Wong Kar-Wai se serait à nouveau imposé en maître !

J’aurais également pu y glisser The Farewell / L’Adieu de Lulu WANG, qui a été une excellente surprise de début 2020. Ou alors Un grand voyage vers la nuit de Bi GAN : la plus belle claque esthétique de cette année. Et enfin le huis-clos Les garçons de la bande de William FRIEDKIN pour l’excellente verve de ses dialogues, sa mise en scène et ses comédiens qui dépotent.

Mais je suis quand même ravie qu’un film de l’actualité cinéma de cette année en fasse partie. Et Josep est de loin la plus belle découverte faite en salle de 2020.

Un très bel hommage au dessin et au dessinateur Josep Bartoli, sans être un biopic. J’ai aimé ses choix artistiques et notamment son parti pris en termes d’animation. L’expression de « film en dessins » vue dans les analyses de l’œuvre est d’ailleurs assez juste. Un très beau film poignant, difficile, juste.

LE FLOP

Rebecca de Ben WHEATLEY – Adieu les cons d’Albert DUPONTEL – Blue Steel de Kathlyn BIGELOW

Comme je le disais en introduction, cette année, j’ai vu bon nombre de films pour me divertir, tout en sachant qu’ils ne me plairont pas forcément. Je ne mets généralement pas ces films dans mes flops.

C’est le cas de la trilogie The Hobbit, par exemple. Quoi de mieux que Tolkien pour voyager loin et en prendre plein la vue. Les décors sont toujours splendides et l’ambiance réussie, au moins pour le premier film.

Par contre, il est très mal joué et les personnages sont écrits avec les pieds. Le scénario est mal découpé et l’histoire beaucoup trop longue pour une intrigue de 300 pages au plus. Or, je savais d’avance que ce serait le cas, le mettre dans ce flop aurait été malhonnête.

Il n’y a donc dans ce flop que des déceptions sincères, comme pour Adieu les cons. Albert Dupontel avait jusqu’ici réussi à me faire rire dans de bonnes comédies bien dosées, telles Enfermés dehors ou encore Le Vilain. J’aimais bien ses personnages méchants, ses caricatures et son humour qui me faisaient passer de très bons moments. J’avais même été très agréablement surprise dans son adaptation Au-revoir là-haut, dans un tout autre registre.

Mais ici, rien ne va : tout est prévisible, très lourd, mal joué, mal dosé et encore une fois bien trop long. Je me serai aussi passée des blagues sexistes qui tombaient comme un cheveu dans la soupe…

Ayant lu Rebecca de Daphné Du Maurier juste avant d’en voir la nouvelle adaptation, j’ai été très déçue par cette dernière. Adieu roman gothique, tension narrative et psychologique. Le fantôme est relégué à des scènes de rêves sans originalité. Au contraire du roman, où celui-ci prend une forme insidieuse à travers l’obsession sordide de l’héroïne. J’ai donc limpression d’avoir vu une toute autre œuvre, plus édulcorée et assez naïve. Une interprétation ‘moderne’ qui inquiète d’avantage dans sa vision du romantisme que la noirceur du roman du 19e siècle.

Rien à dire sur Blue Steel, si ce n’est que je l’ai oublié instantanément après l’avoir vu…

LITTERATURE

Étant donné que j’ai lu beaucoup de novellas cette année, je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir lu plus que d’autres années. Pourtant, j’ai compté 48 découvertes littéraires, ce qui n’est pas rien.

Aucun coup de cœur cette année, mais de très belles surprises et découvertes. Et je suis assez ravie d’avoir pu contribuer à deux objectifs personnels, qui seront poursuivis en 2021 : lire d’avantage d’autrices et découvrir la littérature japonaise.

  • 14 bonnes surprises
  • 23 bonnes découvertes
  • 7 découvertes
  • 2 mitigés
  • 2 mauvais élèves

LE TOP

Circé de Madeline MILLER – Chien du Heaume de Justine NIOGRET – Je suis fille de rage de Jean-Laurent DEL SOCORRO

Le choix a été difficile cette année ! Par exemple, à Circé, s’opposait Briséis, autre figure féminine d’importance de l’Antiquité, dans The silence of the girl de Pat BARKER (traduit sous le nom Le silence des vaincues aux éditions Charleston). Mais j’ai été plus sensible à la plume de Madeline MILLER.

J’aurais également pu évoquer les trois premiers romans du cycle Le poids des secrets d’Aki Shimazaki dont je vous parle ici. Ou encore, Kappa 16 de Neil Jomunsi, une plongée mélancolique dans les archives (ou « pensées ») d’un robot. Un tour d’écriture dans un récit court, efficace, je ne peux que le recommander aux amateurs du genre.

Mais le palmarès revient à deux très belles plumes francophones. Jean-Laurent DEL SOCORRO dans un registre plus terre-à-terre sur fond de guerre de Sécession. Et Justine NIOGRET qui propose un oneshot d’exception dans le genre de la fantasy. Et dont la protagoniste est de celles qu’on voudrait retrouver plus souvent dans ce genre.

LE FLOP

Perfect Blue de Yoshikazu TAKEUCHI – Nos altermondes de Nicolas DEBRANDT – Moonlight Shadow de Banana YOSHIMOTO

Pas grand-chose à dire sur Nos altermondes, si ce n’est que j’aimais d’avantage le contexte de départ que l’intrigue cataclysmique. Je pensais que le roman s’attarderait d’avantage sur l’adaptation de la société à un monde où les abeilles auraient complètement disparu (entre autres choses). Or, ce n’est qu’un détail de l’univers, pas autant exploité qu’espéré. Du coup, l’intrigue développée ne m’a pas vraiment emballé.

Mais le vrai flop de 2020 est Perfect Blue dont je vous recommande d’avantage l’adaptation de Satoshi KON. Le roman est certes très court, mais dénué de tension narrative, qu’on attend pourtant d’un thriller. Même l’intensité fantastique qui arrive vers la fin du roman ne parvient pas à sauver le reste, assez ennuyeux. La plongée psychologique dans les pensées du pervers pédophile ne suffit pas à rendre le récit intéressant. Et globalement, le masculinisme du récit m’a clairement dérangé, même si je ne doute pas que le monde des idoles soit assez machiste.

TW Viol / Pédophilie : comme le prévient l’éditeur, le premier chapitre détaille précisément le viol d’une petite fille. Et si vous êtes sensible (ou ne voulez pas lire une telle abjection), vous pouvez très bien commencer dès le second chapitre. C’est assez clairement évoqué dans la suite pour que vous puissiez comprendre à quel psychopathe vous avez affaire. De fait, je reste dubitative sur l’intérêt de ce premier chapitre. Même si je reconnais un bon réflexe de l’éditeur d’avoir mis une note préventive très précise à ce sujet en début de roman.

BANDES DESSINEES

Cette année, j’ai profité de la situation pour avancer dans mes séries. Du coup le nombre réel de tomes que j’ai lu a fait explosé mon compteur Goodreads, vu qu’il les compte tome par tome !

J’ai donc compté 34 séries (terminées ou non) et oneshots, mais aucun que je pourrais désigner comme ‘mauvais élèves’. Une très bonne année de lecture !

  • 5 coups de cœur
  • 7 bonnes surprises
  • 17 bonnes découvertes
  • 5 découvertes

LE TOP

Vagabond de Takehito INOUE – Beastars de Paru ITAGAKI – L’Enfant et le Maudit de NAGABE

On peut parler d’un palmarès qui va trôner pendant très longtemps au sommet de mes auteurs de BD japonaises préférés. Voire d’artistes, tant la claque est ici aussi bien scénaristique qu’esthétique. En particulier pour Takehito INOUE et NAGABE, que j’ai également découverts dans d’autres œuvres.

Mais le choix a été tout aussi difficile que pour la littérature, cette année. Et peut-être même d’avantage. Les enfants de la baleine aurait été mon premier choix, si ce n’est que je le trouve plus classique d’un point de vue graphique. Pour autant, j’ai rarement été aussi facilement plongée dans un univers, dont j’ai savouré l’ambiance, le lore, l’histoire, les personnages et leur évolution… Que d’émotions à la lecture.

Mais j’aurais également pu inclure Beaume de tigre de Lucie QUEMENER. J’aime son style tout de crayonnés noirs et blancs, ces emprunts autobiographiques, et ses thématiques. Cette quête de liberté face à une autorité du patriarche de la famille ; la sororité entre les sœurs ; la passation de l’héritage familial, issu de l’immigration chinoise à travers les générations. Une très belle BD francophone à découvrir.

LE FLOP (parce qu’il en faut un…)

Card Captor Sakura de CLAMP – Card Captor Sakura Clear Card de CLAMP – To your eternity de Yoshitoki OIMA

J’avoue que je triche un peu. Comme je vous le disais dans ma chronique de Card Captor Sakura, si mon amour d’enfant pour l’anime me rend nostalgique, je suis aujourd’hui plus mitigée, réservée, sur le manga. Sa suite Clear Card est encore plus décevante, car elle se contente de recycler la formule, sans vraiment innover. Rendre les cartes transparentes ne change pas les ficelles réutilisées de l’histoire de Sakura. C’est plutôt ennuyeux dans l’ensemble. Et, bien que je garde une affection particulière pour ses personnages, ça ne me suffit pas pour continuer.

Quant à To your eternity de Yoshitoki OIMA, j’étais très enthousiaste au début de cette série, dont j’aimais beaucoup l’esthétique de l’univers et le principe du voyage initiatique. Celui-ci devenait néanmoins répétitif, et manquait de profondeur. A présent que l’autrice cherche à étoffer l’intrigue, celle-ci prend racines dans des schémas scénaristiques qui ne m’intéressent pas beaucoup. Et comme ça tire un peu en longueur – je ne continuerai pas non plus.

CHALLENGE 2021 ?

Je suis en toujours en train de réfléchir à l’idée de me donner une courte liste de films ou de livres à découvrir cette année. En attendant, voici les objectifs que je me donne :

  • Lire et voir d’avantages d’œuvres produites par des femmes,
  • Lire et voir d’avantages d’œuvres avec des personnages diversifiés,
  • Rattraper trois classiques de littérature,
  • Découvrir au moins cinq essais,
  • Écouter au moins deux de mes livres audio,
  • Écrire d’avantage.

Et ainsi, j’en finis avec ce très long billet ! J’espère que 2020 a malgré tout été une bonne année de découvertes culturelles pour vous. Et je ne peux que vous souhaite une meilleure encore sur 2021 !

Et vous ? Quels sont vos TOP et FLOP de cinéma, de littérature et de bandes dessinées de 2020 ?

La Traversée du Temps, le jour sans fin version Yasutaka Tsutsui

Couverture La traversée du temps (the girl who leapt through time) Yasutaka Tsutsui

Non, ce titre n’est pas un attrape-clics. Ou peut-être que si...

Après tout : en moins d’une centaine de pages, l’héroïne n’a pas le temps de faire plus de trois ou quatre trajets temporels. Elle ne revit pas non plus la même journée. Et elle peut même revenir plusieurs journées dans le passé.

Kazuko est une lycéenne ordinaire jusqu’au jour où elle respire une étrange odeur dans le laboratoire de son école. Le lendemain, elle se rend compte que son calendrier est détraqué. Ou alors, c’est elle qui revit l’histoire… ?

Il n’y a donc pas grand-chose à voir avec le film d’Harold Ramis. Sauf, bien sûr, son principe : le voyage dans le temps. Mais qu’en dit Yasutaka Tsutsui ?

Un concept sans grande originalité mais sans superflu

Le retour dans le temps est une thématique récurrente dans les univers de SF. Épineuse dès lors qu’on tente de lui donner une vraisemblance scientifique, elle est surtout efficace quand on évite justement de la sur-expliquer. Efficacité que l’on retrouve d’ailleurs dans La traversée du temps.

L’auteur fait pour cela appel à deux éléments pour rendre crédible le voyage spatio-temporel. L’un tient des superstitions liées à des faits divers, des disparitions bien connues qui restent inexpliquées. L’autre de la science-fiction elle-même, par le biais du progrès scientifique.

Rien de nouveau à l’horizon (encore plus, cinquante ans après sa publication). Or, le récit gagne en fluidité grâce à la facilité d’intégration de son concept. L’auteur évite ainsi les grabuges de cohérence temporelle et se concentre sur l’essentiel : l’instant présent que vit l’héroïne.

Un récit de voyage temporel figé au présent

La Traversée du temps est rapide à lire. Cela tient évidemment de sa faible épaisseur (une centaine de pages avec beaucoup d’aération dans sa mise en page). Mais c’est aussi dû à son écriture simple, élégante, fluide, et surtout concentrée sur l’action.

C’est donc une mise en situation de son héroïne, qui doit à tour de bras découvrir, accepter et apprivoiser son « don ». Une construction assez linéaire, certes. Mais , là encore, efficace dans la simplicité et la fluidité de sa mise en œuvre. L’auteur parvient assez justement à décrire l’évolution émotionnelle de son héroïne, très crédible jusqu’à la fin.

Mais en laissant la temporalité de l’ordre du décor et non du sujet, la novella n’a, au fond, pas grand-chose à raconter. En restant concentré sur le moment qu’est en train de vivre l’héroïne, le roman paraît donc superficiel et sans grand intérêt.

La Traversée du temps : le double-tranchant de la simplicité

Publiée entre 1965 et 1967, elle est devenue au Japon une des œuvres cultures de la littérature jeunesse japonaise. Déclinée en de multiples adaptations, dont celle de Mamoru Hosoda en 2006, c’est une novella SF et de romance adolescente rafraichissante, bien écrite et non dénuée de poésie.

A bien des égards, la novella est en effet très efficace sur chaque aspect qui la constitue.

Par exemple, elle ne fait pas dans la dentelle inutile quand il s’agit de décrire son univers et ses personnages. Elle utilise sciemment des archétypes de personnages, assez quelconques, mais facilement reconnaissables pour le jeune lectorat visé. En peu de temps, on se retrouve plongé-e dans l’ambiance de ce quotidien adolescent et avec ses personnages attachants.

Mais à l’inverse, c’est cette légèreté du récit qui le rend finalement assez oubliable. Un très bon divertissement, certes. Mais, qu’en reste-t-il au fond, la lecture terminée ?

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Traduit par Jean-Christian Bouvier, publié aux éditions L’école des loisirs (2007), 104 pages, broché 5€80, Littérature japonaise / jeunesse / science-fiction / romance adolescente

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Quelques mots sur Yasutaka Tsutsui et ses autres œuvres :

Yasutaka Tsutsui, né en 1934, est un auteur phare de la littérature de science-fiction japonaise. Plus d’informations de biographie et liens vers ses autres œuvres traduites à retrouver dans ma chronique de sa novella de SF éroti-comique : « Les Hommes salmonelles sur la planète Porno ».


Quatrième de couverture

« Kazuko, la sérieuse et appliquée Kazuko, aurait-elle soudainement perdu la tête ? Depuis quelque temps, elle n’est plus sûre de rien. A-t-elle vécu ou bien rêvé les catastrophes qui se succèdent sur son passage ? L’accident de camion, le tremblement de terre ou l’incendie semblaient pourtant si précis, si réels !

Kazuko a l’impression de savoir à l’avance ce qui va se passer, comme si elle avait fait un saut dans le temps…

Un jour, son calendrier s’est détraqué. Elle rangeait la salle de sciences naturelles quand elle a cru percevoir une silhouette, nostalgique, comme de la lavande, puis elle s’est évanouie…

Il lui faut maintenant convaincre ses amis, Goro et Mazaru, ainsi que son professeur de sciences, qu’elle n’est pas folle. Et surtout découvrir d’où lui vient cet étrange pouvoir… »

L’Homme qui mit fin à l’Histoire, un documentaire, de Ken Liu

Couverture article
Couverture de L'homme qui mit fin à l'Histoire

L’Histoire s’apprête à connaître son instant de vérité.

Deux scientifiques ont mis au point un procédé qui permet d’observer le passé. C’est une révolution historique ! L’invention est cependant encore limitée : une seule personne peut visualiser une période donnée. Après quoi, celle-ci redevient inaccessible et ce, pour toujours.

Qu’à cela ne tienne, les scientifiques sont décidés. La vérité n’attend pas. Leur première cible : les atrocités commises en Mandchourie par l’Unité 731 sous mandat impérial japonais, durant la Seconde Guerre Mondiale.

Un documentaire pour toute fiction

La forme que prend la novella s’inspire de la nouvelle de Ted Chiang (« Aimer ce que l’on voit, un documentaire »).

Dénué de narrateur, L’homme qui mit fin à l’Histoire est donc un texte oral qui se veut neutre. Montage de retranscriptions d’interviews, de débats, de discours, de prises d’opinion…

Le documentaire est un mélange habile de faits très documentés et d’opinions très diverses sur les questions soulevées par l’expérimentation. Cela va du témoignage des familles de victimes à celui d’un ancien membre de l’Unité 731. Des avis d’académiciens, de politiciens, à ceux d’hommes et de femmes ordinaires…

Et comme il se déroule après l’expérimentation, on assiste en réalité au bilan et à la tenue des comptes. Cela évite le débat de rester dans la pure rhétorique et l’anticipation. Ce qui est d’autant plus avisé que le récit a un contexte finalement très contemporain.

Mais c’est aussi une mise en abyme de ce que l’auteur critique : l’Histoire n’échappe pas à son contexte. Elle ne peut donc être neutre.

Où l’Histoire perd de sa majuscule

Si le cadre SF fait appel à l’imaginaire, il propose en réalité un exercice d’analyse rétrospective.

En filigrane du documentaire, les différents intervenants soulignent le contexte géopolitique de l’époque. Il apparaît ainsi qu’au-delà de la responsabilité du Japon, l’auteur vise à interroger celle des communautés internationales.

Comment expliquer en effet qu’il y ait eu autant d’années avant que ces crimes n’aient été dévoilés et reconnus ? Une telle mansuétude n’aurait-elle pas un rapport avec l’intérêt des États-Unis pour les recherches en matière d’armes biologiques ? Ou encore avec la volonté des puissances de l’époque à protéger l’échiquier mondial en place ?

Or, il ne s’agit pas seulement de pointer du doigt mais bien de réfléchir également aux leçons à en tirer. Et de poser en filigrane une autre question : à qui l’histoire devrait servir ?

L’homme qui mit fin à l’Histoire. Mais laquelle ?

La fiction entre de cette façon en résonance avec notre société. Elle questionne notamment notre rapport à l’Histoire, son statut scientifique, politique et social et son caractère péremptoire. En pointant du doigt ses « oublis », Ken Liu dénonce directement son instrumentalisation et le négationnisme politique.

Et il le fait sans se montrer dirigiste ou moralisateur. C’est en cela que L’homme qui mit fin à l’Histoire se révèle une excellente novella de science-fiction. Courte, bien écrite, efficace : un excellent choix pour découvrir la plume et le talent narratif de Ken Liu.

Rendez-vous sur le site de Le Bélial’ pour en savoir plus

Traduit par Pierre-Paul Duransti, publié par les éditions Le Bélial’ (coll. Une heure lumière), 2016, 112p, broché 8,90€, numérique 3,99€, Littérature américaine / Science-fiction


Référence citée :

« Aimer ce que l’on voit, un documentaire » Nouvelle parue dans le recueil « La tour de Babylon », éd. Folio SF (n° 358), trad. Pierre-Paul Duransti et Jean-Pierre Pugi, 2010. Elle a été adaptée au cinéma par Denis Villeneuve dans son film « Premier Contact » en 2016.


Quelques mots sur Ken Liu :

Né en 1976 à Lanzhou (Chine), Ken Liu est un écrivain de science-fiction, fantastique et fantasy sino-américain. Il a fait ses études et vit aux États-Unis depuis l’âge de 11 ans. Il a débuté sa carrière dans la programmation avant de se diriger vers le droit d’entreprise et enfin vers l’écriture.

Sa carrière de nouvelliste a été plusieurs fois récompensée des prestigieux prix Hugo, Nebula ou encore World Fantasy Appart. Et c’est en 2015 qu’il commence à publier sa première série de romans avec La Dynastie des Dents de Lion. Son premier tome a lui aussi remporté le prix Lotus.

Mais Ken Liu est également connu pour avoir traduit et fait connaître des auteurs chinois en Occident. En particulier, Liu Cixin et sa trilogie de science-fiction Le problème à trois corps.

Où trouver ses livres en Français :

  • Chez Le Bélial :
    • Les novellas : L’homme qui mit fin à l’Histoire et Le Regard (coll. Une heure lumière)
    • Les recueils de nouvelles : La Ménagerie de Papier et Les Jardins de Poussière (coll. Quarante-deux)
    • D’autres nouvelles sont disponibles individuellement dans la revue Bifrost
  • Chez Fleuve éditions (coll. Outre Fleuve) ou Pocket :
    • sa série de romans en cours : La Dynastie des Dents de Lion
    • le one-shot dérivé de la saga Star Wars : Luke Skywalker : Légendes

Quatrième de couverture :

« Futur proche.

Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.

Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire. »

Les hommes salmonelle sur la planète Porno, de la SF éroti-comique de Yasutaka Tsutsui

Couverture de la novella Les hommes salmonelle sur la planète Porno

Sur la planète subtilement surnommée Porno, les scientifiques terriens s’inquiètent pour leur intégrité ! Et pour cause : les espèces locales ont tendance à copuler à tout va, faisant fi de toute considération biologique.

Alors qu’une scientifique tombe enceinte contre sa volonté, ils lancent une expédition à la rencontre des Nunudiens. Seule population humaine de la planète, ils sont leur dernier retour afin de l’aider à avorter.


Une SF parodique drôle et inventive

Avec un tel postulat et un tel titre, la novella donne immédiatement le ton. On passera sur la lourdeur de l’humour graveleux et les quelques réflexions machistes. Car, outre la loufoquerie du bestiaire, l’inventivité de l’univers n’est pas dénuée de complexité et de cohérence.

En parallèle des aventures ubuesques des scientifiques, l’auteur propose un récit parodique qui mêle réflexion éthique et débats scientifiques. Selon le narrateur, la planète évoluerait selon un angle contraire à celui de la Terre : celui de la dégénérescence.

Le récit laisse donc place à un dialogue incessant entre les deux scientifiques de l’expédition. Dépassés par leur environnement, ils font appels aux théories de Darwin, Freud, Jung, Lorenz, afin de lui trouver du sens. Mais, loin de casser le rythme, celui-ci transforme un environnement loufoque en un système efficace et crédible.

Une satire qui se moque de la pudeur

En filigrane de ce dialogue, et au-delà des considérations morales des scientifiques, c’est en réalité une utopie qui fait surface. Un monde où il n’existe aucun prédateur et où domine l’amour. Une planète capable de s’autoréguler dans une certaine harmonie.

A chaque page, les scientifiques n’ont de cesse de répéter à quel point la planète est vicieuse. Pourtant, c’est bien eux et leur jugement moral qui finissent par devenir le sujet de gausserie. Et pour cause : leur obsession à la pudeur ne montre en réalité que leur propre obscénité. Ils doivent la cacher à défaut de réussir à la dominer.

Un auteur à découvrir

Au-delà de la parodie, Les hommes salmonelle sur la planète Porno fait fi de sa linéarité. Il propose au contraire un court récit efficace tant dans sa forme que dans son fond. Un bon premier pas afin de découvrir l’auteur, et malheureusement encore un des seuls textes traduits en Français.

Rendez-vous sur le site de Nouvelles Éditions Wombat pour en savoir plus

Traduit par Miyako Slocombe, publié par les Nouvelles Editions Wombat, 2017, 96p, broché à 16€, ebook à 10,99€, Littérature japonaise / Science-fiction


A propos de Yasutaka Tsutsui

Yasutaka Tsutsui, né en 1934, est un auteur de science-fiction et de fantastique japonais. Il est notamment réputé pour son style satyrique et son humour noir. Diplômé de l’université de Doshisha à Kyoto, il mêle très souvent à ses récits la psychanalyse et le surréalisme, objets de sa thèse.

Acclamé et controversé au Japon, il est néanmoins un des piliers incontournables de la science-fiction japonaise moderne.

Ses œuvres sont aussi très connues pour leurs excellentes adaptations. Entre autres, La traversée du temps adapté par Mamoru Hosoda et Paprika par Satoshi Kon.

Vous pourrez retrouver : La traversée du temps à L’école des loisirs, Hell et Les hommes salmonelle sur la planète Porno chez Nouvelles Editions Wombat. Deux recueils de nouvelles potentiellement en occasion : Le censeur des rêves ou Les cours particuliers du professeur Tadano, publiés par les éditions Stock.

PS : Notez qu’il y a quelques traductions complémentaires à retrouver parmi les éditeurs anglophones. Je vous recommande notamment Paprika paru aux éditions Vintage.


Résumé de Les hommes salmonelles sur la Planète Porno :

Si la planète Nakamura est surnommée « planète Porno » par l’équipe d’explorateurs japonais, c’est que la végétation comme la faune ont la fâcheuse habitude de forniquer à tout va. Le croisement des espèces forment un écosystème des plus étranges, à la fois énigmatique et dégoûtant ! Aussi nos savants sont-ils fort perplexes lorsqu’une de leurs collègues tombe enceinte, inséminée par une spore pas très catholique…

Afin de découvrir comment la soigner, trois hommes sont alors envoyés en mission. Ils doivent contacter la tribu d’humanoïdes autochtones et impudiques qui semble détenir le secret de la coexistence dans ce milieu. Mais leur voyage, parmi les crocopile-à-l’heure, les tatami-popotames et autres méduses-cul-en-l’air, leur réserve bien des surprises. Parfois plaisantes, parfois moins…

Au cœur du Yamato, le second cycle de romans d’Aki Shimazaki

Couverture du coffret Au Coeur du Yamato

Vous pouvez retrouver mon avis sur son premier cycle de romans en cliquant ici.

Comme pour son prédécesseur, Au cœur du Yamato se décompose en plusieurs tomes indépendants. Chaque narrateur raconte son histoire personnelle tout en intégrant un tableau plus grand. Ils sont tous plus ou moins connectés par une connaissance ou un environnement commun. La Seconde Guerre Mondiale est terminée, le Japon s’est reconstruit et vient de vivre son plein essor économique.

Une suite spirituelle à la série Le Poids des secrets

Si ceux-ci sont liés par l’entreprise Goshima, il faut néanmoins chercher leur lien dans la signification du terme Yamato. Synonyme de ‘Japon‘, son écriture 大和 peut également se traduire par « grande harmonie ». Et c’est bien cela qui fait le cœur des récits et des réflexions soulevées par la pentalogie. Comment cette recherche d’harmonie collective peut-elle conditionner les relations sociales, hiérarchiques et individuelles de sa communauté ?

Il y a une sorte de continuité avec le précédent cycle. La majorité des personnages auront connu la Seconde Guerre Mondiale. C’est notamment le cas du roman Zakuro où Toda tente une dernière fois de retrouver son père disparu dans les camps sibériens. On y retrouve toutefois un passage de flambeaux à la génération suivante.

Des thématiques plus modernes

On parlera du plein essor économique de la seconde moitié du 20e siècle et de l’émergence du salaryman. On voit notamment dans Mitsuba un exemple de la manière dont le wa (l’harmonie) sera opposé à Aoki. Et comment cela le poussera indirectement à se résigner face à la collectivité et malgré l’injustice qu’il subit.

L’autrice parle aussi des brimades scolaires et du suicide (Tombo) poussé par le déshonneur, l’injustice et l’humiliation. Mais elle aborde surtout d’avantage les relations hommes/femmes. Par l’entremise des rencontres arrangées en vue d’un mariage, les miais (Yamabuki), par exemple, mais aussi par l’homosexualité (Tsukushi).

Une plume toujours efficace mais sans renouveau

L’écriture fluide et aérienne nous offre un bel exemple de délicatesse et de subtilité dans le traitement psychologique des narrateurs. La richesse des thématiques et l’émotion douce-amer font toujours la force de ses récits, plaisants et addictifs.

Mais sans la sensation de fraicheur du premier cycle, celui-ci a paru redondant, plus maladroit et inégal sur certains sujets. Peut-être du fait du lien moins ténu entre les narrateurs, les multiples références pour le rappeler ont paru cette fois un peu forcées.

Malgré cela, Au cœur du Yamato reste une bonne découverte

Je préfère donc le premier cycle à celui-ci. Toutefois, sa lecture est toujours enrichissante pour découvrir de nouvelles facettes du Japon, un peu plus modernes cette fois-ci. Je recommande en particulier les romans Zakuro et Tonbo de ce nouveau cycle.

Rendez-vous sur le site d’Actes Sud pour en savoir plus

Pentalogie composée de Mitsuba, Zakuro, Tonbo, Tsukushi, Yamabuki, publiée aux éditions Actes Sud, 33,40€ le coffret, 6.50€ le tome individuel, Contemporain / Japon / 20e siècle

A propos de l’autrice

Née à Gifu, en 1954, Aki Shimazaki a quitté le Japon pour vivre au Canada en 1981. Elle a commencé à publier en français directement avec son premier roman, Tsubaki (1999).

Sa bibliographie se compose en trois cycles de cinq romans chacun. Ils s’articulent autour d’une dynamique commune et entrecroisent le destin de différents narrateurs au sein d’un même univers.

Elle dresse ainsi dans ses livres un portrait détaillé de la société japonaise, à travers son histoire, sa culture, son évolution et aussi ses tabous.

Ses romans ont remporté plusieurs prix, dont par exemple le Prix de la Société des écrivains du Canada pour Tsubaki, le prix Ringuet 2001 pour Hamaguri, etc.

En France, elle est publiée par les éditions Actes Sud qui propose d’acheter ses cycles par coffret ou individuellement.

Résumé des tomes :

Mitsuba

Takashi Aoki est un salarié prometteur, engagé par la société d’import-export Goshima, à la suite de son père, décédé quand il était encore jeune. Alors qu’il est sur le point de faire sa demande en mariage à la jeune réceptionniste avec qui il prend également des cours de langues, il reçoit une offre de mutation pour la succursale de Goshima à Paris.

Zakuro

Bien que le père de Tsuyoshi Toda ait disparu dans les camps de Sibérie à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la mère de celui-ci, atteinte d’Alzheimer, attend toujours son retour, persuadée qu’il est encore en vie.

Tonbo

Alors qu’il a ouvert un juku (école privée) suite à sa démission de la société Goshima, Nobu reçoit la visite d’un ancien élève de son père, professeur de lycée, pour lui parler des événements qui ont conduit au suicide de ce dernier et s’excuser.

Tsukushi

Alors qu’elle venait d’accepter la pressante demande en mariage du fils du directeur de la banque Sumida, celui-ci accepta d’adopter l’enfant que Yûko attendait d’un autre, sans en dire un mot à leur entourage. Treize ans plus tard, alors qu’elle pensait leur famille heureuse, elle découvre qu’un autre secret cachait le sien.

Yamabuki

A l’aune du mariage de sa nièce, Aiko se remémore les cinquante ans de son second mariage et le coup de foudre qu’elle avait eu pour cet homme, croisé dans un train qui lui avait glissé sa demande sur une feuille de papier sans même lui avoir parlé.

Le poids des secrets, un autre regard du Japon d’Aki Shimazaki

Couverture Le Poids des secrets

En cinq volumes indépendants, Le poids des secrets traverse l’histoire du Japon au début du 20e siècle. Le cycle recompose le puzzle de la vie de deux familles, leur généalogie, leur société et l’histoire de leur pays.

Un récit historique à échelle humaine

C’est un texte délicat qui s’intéresse à la psychologie de familles japonaises ayant survécu aux drames du siècle dernier. Le grand tremblement de terre de 1923 qui a détruit le Kantô. Le massacre de Coréens qui y a fait suite. La Seconde Guerre Mondiale, en particulier au Mandchourie après l’invasion soviétique et à Nagasaki, lorsque la bombe atomique est tombée sur le district d’Urakami…

C’est cependant une histoire à échelle humaine, par laquelle l’autrice décrypte certains tabous de son pays. Ils sont fruits à la fois de son histoire, de sa société, de sa culture et de ses traditions. J’ai apprécié la lucidité de ses narrateurs, leurs regards critiques envers leurs situations et leur propre société. Et ce, sans qu’ils ne tombent jamais dans le pathos, la condamnation ou quelconque manichéisme.

Or, le choix de cette narration donnant à chaque livre la voix à un membre particulier de la famille, est idéal. Il montre la complexité de la psyché humaine, au regard de leurs secrets. Comment ceux-ci vont conditionner leur vie, leur avenir et leurs relations.

Une série puzzle passionnante et efficace

Bien que les tomes ressassent les mêmes périodes de l’histoire, l’autrice réussit à apporter à chaque livre un véritable cœur. Ils ont chacun des thématiques et des enjeux spécifiques, qui renforcent la profondeur de ses personnages. On peut donc choisir de ne lire qu’un des tomes sans risque d’être perdu. Ou les lire dans l’ordre pour profiter du tableau dans son ensemble.

Ainsi, l’autrice évite un des principaux écueils à ce type de série-puzzle : être trop répétitive et sur-explicite. Seule exception : le tout dernier volume où je suis plus réservée, malgré l’intérêt de son sous-texte. Du reste, Aki Shimazaki est parvenue à laisser le lecteur combler par lui-même les trous des non-dits, rendant ainsi chaque volume indispensable à la pentalogie.

La force du Le Poids des Secrets : l’écriture d’Aki Shimazaki

Dès le premier roman, j’ai été happée par la subtilité de l’écriture, la poésie sous-jacent la dureté de ses thématiques. Mais aussi la finesse et le réalisme de ses personnages charismatiques.

Tout à leurs secrets et enjeux individuels, ceux-ci aspirent communément à la liberté et à la dignité. Autant de sentiments universels qui les rendent humains, touchants et malgré tout proches du lecteur.

Une excellente lecture pour découvrir le Japon

Pour conclure, ce premier plongeon a été une lecture poignante et enrichissante. Il offre une vision différente du Japon, au travers des événements tragiques et des thèmes riches. En bref : un cycle harmonieux, efficace, très bien écrit, qui donne envie d’explorer la bibliographie d’Aki Shimazaki.

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Achetez le livre papier ou numérique sur le site Place des libraires pour soutenir votre librairie de quartier préférée !

Pentalogie composée de 5 tomes (Tsubaki, Hamaguchi, Tsubame, Wasurenagusa, Hotaru), écrite par Aki Shimazaki, publiée en France par les éditions Actes Sud, collection Babel, Coffret de l’intégrale 33€, Petit format 6,60€ /tome, Littérature québécoise/japonaise, Contemporain / Historique / Japon / Secrets de familles

A propos de l’autrice

Née à Gifu, en 1954, Aki Shimazaki a quitté le Japon pour vivre au Canada en 1981. Elle a commencé à publier en français directement avec son premier roman, Tsubaki (1999).

Sa bibliographie se compose en trois cycles de cinq romans chacun. Ils s’articulent autour d’une dynamique commune et entrecroisent le destin de différents narrateurs au sein d’un même univers.

Elle dresse ainsi dans ses livres un portrait détaillé de la société japonaise, à travers son histoire, sa culture, son évolution et aussi ses tabous.

Ses romans ont remporté plusieurs prix, dont par exemple le Prix de la Société des écrivains du Canada pour Tsubaki, le prix Ringuet 2001 pour Hamaguri, etc.

En France, elle est publiée par les éditions Actes Sud qui propose d’acheter ses cycles par coffret ou individuellement.

Résumé des tomes :

Tsubaki
La mère de Namiko vient de mourir. Pour héritage, elle lui lègue deux carnets, l’un à son intention et l’autre à celle de son demi-frère, dont Namiko ignorait jusque-là l’existence. Dans son carnet, elle y découvre le passé de cette mère discrète, aux lourds secrets.

Hamaguchi
Yukio se remémore les vestiges de son enfance ; des drames qu’il a vécus, en tant qu’enfant naturel et à cause de la bombe atomique à Nagasaki ; mais aussi de ses amours de jeunesse dont il ignorait tout jusqu’à la veille de la mort de sa mère.

Tsubame
Après le tremblement de terre qui a dévasté le Kanto, pour protéger sa fille des appels à la violence contre les Coréens vivant au Japon en 1923, la mère de Mariko la confie au prêtre d’une église japonaise qu’elle connaissait, avant de partir à la recherche de son frère et disparaître à jamais.

Wasurenagusa
En tant qu’héritier de la famille Takahashi, Kenji tente de fuir la pression familiale qui ne songe qu’à lui trouver une nouvelle femme afin de perpétrer leur lignée et dont les parents ne sont pas prêts à accepter son secret ni la femme dont il est tombé amoureux, Mariko.

Hotaru
Tsubaki rend régulièrement visite à sa grand-mère, qui souffre d’hallucinations depuis une commotion cérébrale. Mais un jour, alors qu’elle vit un moment de lucidité, celle-ci finit par lui raconter les souvenirs de sa jeunesse dont elle n’avait encore parlé à personne jusque-là.

Card Captor Sakura de Clamp, quand la nostalgie ne suffit plus

Couverture du tome 1 de Card Captor Sakura

Nom original : カードキャプターさくら (nom français : Sakura chasseuse de cartes), scénarisé et dessiné par le collectif CLAMP entre 1996 et 2000, série terminée en 9 tomes, Manga – Magical Girl, Shojo, Jeunesse, rééditée en France par les éditions Pika, voir le site de l’éditeur, par tome : 9,10€ (Papier), 4,49€ (Numérique)

On a tous nos péchés mignons, ces œuvres de notre enfance auxquelles on voue une admiration nostalgique. Le dessin animé de Card Captor Sakura en fait partie pour moi. Alors, pour me divertir pendant cette période de confinement, je me suis plongée dans la jolie réédition publiée par Pika.

En conclusion de cette « première lecture », je dois admettre être profondément mitigée. D’un côté, elle est géniale car elle a toutes les qualités d’un bon shojo. Elle offre aussi des représentations de personnages féminins et des relations LGBT affirmées plutôt cool. D’un autre, il y a des relations toxiques auxquelles je fais d’avantage attention aujourd’hui. Et qui n’ont surtout aucun intérêt dans le manga.

Commençons par les points forts de Card Captor Sakura.

La diversité sexuelle de ses personnages

A la différence de l’anime, les relations homosexuelles des personnages sont en effet bien plus affirmées. Les personnes le montrent sans détour, offrant des moments très touchants dans le manga. Ainsi, Tomoyo, amie de Sakura, ne cache pas que son dévouement sans faille est lié à son amour profond. Elle ne souhaite que de rendre Sakura heureuse, quitte à s’effacer et la soutenir.

On sait également que leurs mères à toutes deux partageaient le même type de relation. On regrette cependant que, dans les deux cas, l’amour soit à sens unique. Le grand-frère de Sakura est un personnage bisexuel. On lui connait en effet deux relations amoureuses : celle, passée, avec son ancienne professeure de mathématiques, et celle plus récente, avec Yukiko.

Un éventail riche de représentation des femmes

Et cela fait plaisir à voir. Sakura est une héroïne bourrée d’énergie, profondément gentille. Mais elle est surtout très courageuse et persévérante dans son apprentissage de la magie. Elle n’hésite pas à se mettre en danger et à affronter ses peurs pour protéger ceux qu’elle aime.

Tomoyo, sa meilleure amie, est l’un des personnages les plus solides et matures de l’histoire. D’un sang-froid sans commune mesure, elle est très observatrice et intelligente. Sa mère est une femme d’affaire accomplie. Loin des clichés de la femme au foyer, elle dirige son entreprise à la pointe de la technologie. Et jamais une ligne de reproche ne lui sera opposée. Elle emploie par ailleurs pour protéger sa fille des gardes du corps entièrement composées de femmes.

Enfin, Melle Mizugi est un personnage charismatique et mystérieux, peut-être la plus clichée et problématique comme on verra ci-dessous. Cependant, on comprend vite qu’elle permet surtout de faire avancer l’histoire vers son objectif final : que Sakura devienne enfin maîtresse des cartes.

La tendance s’inverse : les garçons deviennent le soutien de l’héroïne

Et c’est sur ce point que l’anime et le manga vont différer. Dans l’anime, Shaolan arrive dans l’école de Sakura et a clairement l’intention de devenir le prochain maître des cartes. Il sera d’ailleurs évalué par Yue le moment venu comme potentiel candidat. Or dans le manga cette rivalité se cristallise rapidement. Shaolan se rendant compte de la force de Sakura, il décide en effet de devenir son appui. C’est d’ailleurs lui qui exprimera le premier des sentiments envers la jeune fille.

D’un côté, ça renforce un des défauts du manga : tout est trop facile pour Sakura. Mais d’un autre, c’est assez rafraichissant. Sakura n’est plus jaugée en comparaison du héro, elle ne l’est que vis-à-vis d’elle-même. Son leitmotiv est d’ailleurs une confiance infaillible en ses capacités, en se répétant que tout ira bien.

Un excellent shojo…

CCS est ainsi un savant mélange d’aventure fantastique et initiatique et d’un quotidien de petite fille en primaire. Il prend appui sur les qualités que l’on retrouve dans les meilleurs shojos. En effet, le merveilleux des cartes magiques que Sakura doit collecter et s’approprier est certes très présent. Mais ce sont les personnages, leurs relations et leur développement personnel qui sont au cœur du récit. C’est donc moins l’adversité qui va compter que la protection de ce qui est cher à Sakura.

Si l’amour est un des sujets centraux dans CCS, il ne s’agit pas que de romance. D’ailleurs, l’accomplissement de l’amour n’est pas un objectif en soi. Tomoyo le personnifie très bien : elle veut simplement le bonheur de Sakura. Peu importe si celle-ci en aime un autre. Sakura elle-même fait montre de cette maturité. Se rendant compte de l’amour porté par Yukiko à son frère, elle ne lui déclare sa flamme que pour pouvoir avancer.

…s’il n’y avait pas eu deux défauts majeurs

Le moins pénible : la quasi absence d’adversité

A l’exception des deux moments clés du récit, il n’y aucun véritable obstacle dans l’histoire. La capture des cartes comme leur transformation auront l’air d’un jeu d’enfant pour Sakura. Les chapitres étant extrêmement court, tout est condensé et rapidement résolu. Malgré la beauté du dessin, on regrette l’absence d’intensité dans les scènes d’action.

On finit par ne plus craindre pour Sakura, ce qui provoque une sensation d’ennui et de répétition à la longue. C’est d’autant plus marquant quand on passe à la seconde partie. Sakura est devenue maîtresse des cartes, mais elle doit encore transformer les cartes de Clow en cartes de Sakura. Le scénario manque cruellement d’inventivité, au point qu’on a une sérieuse impression de redite. Dans une série de 9 volumes à peine, c’est malheureusement assez pénalisant.

C’est une chose à laquelle les créateurs de l’anime ont prêté plus d’attention. Le format plus long des épisodes leur permettent en effet d’ajouter ce qui manque au manga. Même si on connait le résultat, on peut toutefois voir Sakura se retrouver en difficulté, douter, se tromper. Et ça la rend encore plus touchante. Enfin, le passage à la seconde partie de l’histoire est mieux maîtrisée, de sorte qu’elle montre d’avantage l’évolution de son héroïne.

Le vrai problème de Card Captor Sakura : la pédophilie

Impossible de faire abstraction à ces relations toxiques une fois devenue adulte. L’anime a peut-être le défaut de tamiser les relations homosexuelles qui fait la richesse des personnages. Mais il a l’avantage d’effacer un peu les relations pédophiles du manga.

Le plus marquant et dérangeant vient dans la relation entre le professeur principal Terada et Rika, l’amie de Sakura. Dans l’anime, Rika est amoureuse du professeur mais la réciprocité n’est pas aussi clairement montrée. Dans le manga, celui-ci fait sa demande en mariage à la jeune fille, encore en classe de primaire.

Et il n’y a pas que cet exemple. Les parents de Sakura se sont également mariés alors que le père était son professeur. Mizugi sort avec Tôya à l’époque où elle était enseignante stagiaire dans son lycée. Et, plusieurs années plus tard, elle partage une relation amoureuse évidente avec Eriol, du même âge que Sakura…

Trop d’exemples pour que cela puisse passer inaperçu de l’éditeur. Il mettra à cet effet une note au moment où on apprend justement la relation des parents de Sakura. Voici ce qu’elle dit : « Au Japon, on peut se marier dès 16 ans avec le consentement mutuel des familles. Les enseignants sont très respectés et leur salaire supérieur à celui que perçoivent les enseignants en France. » Un peu léger, non ?

Bien évidemment qu’il faut expliquer qu’au Japon, la culture et les mentalités sont différentes à ce sujet. Toutefois, ça semble surtout insuffisant et, au mieux, très maladroit.

Ajouté à cela, le manga précise à plusieurs reprises que les mères de Sakura et Tomoyo seraient en réalité cousines. Et il le fait surtout en le présentant comme quelque chose de très touchant. Alors que ça donne un aspect incestueux qui n’a, en vrai, aucune raison d’être dans le récit. Cela dit, la pédophilie aussi…


En conclusion, hormis par nostalgie, il n’est plus incontournable

Cette découverte du manga rend impossible d’avoir le même regard sur cette œuvre de mon enfance. Comme indiqué plus haut, c’est une œuvre qui pourrait être géniale pour les enfants. Surtout pour la représentation des femmes et des relations diversifiées. Mais que dire de ces relations toxiques normalisées dans le manga…

Alors, oui, je ressens toujours un attachement particulier à ce dessin animé qui m’aura fait rêver durant l’enfance. Mais je ne suis plus certaine que ce soit finalement indispensable de le faire découvrir aujourd’hui. Ou à défaut, je recommanderai de privilégier l’anime où tout cela est plus tamisé.

Résumé

« Alors qu’elle feuillette un livre mystérieux, Sakura laisse accidentellement s’échapper aux quatre vents des dizaines de cartes magiques ! La jeune élève de CM1 décide de les récupérer au plus vite. Mais les esprits farceurs des cartes sont peu enclins à se laisser capturer ! Accompagnée de Kélo et de son amie Tomoyo, la jeune fille devra maîtriser ses pouvoirs magiques pour devenir une vraie héroïne !« 

La main gauche de la nuit, une réflexion sur le genre d’Ursula Le Guin

Couverture La main gauche de la nuit

Écrit par Ursula LE GUIN en 1969, Cycle de Hain, tome 4 – voir le site de l’éditeur (VO), 18,33€ (Hardback), 6,19€ (Paperback), 6,49€ (Ebook) – voir le site de l’éditeur (VF), 7,70€ (Poche), 9,90€ (Ebook) – science-fiction, littérature américaine

Nota bene : Bien qu’étant le 4e volet du Cycle de Hain, La main gauche de la nuit peut être lu de façon indépendante.

L’envoyé de l’Ekumen a bien du mal à supporter le froid polaire de la planète Gethen. Mais ce n’est pas tant l’hostilité des températures que la particularité de ses habitants qui le trouble.

Et pour cause : les Géthéniens sont des êtres humains sans distinction de sexe. A l’exception de la période de reproduction, où ils prennent aléatoirement le sexe féminin ou masculin, iels sont ambisexué-e-s. De plus, les politiques locales sont plutôt hostiles à l’idée d’intégrer l’Ekumen. La mission de Genly Aï semble compromise.

Publié initialement en 1969, La main gauche de la nuit est un récit de science-fiction singulier qui a contribué à la renommée de l’autrice. Mais il s’agit également d’un des premiers livres féministes de science-fiction écrits.

Le genre comme limitation sociale

La narration homodiégétique permet une approche directe de la question de genre. Surtout que le regard de Genly Aï nous est en réalité familier. C’est notre vision du monde qui s’oppose à celui des Géthéniens. Ainsi, elle nous fait réfléchir sur l’influence que le genre a sur la détermination des rôles dans nos sociétés.

Genly Aï est aussi faillible qu’on peut s’imaginer l’être dans pareille situation. Bien que maladroitement justifié, il évoque immédiatement son choix du neutre masculin pour parler de ses hôtes. Cela démontre dès le départ la conscience aiguë qu’il a de l’inadaptabilité de la langue. Il attribuera également sans cesse un genre aux attitudes des Géthéniens, bien que cela n’ait aucun sens pour eux.

Habilement, Ursula Le Guin met ainsi en scène notre obsession du genre et ses conséquences. Tous ces préjugés déterministes limitent finalement nos relations sociales et obstruent notre vision par la recherche permanente d’altérité. Et c’est bien cela qui est au cœur du récit.

Un monde sans genre : un monde plus juste ?

Sur Gethen, la guerre, comme le genre, est un concept étranger à la population. Mais, la planète reste un terrain où le conflit existe. Il prend d’autres sources et d’autres formes : le patriotisme, l’appartenance territoriale, qui se résout en chantages, intrigues politiques, manipulations…

De plus, de par son genre déterminé, Genly Aï apparaît comme un monstre aux yeux de la population. Ils se méfient de lui et leur premier réflexe est celui du rejet. Il sera exilé, muselé et enfin enfermé, de sorte à ce qu’il ne puisse répandre son message.

Finalement la peur de l’inconnu, de « l’autre », reste prégnante. Mais est-ce suffisant pour dire que l’absence de genre rendrait le monde moins belliqueux ? Pas vraiment.

L’axe de réponse se trouve dans le choix narratif. La narration change en effet de temps à autre pour offrir le point de vue d’un Géthénien. Esthaven, lui-même en exil, est le seul qui a dès le début soutenu la proposition de Genly Aï. Par sa vision élargie, il a perçu le potentiel pour Géthen de s’allier à l’Ekhumen. Or, l’explorateur interprète mal son attitude et se méprend sur ses intentions. Ce qui l’entraînera à faire les mauvais choix et risquer sa perte.

Cette alternance de narrateurs met en scène l’altérité que l’autrice dénonce. De cette dissemblance, naît l’impossibilité de compréhension, de communication et la peur de l’autre. C’est de là que naît le conflit.

Un récit exigeant non dénué de poésie

Pour une première découverte de l’autrice, j’ai été surprise par la qualité de son écriture. D’une part, elle propose une réflexion approfondie sur le genre dans un récit passionnant, aux intrigues socio-politiques et humaines prenantes.

Mais, elle le fait également dans un univers approfondi, riche de ses mythes et légendes. Celles-ci prennent la forme de contes oniriques. Ce sont des pauses poétiques bienvenues dans un récit autrement très terre à terre. Et un moyen efficace de construire un univers dense et surtout très immersif.

Un incontournable de la SF féministe

Rétrospectivement, l’autrice s’est reconnue quelques maladresses au regard du féminisme. Elle offre néanmoins une base de réflexion sur le genre qui reste encore très actuel. La richesse de son œuvre est intemporelle. Cela tient de l’habilité de son récit à faire miroir à notre société. Elle perdure dans l’ode faite à l’empathie et la tolérance face aux altérités, quelles que soient leur nature. Et dans un espoir en l’humanité qui réside dans son ouverture à l’autre.


A propos d’Ursula Le Guin

Née en 1929 et morte en 2018, Ursula Le Guin est une autrice américaine mondialement réputée pour ses récits de science-fiction spéculative et de fantasy. Ses sujets de prédilection se tournent autour des sciences sociales. On retrouve en particulier de l’anthropologie culturelle, du féminisme, de la philosophie taoïste, entre autres thématiques politiques et sociales.

Elle commence à publier à la fin des années 50. C’est en 1969 que paraît le premier roman qui lui donnera en premier sa renommée : La main gauche de la nuit. Mais l’autrice continuera à faire parler d’elle, par l’excellence de son écriture, la complexité et la richesse de ses récits. La liste de ses nominations littéraires en témoigne : 1 National Book Award, 9 prix Hugo, 6 Nebula Awards…

Extrêmement prolifique, elle a publié pas moins de 21 romans, 12 recueils de nouvelles, 11 de poésie, 13 romans jeunesses et 8 essais. Une de ses adaptations la plus célèbre est celle de sa saga de fantasy Terremer, par Gorô Miyazaki des studios japonais Ghibli en 2006.

Pour en découvrir d’avantage sur l’autrice, rendez-vous sur le site officiel (en anglais).

Plusieurs de ses œuvres ont été traduites et peuvent être facilement trouvées en France, en neuf ou en occasion. Quelques-unes d’entre elles avec les liens vers leur maison d’édition :

Quatrième de couverture

« Sur Gethen, la planète glacée que les premiers hommes ont baptisée Hiver, il n’y a ni hommes ni femmes, seulement des êtres humains.
Des androgynes qui, dans certaines circonstances, adoptent les caractères de l’un ou l’autre sexe.
Les sociétés nombreuses qui se partagent Gethen portent toutes la marque de cette indifférenciation sexuelle.
L’Envoyé venu de la Terre, qui passe pour un monstre aux yeux des Géthéniens, parviendra-t-il à leur faire entendre le message de l’Ekumen
«