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Les coups de coeur Passion BD

おやすみプンプン – Bonne Nuit Punpun (tomes 1-2)

Scénarisé et dessiné par Inio ASANO entre 2007 et 2013
Série terminée en 13 tomes
Manga – Société, Tranches de vie
Origine Japon
Édité en France par Kana
Voir sur le site de l’éditeur, 7,45€ le tome (broché), 4,99€ le tome (ebook)

LES COUPS DE CŒUR

Résumé : « Bonne nuit Punpun nous raconte le quotidien d’un jeune garçon de CM1 nommé Punpun. La fille qu’il aime vient de quitter son école mais fort heureusement une nouvelle vient d’arriver : elle s’appelle Aiko et il en tombe fou amoureux !
Pourtant, la vie de Punpun bascule le jour où son papa est envoyé en prison après avoir roué sa femme de coups. L’oncle emménage chez le jeune garçon. Les journées de Punpun sont partagées entre les cours, les moments complices avec Aiko et les copains avec qui il découvre les mystères de la sexualité…
Pour Punpun et ses amis c’est le début d’une nouvelle aventure qui est finalement celle de la vie.
« 


En 2014, j’ai découvert Inio ASANO avec les premiers tomes de Bonne nuit Punpun, que je n’ai malheureusement pas continué (pas encore, du moins) car son portrait pessimiste de la société japonaise dans les deux tomes suivants m’avaient découragée. Mais, quelques années après, j’aimerais beaucoup m’y retenter. Je vous republie l’avis que j’avais rédigé à l’époque après avoir lu ces deux premiers tomes car il me semble que mon avis n’a pas changé.

Mais, en fait, n’ai-je réellement lu que deux tomes ? Difficile à croire. En prenant du recul sur ma lecture, je me rends compte de tout le sous-texte de l’histoire, des choix habiles faits par l’auteur pour parler de sa société, de la jeunesse, de la famille… C’est un manga aussi étrange, déroutant et réaliste.

En effet, tout ce qui paraît irréaliste, tant par l’absurdité que la caricature, devint limpide en prenant du recul sur ce que l’histoire raconte : on y retrouve la part d’enfance de Punpun et ses amis entrant en âge de la puberté et de l’adolescence et devant lutter pour s’en sortir à la fois dans l’environnement hostile d’une société dépravée, hermétique, malsaine, et face à des adultes qui, tout le contraire de modèles et d’appuis, sont gangrénés par leurs névroses.

A son plus simple appareil, l’histoire paraît anodine : Punpun est un jeune garçon qui tombe amoureux de la nouvelle élève arrivée dans sa classe, Aiko Tanaka. Il est entouré d’une bande de copains soudée avec laquelle il passe son temps à s’amuser. On y retrouve les affres des jeunes garçons arrivés à l’âge de la puberté découvrent leur sexualité, chipent des magazines porno… Rien de très extraordinaire.

Comme beaucoup d’enfants, Punpun s’invente un refuge pour échapper à une réalité trop sombre et dure pur lui. Ici, il prend la forme de Dieu, inspirée par la formule magique que lui enseigne son oncle, lorsqu’il ne peut plus se tourner vers personne.

Car Bonne nuit Punpun parle aussi d’une famille brisée : son père au chômage, est devenu alcoolique et violent, au point d’envoyer sa femme à l’hôpital avant de fuir ; sa mère, femme au foyer, personnage égoïste, dure, et qui n’aime pas les enfants ; son oncle, Yûichi, également sans emploi, personnage lubrique, venu s’ajouter à leur foyer déséquilibré…

Là où le manga se révèle le plus déroutant, c’est dans le choix esthétique de la famille de Punpun, où chaque membre prend la forme d’un oiseau très schématisé, alors que leur entourage les perçoit comme des humains ordinaires. C’est un choix étonnant mais qui est une invitation à laisser libre court à son imagination, à s’y immerger.

S’ajoute également le fait que Punpun n’a pas de voix propre. Encore une fois, les autres l’entendent et le comprenne mais le lecteur est laissé avec son imagination seule pour imaginer ce qu’il dit, à l’exception de quelques pensées racontées à la troisième personne.

Mais ce silence relatif du héros aiguise notre attention à tout ce qui l’entoure, d’avantage que sur lui-même, rendant compte à quel point le monde autour de lui est bavard. Ils parlent de lui et sur lui, mais en portant finalement très peu d’attention à ce qu’il vit, ne se rendant pas compte de tout les changements qui le bouleversent.

La seconde particularité du manga vient du fait qu’à l’inverse des enfants, très réalistes, les adultes sont tous d’une extravagante et d’une bizarrerie caricaturales. Ce n’est pas rare dans les mangas (ou même dans les livres jeunesses), mais cela n’a rarement été aussi contracté que dans Bonne nuit Punpun.

Finalement, qu’est-ce que tout cela dévoile ? Que, face à ce qui arrive à ces enfants, à leur puberté, leur sexualité naissante, à la violence, à l’amour, à l’insécurité vis-à-vis de l’avenir, les adultes ne sont pas à la hauteur. Les enfants se retrouvent seuls confrontés à un monde qui leur est hostile. Dieu, qui fait office un moment de substitution, se révèle rapidement insuffisant, marquant pour Punpun le moment décisif de la perte de son innocence.

C’est l’opposition entre ces enfants, dont la pureté les écarte de la société, et les adultes, pervertis et névrosés, qui révèle la critique acerbe et pessimiste du manga sur la société contemporaine. Finalement, que Punpun soit dessiné de façon si particulière ne le rend étrange qu’aux premiers abords, car, passées les premières pages, ce n’est plus son chara-design qui nous saute aux yeux mais bien tout ce qui l’entoure. Reste à savoir si la suite de son histoire sera plus optimiste ?

Affaire à suivre.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • Le sous-texte
  • L’habilité du récit
  • La satyre sociale
  • Les choix esthétiques qui ont du sens dans le récit

Ce que j’ai moins aimé :

  • Le pessimisme du portrait dressé sur la société japonaise
  • L’extrême lubricité des personnages adultes
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Les coups de coeur Passion Cinéma

Pompoko

Réalisé par Isao TAKAHATA en 1994
Film d’animation – Drame, Fantastique, Comédie, Jeunesse
Japon

LES COUPS DE COEUR

Résumé : « Jusqu’au milieu du XXe siècle, les tanukis, emprunts d’habitudes frivoles, partageaient aisément leur espace vital avec les paysans. Leur existence était douce et paisible… Un dû et don de la nature, en somme : un équilibre qui ne semblait jamais pouvoir être menacé… »

Des films de l’excellent Isao TAKAHATA (confrère d’Hayao MIYAZAKI et cofondateur du célèbre studio Ghibli), Pompoko est sans doute le plus déroutant. Dans une veine radicalement différente de ses autres chefs d’œuvre, Le Tombeau des Lucioles ou Mes Voisins les Yamada, ce film est une autre preuve de son habileté à varier son style, à étonner son spectateur et à proposer une œuvre aux grilles de lecture multiples.

Pompoko est en effet une œuvre remarquable qui n’aura pas la même portée en fonction de l’âge de son public. Derrière son apparence de comédie / fable écologique, avec ces petits animaux personnifiés, fêtards, oisifs et lubriques, l’œuvre ne cache rien de la violente réalité des Tanukis à l’aune de l’urbanisation massive du Japon dans la seconde moitié du XXe siècle. C’est cette ambivalence des regards et sa portée trans-générationnelle qui révèle à quel point une œuvre jeunesse de qualité n’est pas forcément cloisonnée au public premièrement visé.

La métamorphose qui s’opère dans la première scène du film, où on passe rapidement de ratons laveurs réalistes aux Tanukis plus humanisés, est judicieuse. Le choix du chara-design de ces derniers ne fait aucun doute puisque cela permet aux spectateurs de s’y identifier et de s’y attacher plus facilement et parce que la suspension consentie d’incrédulité n’aurait clairement pas fonctionné autrement. Mais les avoir montrés en tant que ratons laveurs permet surtout de rappeler que, derrière la fable, il y a une réalité derrière cette histoire. Ce n’est pas que de la fiction, renforçant l’intérêt et à la portée de celle-ci.

Et puis, disons-le : voir des Tanukis utiliser leurs testicules – des boules proéminentes – pour se servir de la magie était déjà suffisamment étrange, original, surprenant et drôle. Pour ne pas grossièrement dire what the fuck. Alors, en version réaliste…

Mais outre cette boutade assez comique du film, celui-ci se révèle d’une grande complexité et d’une justesse à toute épreuve. Sa force vient du fait que la gravité de son récit apparaît de façon sous-jacente et croissante, au fur et à mesure que les Tanukis passent de l’espoir au découragement et inversement, sans jamais savoir s’ils arriveront au bout de ce combat.

Les quelques longueurs que l’on peut ressentir, par moment, se justifient ainsi en créant un sentiment d’attente et en insufflant la conviction irrémédiable que cette lutte est vaine. Par la force ou par la négociation, rien y fait : les humains persistent d’avantage à détruire leur habitat par intérêt d’expansion urbaine. Plus les Tanukis se montrent astucieux et plus cette impression se renforce.

Le ton léger des scènes d’espoir prend alors une toute autre dimension et on comprend que le monde paisible auquel les Tanukis aspirent arrive à sa fin. Le message de ce film n’est pas qu’une leçon de morale, c’est la constatation mise en scène de l’effet que l’humain a sur son environnement. Isao TAKAHATA se serait d’ailleurs inspiré de l’histoire de son propre pays, celle de minorités qui ont vu leurs traditions, leur habitat et leurs coutumes se faire avaler par la modernisation.

C’est sa capacité à raconter une bonne histoire, tout en proposant un regard critique et une véritable réflexion sur ce qu’elle raconte de nous, sans jamais sur-dramatiser ou simplifier à l’extrême son message, que Pompoko tire toute sa force. C’est un chef d’œuvre à ne pas manquer.


Ce que j’aime le plus:

  • Le traitement de ses thématiques
  • Pour toutes les générations
  • Très fun à regarder
  • Beaucoup d’émotions
  • La justesse du récit

Ce que j’ai moins aimé:

  • Quelques longueurs (mais justifiées)