BD / Manga / Comics

Sous l’eau, l’obscurité – Yoon-Sun Park

Sous l'eau l'obscuritéSous l’eau, l’obscurité
Ecrit par Yoon-sun Park
Publié par Sarbacane, 2011
Société, enfance, manhwa


« Une banlieue sans âme de Séoul, fin des années 80… Là vivent Min-Sun, petite écolière de huit ans, et sa sœur aînée. Dans une Corée en pleine expansion économique, Min-Sun et sa sœur, comme beaucoup d’enfants de leur âge, sont poussées par leur mère à devenir « de petites battantes ». Bien malgré elles, elles doivent enchaîner les cours de soutien privés… dont le très redouté cours de natation. »


Note globale :
6/10


De plus en plus, j’aime à découvrir la Corée du Sud – comme le Japon – à travers ses bédés. Adepte des webtoons (webcomics sud-coréens), j’ai eu peu d’occasions encore de lire des manhwa (romans graphiques sud-coréens). J’ai donc sauté sur la première venue en découvrant Sous l’eau, l’obscurité dont la couverture est très belle. Je me doutais un peu de ce que j’allais trouver à l’intérieur grâce au résumé. Il faut dire que les thèmes traités sont finalement assez similaires à ceux que l’on peut retrouver dans les chroniques de certains pays d’Asie, comme au Japon (celui dont on entend le plus parler, d’ailleurs). La Corée du Sud n’a pas non plus été exempte de cette course à la réussite, de cette pression sociale autant que familiale de faire partie d’une élite. Sous l’eau, l’obscurité nous partage le quotidien de la petite Min-Sun qui, contrairement à sa grande sœur, a bien du mal à trouver sa place.

Ce roman graphique est avant tout une critique sociale observée du point de vue d’une enfant. Une réelle critique est d’ailleurs soulevée par l’auteur sur cette société prônant la concurrence dès le plus jeune âge. Min-Sun en est d’autant plus victime que sa sœur, Min-Jin, est l’exemple même de la réussite, attirant toutes les convoitises et toute l’attention de sa mère qui en délaissera quelque peu Min-Sun. Mais « délaisser » n’est pas tout à fait exact. En lui imposant de suivre l’exemple de sa sœur, elle semble oublier que Min-Sun est une enfant à part entière, qui ne peut en se forçant qu’être un simili de sa propre sœur. Cela cause évidemment des frustrations, tant pour la mère que pour la fille en manque d’attention.

Si bien que la jeune Min-Sun cherchera à se rebeller, par toutes les manières possibles, contre cette situation qui l’écrase et l’isole, quitte à se tourner vers la délinquance, dans cet espoir fou et qui m’a ému, de vouloir, tout simplement, exister aux yeux des autres.

Ce roman graphique se distingue surtout par le fait que tout est imagé. Le centre nautique est le symbole même de la réussite, tel l’indique le titre. « Sous l’eau, l’obscurité » alors que tout individu accompli devra coûte que coûte garder la tête haute, autant dire hors de l’eau*. Quand Min-Sun se venge sur les chaussures des mères et les jette par la fenêtre, puis à travers le soupirail, ce geste est aussi symbolique que le centre nautique. C’est l’absence d’attention de sa mère qui la pousse à le faire, de même qu’elle rejette en partie les affres de la société qui la contraint à se plier sous une pression sociale qui ne trouve pas de sens à ses yeux.

extrait

Le dessin, particulier, peut dérouter de prime abord. Son allure « simpliste » m’a semblé être une façade de montrer que le cas de Min-Sun pourrait aisément se confondre à d’autres enfants, qu’elle n’est pas isolée. De plus, l’effet élastique qu’il s’en dégage est d’autant plus évocateur que le sujet traite également de la souplesse extrême exigée des enfants qui doivent coûte que coûte se conformer, s’adapter, se moudre aux attentes exigeantes de la société. Les couleurs (tout de bleu, de blanc et de noir) apportent un effet glaçant à cette bédé pourtant portée sur l’enfance – et donc une période qui appelle, d’ordinaire, à des couleurs chatoyantes et nostalgiques. Mais c’est loin d’être le cas de ce roman graphique qui est une critique d’autant plus acerbe qu’elle prend des allures de simples chroniques, alors que les sujets sont loin d’être si anodins.

La conclusion de « Sous l’eau, l’obscurité » m’a réellement glacée. Je ne m’y attendais vraiment pas et j’ai été plutôt déstabilisée. Je me suis même sentie, quelque part, mal à l’aise. C’était parfaitement recherché, et l’effet est donc tout à fait réussi, toutefois je n’arrive pas à quitter ce sentiment opprimant qu’elle m’a laissée. D’ailleurs, je dois dire que le ton et les couleurs de ce manhwa est plus sombre qu’il n’y paraît. La bichromie et le style de dessin nous plonge dans une atmosphère d’oppression qui traduit très bien le sentiment de la jeune Min-Sun.

Ce que je regretterai toutefois, c’est que la bande dessinée ne va pas toujours au fond des choses. Cela semble paradoxal, vu ce que j’ai pu en dire jusque-là – et j’ai d’ailleurs eu du ma à démêler mon avis sur ce point – mais j’ai trouvé que tout en rendant parfaitement bien l’ambiance et les sentiments de Min-Sun face à ce qu’elle vit, l’auteur ne faisait parfois qu’aborder le sujet, certains événements, sans jamais développer jusqu’au bout son propos. C’est à cause de ça plus particulièrement que je n’ai pas pu donner à ce roman graphique une meilleure note, quand bien même il pourrait le mériter. Néanmoins, le sentiment de frustration n’a en réalité fait qu’égaler la qualité indéniable de ces planches et certains passages que j’ai particulièrement appréciés.

Pour conclure, je dirais que c’est une bédé à découvrir surtout si vous êtes intéressés par la société sud-coréenne car elle en dresse un très bon tableau, critique qui plus est. Si j’aurais souhaité plus d’approfondissement, il est vrai malgré tout que son esthétique, son sujet et la façon dont elle le traite est parfaitement rendu et vaut vraiment le détour. En tout cas, je retiendrai de cette bédé au moins deux citations qui m’ont particulièrement marquée :

Les préjugés ont la vie dure. Il y a en a toujours pour colporter des âneries. Ainsi se perpétuent toutes les habitudes, bonnes ou mauvaises sans qu’on songe à séparer les mauvaises des bonnes.

J’ai au moins retenu une chose : c’est quand on s’y attend le moins, qu’on risque de noyer. Sous l’eau, personne ne sait ce qui se passe.


Notes :

* Cela m’est apparu limpide grâce à la critique présentant Sous l’eau, l’obscurité écrite par L. Gianati et publié sur le site BDgest (Cliquez ici)

Un commentaire sur “Sous l’eau, l’obscurité – Yoon-Sun Park

  1. J’ai feuilleté quelques manhwa et jusqu’à maintenant le graphisme me déroute beaucoup aussi c’est très particulier. Bon je ne sais pas si j’aurais l’occasion de pouvoir le lire (et je pense être déçu me si je me l’achete) donc si je le trouve dans une de ma bibli je tenterais l’aventure. C’est dommage que l’auteur ne va pas au fond des choses surtout que tout ce qui est critique sociale me botte toujours *.*

    1. Oui, je ne saurai que te recommander de tenter d’abord par la bibliothèque et de l’acheter ensuite.
      J’ai aussi reçu un gentil commentaire pour m’informer que l’auteure a auto-publié d’autres œuvres qui pourraient sans doute approfondir les thèmes soulevés dans Sous l’eau, l’obscurité. Qui sait, j’aurais peut-être l’occasion de les tenter un jour. ^^

Laisser un commentaire