Chroniques Livres·Les bonnes découvertes

Colonies de Laurent Genefort

Colonies 
Écrit par Laurent Genefort 
Publié aux éditions Le Belial’ 
Sorti en 2019 
Recueil de nouvelles, Space Opera 
Sur le site de l’éditeur


LES BONNES DECOUVERTES


Rien de mieux que de découvrir un nouvel auteur à travers un recueil de nouvelles. Cela se lit plus rapidement qu’un roman et ne demande pas la même implication du lecteur, cela permet également de s’aérer de la lecture régulièrement et d’avoir plusieurs échantillons de ce que l’auteur peut proposer. En plus, écrire des textes aussi courts n’est pas un exercice littéraire si simple en soi, car il faut réussir à proposer aux lecteurs un contexte, une intrigue, des personnages et des thèmes cohérents qui permettent de les embarquer dès les toutes premières pages (voire les toutes premières lignes). Et c’est justement la force principale de ce recueil dont chacune des nouvelles aura su me faire plonger dans son univers.  

Résumé : « « Je me souviens de mon premier pas sur Opulence, au pied de la rampe du vaisseau, quand j’ai cru avoir écrasé un caillou et que le caillou saignait sur la mousse ; des larmes coulaient sur les joues de ma mère ; j’ai pensé que c’était à cause du caillou. » Dix récits. Dix histoires de colonies futures, planétaires ou spatiales. Et huit lettres pour un mot qui porte en lui l’essence du space opera. Que Laurent Genefort revisite en maître via la multipolarité de son sujet : l’imaginaire colonial, l’idéologie coloniale, l’aventure coloniale, les horreurs coloniales… La nature humaine sous l’éclairage de soleils exotiques et lointains, en somme. Le cœur battant de la science-fiction.« 

A travers plusieurs indices disséminés dans les nouvelles, on comprend que l’unité du recueil vient non seulement de son sujet (la colonisation de l’espace par l’être humain) mais également du fait qu’elles se déroulent toutes dans un univers commun, créé par l’auteur dans un autre de ses romans. Ces indices sont glissés de façon suffisamment naturel pour être anecdotique, d’autant plus que les nouvelles n’ont, sinon, rien à voir entre elles: autant les lieux, le genre littéraire (comme l’intrigue policière dans Le Jardin des Mélodies voir thriller avec L‘Homme qui n’existait plus) , les intrigues et les personnages sont différents. Mais tous font l’objet d’un dénominateur commun : notre impact dans un monde colonisé, notamment sur l’environnement (par exemple dans la nouvelle Le dernier Salinkar), les conséquences d’une rupture d’échanges commerciaux et migratoires dans des systèmes cloisonnés aux conditions de vie complexes (là on peut citer les nouvelles T’ien-Keou et Le Bris).

La force de ce recueil, c’est de vous entraîner dans chaque histoire avec une facilité étonnante, en quelques paragraphes à peine alors que les nouvelles sont très courtes pour la majorité. Laurent Genefort arrive à créer tout de suite une connivence entre le lecteur et le récit qui nous fait atterrir directement dans le décors, le contexte, et aux côtés des personnages. L’action est au rendez-vous sans être pour autant uniquement frénétique.

Petit bémol personnel toutefois sur le fait que cela reste majoritairement un univers masculin, où les réflexions envers les personnages féminins (pour le peu qu’il y en ait) sont plutôt négatives. Elles les ramènent soit à leur corps soit à leur position d’infériorité sociale, ne serait-ce que dans les statuts qu’elles occupent. Alors certes, c’est peut-être volontairement mis dans le caractère et psychologie des personnages, mais comme il n’y a pas non plus de contrebalance, cela reste pour moi un défaut. Et il n’y a pas non plus, beaucoup de diversité dans la typologie de personnages. Ceux-ci restent dans l’ensemble assez indifférenciables, en fait.

Malgré tout, j’ai quand même apprécié une grande partie de ces nouvelles, en particulier les premières du recueil. On voit qu’il y a des influences et des références à d’autres œuvres, mais l’auteur arrive dans tous les cas à apporter une petite étincelle personnelle. C’est une entrée en matière assez douce du space opera, genre que, personnellement, je ne connais quasiment pas ou si peu. J’aimerais beaucoup lire le roman dans lequel cet univers se déroule, dont le principe de portes ancestrales qui connectent des parties de l’univers à d’autres ne peut que me faire penser en un sens au jeu Mass Effect ou encore à la série Stargate, et donc j’aimerais voir ce qu’il en est réellement !  

Chroniques Livres·Les bonnes surprises

« Une lutte sans trêve » : l’appel à la solidarité internationale d’Angela Davis

Une lutte sans trêve
Recueil de discours et entretiens d’Angela Davis
Textes assemblés par Frank Barat
Traduit de l’anglais par Frédérique Popet
Publié aux éditions La Fabrique, 2016
184p, 15€ PF broché

Sur le site de l’éditeur


LES BONNES SURPRISES


Résumé : « Quels sont les points communs entre l’industrie militaro-carcérale américaine, l’apartheid en Israël-Palestine, les mobilisations de Ferguson, Tahrir et Taksim ? Qu’est-ce que l’expérience des Black Panthers et du féminisme noir nous dit des rapports actuels entre les oppressions spécifiques et l’impérialisme ?Témoin et actrice de luttes de libération pendant plus d’un demi-siècle, Angela Davis s’exprime ici sur l’articulation de ces différents combats, pour une nouvelle génération saisie par l’urgence de la solidarité internationale. »


Quelques mots sur Angela Davis

Née en 1944 en Alabama (Etats-Unis), Angela Davis est marquée dès sa jeunesse par le racisme, la ségrégation raciale et les violences commises envers les noirs. Entourée de parents enseignants et militants, membres de la NAACP, elle développe ainsi très tôt une conscience politique forte.

Elle quitte rapidement Birmingham pour entamer ses études secondaires à New York dans l’école privée, Elisabeth-Irwin, où elle est introduite au socialisme et par la suite au mouvement militant Advance. Elle participe aux mouvements de soutien pour le mouvement des droits civiques au début des années 60.

Angela Davis poursuit ensuite des études de littérature et philosophie française contemporaine. Elle aura par ailleurs l’occasion d’aller étudier en France avant de se rendre ensuite en Allemagne, à Francfort en 1965, où elle continuera sa formation universitaire. Elle ne cessera pas d’être militante, cette fois contre l’intervention militaire des Etats-Unis au Vietnam.

Elle retourne ensuite aux Etats-Unis, où elle obtient son diplôme en 1968 et où elle commence à enseigner à l’université de Californie, à Los Angeles. C’est cette même année qu’elle intègre le Black Panther Party ainsi que le parti communiste, ce qui lui vaudra d’être surveillée par le FBI et d’être renvoyée un an après de son poste d’enseignante.

En 1970, elle devient la troisième femme la plus recherchée du FBI. Alors qu’elle participe au comité de soutien aux Frères de Soledad, elle est accusée d’avoir participé à une prise d’otages où plusieurs prisonniers et un juge mourront. Elle est alors obligée de fuir à travers les Etats-Unis, dans un contexte où le gouvernement et le FBI font la chasse au parti communiste, aux Black Panthers, et en pleine guerre froide. Elle finit par être arrêtée et emprisonnée pendant seize mois avant d’être jugée et déclarée non coupable. Son arrestation va par ailleurs déclencher un soutien considérable à travers tous les Etats-Unis et dans le monde entier.

En 1972, elle est ainsi libérée et reprend aussitôt son combat, publiant une autobiographie en 1974 mais également de nombreux essais féministes et antiracistes, des recueils de ses discours engagés contre les injustices, les discriminations, les guerres, l’industrie carcérale et la peine de mort, le sexisme, l’apartheid palestinien, la guerre en Irak, etc.

En 1980 et en 1984, Angela Davis se présente aux élections présidentielles au sein du parti communiste. Depuis, elle enseigne « L’histoire de la prise de conscience » à l’Université de Californie, à Santa Cruz.


Sommaire

  1. Un long chemin vers la liberté – Entretien par Frank Barat, 2014
  2. Au-delà de Ferguson – Entretien par Frank Barat, 2014
  3. Le complexe industrialo-carcéral – Discours, université SOAS à Londres, 2013
  4. Ruptures et discontinuités – Discours, Birkbeck College à Londres, 2013
  5. Le Truth Telling Project : sur la violence en Amérique – Discours, Saint-Louis au Missouri, 2015
  6. Féminisme et lutte anti-carcérales : théories et pratiques pour le XXIe siècle – Discours, université de Chicago lors de la conférence « Center for the study of race, politics and culture », en collaboration avec le Center for the Study of Gender and Sexuality, 2013
  7. Libération noire : des années 1960 à l’ère Obama – Discours, Davidson College en Caroline du Nord, 2013
  8. Solidarités transnationales – Discours, Université du Bosphore à Istanbul, 2015
  9. De Ferguson à Paris, marchons pour la dignité ! – Tribune publiée sur Médiapart à l’occasion des dix ans du Parti des indigènes de la république et de la marche contre les violences policières menées par un collectif de femmes non blanches à Paris, 2015

Mon avis général

Pour qui n’a pas l’occasion d’assister à ses conférences et discours, avoir l’opportunité d’en lire la retranscription (et ici, la traduction) est une chance de découvrir la vivacité et l’intelligence des propos d’Angela Davis. C’est ainsi avoir la possibilité de réfléchir et de débattre sur des sujets de nos sociétés aussi sensibles, actuels et problématiques, divers mais aussi étroitement liés. Et de se rappeler qu’il est en effet bien trop tôt pour envisager certaines luttes comme achevées, « passées ». Un des axes majeurs de cette anthologie, c’est notamment la continuité des luttes, qu’on ne doit pas étouffer dans des parenthèses historiques. Que les acquis, qu’on parle des droits des femmes ou des droits civiques, le droit au mariage pour la communauté LGBT (entre autres), ne sont pas établis et restent menacés. Aujourd’hui autant voire plus encore qu’hier.
L’actualité ne fait que renforcer la pertinence de ses discours, de ses appels incessants à poursuivre les luttes et à ne pas oublier qu’elles sont plurielles et intersectionnelles.

C’est cette intersectionnalité qui donne l’unité de ce recueil, montrant à quel point il n’est plus possible de considérer d’un seul angle les problèmes de nos sociétés. Angela Davis ne se contente pas simplement de souligner les interconnexions de ces luttes, mais elle rappelle l’importance de créer des liens entre ces différentes réalités (comme le parallèle entre l’apartheid en Afrique du Sud et la ségrégation aux Etats-Unis). Elle invite à y réfléchir communément sans les assimiler à une seule réalité homogène et complexe, mais de les considérer avec un champ de vision plus large de par les relations parfois structurelles qui les rapprochent. D’autant plus que les mobilisations militantes ne sont pas à considérer comme des phénomènes immédiats, répondant seulement à une actualité, mais comme la continuité justement des luttes contre des injustices qui perdurent encore aujourd’hui (à écouter la présentationde l’anthologie par la libraire de L’autre rive, Aurélie Jardel, dans l’émission « Le temps des libraires » sur France Culture*) .

C’est un recueil riche et passionnant dans lequel Angela Davis ne diabolise jamais mais dénonce des pratiques. Elle analyse par exemple les constructions historiques du racisme dans la société américaine, revenant sur la période esclavagiste, la ségrégation, le mouvement pour les droits civiques, l’émergence du mouvement Black Live Matters, les fondements du Black Panthers Party, etc.

Je vous invite également à lire l’excellent article du magazine culturel Diacritik* à propos de ce recueil, qui développe entre autre la critique portée par Angéla Davis envers le capitalisme, qui va au-delà du système économique, mais s’intéresse plutôt à l’individualisation de nos sociétés néolibérales au regard du collectif. C’est-à-dire du sens commun comme de l’action collective totalement inhibée par la conviction de chacun de son impuissance face au monde qu’il ne construit plus mais vit comme un « destin qu’il subit« .

« Une lutte sans trêve » n’est pas uniquement un recueil d’entretiens et de discours passionnants, c’est un livre très actuel qui devient de plus en plus indispensable de nos jours. C’est un appel au réveil de notre conscience aussi individuelle que collective. Les luttes sont multiples, interconnectées, et perpétuelles – et pour tous ceux qui ont contribué à l’amélioration du monde dans lequel on vit, il est essentiel que nous continuions à faire persévérer le combat qu’ils ont initiés et menés, afin que celui-ci ne soit jamais vain.


Extraits :

« Nous devons sortir d’une approche identitaire trop étroite si nous voulons encourager les franges progressistes à accepter tous ces combats comme les leurs. Pour ce qui est des luttes féministes, c’est aux hommes qu’il revient principalement de faire des efforts. Je vois le féminisme non pas comme un courant de pensée fondé sur notre corps sexué, mais plutôt comme une approche théorique, une façon de conceptualiser les choses, une méthodologie qui permet d’orienter stratégiquement nos luttes. Ce qui veut dire que le féminisme n’appartient à personne en particulier. Le féminisme n’est pas monolithique. (…) Je ne pense pas pour autant que les femmes doivent inviter les hommes à participer à leurs combats. Il s’agit plutôt d’encourager une certaine prise de conscience afin que les hommes les plus progressistes sachent qu’il est de leur responsabilité de rallier d’autres hommes à la cause féministe. »
Extrait de l’entretien « Au-delà de Ferguson » par Frank Barat, 2014

« Pour conclure, il s’agit de militer pour une transformation sociale, il y a un principe qu’il convient de garder à l’esprit ; ce principe a été érigé par Martin Luther King, et devrait être le mot d’ordre de tous nos mouvements : « La justice est indivisible. Une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier. » »
Extrait du discours « Libération noire : des années 1960 à l’ère Obama »


*Crédits


En découvrir d’avantage :

BD / Manga / Comics·Les bonnes surprises

Histoires courtes de Naoki Urasawa

J’aime de plus en plus les histoires courtes, surtout dans les bandes dessinées, les comics et les mangas. C’est un exercice passionnant à découvrir et encore plus difficile à réaliser. Il faut trouver l’idée et surtout une chute en quelques pages, rendre ses personnages attachants et intéresser le lecteur. Cela laisse très peu de place aux détails, il faut être concis et efficace. A travers ce recueil, on découvre les premières œuvres de jeunesse et les premiers balbutiements d’un des mentors de la bande dessinée japonaise.
Lire la suite « Histoires courtes de Naoki Urasawa »

BD / Manga / Comics

Anthology – Katsuhiro Otomo

anthology
Anthology

Scénarisé et dessiné par Katsuhiro Otomo
Publié par Kana, 2008
Recueil, Oneshots, Science-fiction


Ce recueil contient 10 petits récits signés Katsuhiro Otomo et qui ont été réalisés entre 1977 et 1981, avant la réalisation de la saga culte Akira. Ici Otomo bouleverse les codes de l’époque en apportant sa vision du monde où la science fiction est un élément-clé mais qui dépasse de loin la simple anticipation…
Ce recueil mélange des pages en noir et blanc, des pages en couleurs, des pages en bichromie.


 Note globale :

8/10


Katsuhiro Otomo. Cela fait bien plaisir de revoir son nom apparaître sur le devant de la scène, alors qu’il vient de remporter le Grand Prix de la Ville d’Angoulême. A l’occasion, quoi de mieux que de se plonger dans ses premières œuvres ? « Anthology » est en effet un recueil de courtes histoires (appelées autrement « oneshots ») qui sont d’autant de prémisses à l’œuvre phénoménale qu’est devenue Akira. Un recueil qui, comme chaque œuvre de cet auteur, peut autant vous faire rire que vous donner froid dans le dos.

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