Shin Godzilla de Hideaki Anno et Shinji Higuchi

Shin Godzilla
Scénarisé par Hideaki Anno
Réalisé par Hideaki Anno et Shinji Higuchi
Interprété par Hiroki Hasegawa, Yukata Takenouchi, Satomi Ishihara…
Sorti en 2016
Film de Kaiju, fantastique


LES BONNES SURPRISES


Après l’adaptation de 2014 par le réalisateur américain Gareth Edwards, le Japon a remis le couvert à son tour et a proposé en 2016 pour une 31e fois sa vision du monstre venu des océans. L’occasion d’observer par le biais de ces deux films l’approche très différente entre le cinéma américain et japonais d’une même histoire. 

Résumé :  » Un raz de marée inonde une partie de la côte de Tokyo. Après avoir pensé qu’il s’agissait d’une catastrophe naturelle, les scientifiques se rendent compte que le responsable de ce désastre n’est autre que Godzilla, une créature géante prête à tout détruire sur son passage.  »  

Conséquence de l’activité humaine et du nucléaire, la créature marine, à l’origine de Godzilla, a évolué en ce monstre géant, colérique, violent et explosif. Dans Shin Godzilla, le réalisateur a d’aillleurs fait le choix de montrer justement une partie de cette évolution. C’est d’ailleurs assez étonnant de la voir apparaître au début, donnant l’impression d’être revenue aux premières heures des effets spéciaux, semble décalé de son temps, et petit à petit subir des métamorphoses à chaque stade d’évolution pour finir par devenir le monstre charismatique, aujourd’hui iconique.

Le premier film Godzilla date des années 50, peu de temps finalement après la Seconde Guerre Mondiale et l’incident du Lucky Dragon, période où les conséquences des bombes atomiques étaient encore un sujet tabou, peu importe de quel côté de l’océan on se trouve. Il n’est donc pas si étonnant de voir la créature personnifier les armes nucléaires, raser des villes entières du Japon, et que soit ainsi abordé, de manière détournée, le drame vécu par les japonais. De fait, le postulat pris dans l’adaptation américaine de 2014, où l’origine de Godzilla est complètement réécrite pour devenir un monstre légendaire venu des fonds des océans pour sauver l’humanité (d’autant plus américaine), renforce d’autant plus l’écart d’approche entre les deux pays. S’il garde ses origines nucléaires, la version japonaise fait également évoluer sa créature. En 2016, Shin Godzilla n’évoque plus tellement la Seconde Guerre Mondiale, mais plutôt des tragédies plus récentes, dont notamment la catastrophe nucléaire de 2011.

Cela est révélateur du genre auquel ces films appartiennent en fin de compte. Ils sont certes tous les deux des films de monstre, et de kaijus en particulier, mais le traitement est radicalement différent. L’adaptation américaine est un film catastrophe et d’action où l’héroïsme individuel est mis en exergue. Il a surtout une portée de divertissement en mettant l’accent sur l’émotion visuelle, travaillant la mise en scène du monstre et la perspective entre celui-ci, gigantesque, et les hommes dont seuls les actes peuvent les approcher du monstre.

Shin Godzilla suit la même lignée que le film original en étant un film de guerre qui parle surtout de la gestion politique de cette crise exceptionnelle et se révèle être une satire du gouvernement et une critique de la politique et de la société du pays, notamment en remettant en question la hiérarchisation par l’ancienneté, la tradition à outrance, la verticalité trop importante des infrastructures gouvernementales. La première partie du film sert principalement à démontrer (et démonter) l’inefficacité de ce système.

La version de 2016 comporte également sa part d’héroïsme, mais celui-ci résulte d’un effort collectif d’individualités tournées vers un même objectif. Cela se voit dans la façon dont le montage et l’écriture des personnages est fait. Si quelques personnages se démarquent, aucun n’est particulièrement mis en avant, ce qui a pour conséquence de les dépersonnifier voir de très mal les construire. (En réalité, le seul personnage véritablement construit et personnifié est Godzilla lui-même.) Les longs dialogues qui jalonnent le film appuient également cette impression, puisque la caméra ne se fixera jamais sur un unique individu mais volera de personne en personne à chaque prise de parole. Cela rend le montage paradoxalement frénétique alors que le film prend également son temps dans son déroulement. Un autre point de différence avec le blockbuster américain est que le film est extrêmement bavard puisqu’il se concentre véritablement sur la cellule de crise mise en place pour gérer la population et trouver une issue.

Shin Godzilla a été pour ma part une belle surprise, en effet. Quand on est habitué aux blockbusters occidentaux, il apparaît même comme un ovni, très rafraichissant d’ailleurs. Il s’adresse peut-être à un public différent. Il est plus intéressant de savoir que l’action n’est pas au cœur du film en allant le voir, même si la créature, elle, reste le point central. Personnellement, je ne suis pas friande de films de monstre, et j’ai cependant apprécié la critique satirique de la politique japonaise et de voir cette mise en scène de la gestion de crise au niveau gouvernemental que ce soit pour trouver une issue ou gérer la communication envers la population ; des choix éthiques qui reposent sur un seul individu; des questions qui restent actuelles sur la militarisation du pays, toujours dépendant des Etats-Unis; etc.


Pour en savoir plus sur tout ce que le film dit en filigramme du Japon et son actualité :



Mirai ma petite soeur de Mamoru Hosoda

Affiche de Mirai Ma Petite Soeur

Mirai ma petite sœur
Scénarisé et réalisé par Mamoru Hosoda
Sorti en 2019
Origine : Japon
Film d’animation, Fantastique, Jeunesse


LES COUPS DE CŒUR! 


C’est sans surprise que je vous recommande chaudement ce nouveau film du très bon Mamoru Hosoda (voir ma chronique du film Le garçon et la bête).  Un peu à la manière de A la traversée du temps qui mélangeait histoire d’amour adolescent et boucle temporelle, Mirai ma petite sœur va mêler récit familial et fantastique sans que le second ne prenne entièrement le pas sur le premier. D’une histoire toute simple, le réalisateur parvient à tirer du fantastique une métaphore aux envolées poétiques très imaginatives pour parler d’un événement qui, sans cette part de merveilleux, est très anodine.  

Résumé : « Kun est un petit garçon choyé à l’enfance heureuse jusqu’à l’arrivée de sa petite sœur, Miraï. Jaloux de ce bébé qui monopolise l’attention de ses parents, il se replie peu à peu sur lui-même, enchaîne les caprices et les bêtises. Mais soudain, le petit garçon va voir jaillir dans son jardin un jeune homme qui agit étrangement, à la manière de son chien; une jeune fille qui semble le connaître; et il va voyager dans des lieux où d’autres rencontres lui feront apprendre à accepter la venue de la petite Mirai dans sa famille. »  

J’ai été surprise de la façon dont il utilise le fantastique pour faire avancer son récit. Certes, il y a le prétexte de laisser libre court à son imagination fertile, qui nous livre des scènes magistrales d’inventivité digne d’autres récits absurdes comme Alice au Pays des Merveilles (surtout en seconde partie). Mais ses envolées fantastiques servent principalement (même uniquement) à son histoire, puisque, dans tous les cas, il s’agit pour le jeune Kun d’apprendre à accepter de partager l’attention de ses parents et d’apprivoiser (et se laisser apprivoiser par) la jeune Miraï. Comme elle n’est encore qu’un tout jeune bébé, il ne perçoit en elle qu’un inconvénient car en plus d’accaparer ses parents, elle ne fait que manger, dormir, crier, et ne peut même pas jouer avec lui.  

Le film étant tourné autour du personnage de Kun, les parents restent un peu en retrait et on les perçoit sans doute comme le jeune garçon : complètement désemparés par l’arrivée de cette nouvelle enfant et la charge additionnelle qu’elle apporte à laquelle ils ont, eux aussi, besoin d’un temps d’adaptation. En particulier, la mère devant reprendre son travail, le père se retrouve seul à devoir s’occuper de deux enfants dont un nouveau-né tout en avançant dans son travail d’architecte. On comprend également dans un échange qu’à la naissance du jeune Kun, c’est au contraire la mère qui avait sacrifié sa carrière pour s’occuper du jeune garçon par le reproche qu’elle adresse à son mari : s’il se retrouve aussi démuni, c’est parce qu’il n’était justement que peu présent pour leur premier enfant. 

Il ne s’agit cependant pas de remettre en question la gestion parentale des enfants au Japon mais plutôt d’expliquer pourquoi Kun a l’impression d’être doublement abandonné. Non seulement sa mère est accaparée par sa sœur dès qu’elle revient du travail, mais il se retrouve également seul avec un père qui n’a pas été jusque-là très présent et ne sait encore bien communiquer avec lui.  

Tous les détails du film sont savamment pensés pour servir au récit, jusqu’à l’architecture atypique de la maison qui s’articule autour d’un jardin central où trône un arbre. Cet arbre d’ailleurs parait esthétique mais trouve son sens au fil du film. Il est en effet le symbole de l’arbre généalogique de la famille, le lien par lequel la magie semble affluer pour aider le jeune Kun à accepter sa petite sœur à travers les multiples aventures qu’il va vivre. J’extrapole, mais c’est un peu comme avec le renard dans Le Petit Prince, puisque cette apprentissage (il y a d’ailleurs des touches de récit initiatique dans le film) réside dans les petits pas effectués à chacune de ses aventures.  

Et bien sûr, il faut considérer l’animation et la mise en scène qui sont irréprochables dans tout le film et servent à donner à celui-ci une intensité émotionnelle qu’une telle histoire n’aurait peut-être pas eu autrement (même si cela aurait dans tous les cas été très mignon). En plus de cela, si le film arrive à surprendre, c’est aussi par l’utilisation de la bande son, par l’animation, par des scènes auxquelles on ne s’attend pas forcément. J’ai justement aimé qu’il me sorte des sentiers battus et me prenne au dépourvu. 

Cela reste dans tous les cas une œuvre jeunesse qui parle de ce moment particulier de l’enfance où le changement radical de vie peut désemparer et faire perdre les repères à un moment de la vie où on pense que tout ce qu’on connaît est acquis et immuable. C’est une leçon de vie qui est mise en scène avec beaucoup de délicatesse et d’inventivité. Un moment très anodin sublimé par la poétique et l’imagination. Une métaphore touchante et étonnamment rafraichie, qui le rend délicieux pour les adultes également. 


Après la tempête d’Hirokazu Kore-Eda

(7/10) Hirokazu KORE-EDA est un réalisateur japonais dont j’affectionne tout particulièrement la filmographie, bien que je n’ai pas encore tout vu (par chance). C’est un maître de la chronique familiale, capable de remplir ses films d’un quotidien familier, dont le réalisme nous immerge immédiatement et nous met à portée la sensibilité de ses personnages. Après la tempête en est encore un bel exemple.

Ce qu’il y a de génial avec Hirokazu KORE-EDA, c’est que tout paraît très simple et naturel. Dès les premières scènes, on est plongé aux côtés de ses personnages, qui vivent tout bonnement leur vie, leur quotidien. Il n’y a pas de démonstration, pas une scène de prologue annonciatrice de la suite. Pas d’introduction et on a presque du mal à voir le fil narratif. Le cadre est épuré, comme le décor. Et ça marche.

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Pompoko – Isao Takahata

Avertissement : cette chronique spoile l’histoire de Pompoko, il est donc recommandé de l’avoir vu – ou de ne pas craindre les spoilers.


(8/10) Des films de l’excellent réalisateur Isao Takahata, Pompoko est probablement le plus déroutant. Dans une veine complètement différente du film Le Tombeau des Lucioles et de Mes voisins les Yamada, ce film est, une fois de plus, la preuve du talent du cinéaste nippon, capable de faire varier ses styles et d’étonner, toujours, ses spectateurs.

Le DVD en main, on peut aisément s’imaginer voir un film pour enfants, léger, drôle, avec une morale écologique et de tolérance.  Mais, pas du tout. Ou enfin, pas tout à fait. Il est fort à parier qu’un enfant et un adulte n’y verront pas la même chose ni de la même façon. Et c’est ce qui fait la richesse de cette oeuvre. Lire la suite