Bilans Mensuels

Lectures | Mois de Mars 2014

On continue dans la lignée des comptes rendus mensuels de lecture par celui du mois de mars, mois productif s’il en est !

Au menu :

MARS


journal d'un fou

« Journal d’un fou » de Nicolas Gogol (contenu dans le recueil « Nouvelles de Pétersbourg ») – Éditions : Babel (Actes Sud) – Traduit du Russe par André Markowicz – Nouvelle

« Le journal d’un citoyen russe de basse condition sociale qui relate comment il sombre dans la folie afin d’éviter les souffrances que lui impose sa vie.« 

Note globale : 8/10

Avis : Le journal d’un fou est sans doute l’œuvre que je recommanderai le plus pour toute personne qui, comme moi, souhaite découvrir la littérature russe. C’est au théâtre que je l’ai découverte à vrai dire (comme bon nombre de pièces que j’ai lues) et je dois reconnaitre qu’il n’est pas aisé de l’adapter. Non pas par sa forme car après tout, il s’agit d’un monologue – un journal intime pour être exact -, mais par la texture du texte. La nouvelle porte la voix de Poprichtchine, un fonctionnaire voué à un avenir incertain, partagé entre la certitude de ne pas avoir sa place dans la société, un amour impossible et des rêves qui le dépassent. La force de ce récit réside dans le passage indolore entre la vie morne d’un fonctionnaire sombrant dans une folie pure ; un passage que l’on sent venir, s’installer, sans pouvoir déterminer quand précisément le personnage bascule. Le ton est dès le début désabusé, désenchanté, Poprichtchine est bien conscient de sa petite condition, et quelque part, ses rêves sont la seule sortie de secours, sa terre d’asile… Le style d’écriture, impulsif, accentue le caractère emporté et l’esprit perturbé du personnage. La nouvelle est très courte et c’est d’autant plus impressionnant comme en si peu de lignes, Gogol parvient à nous faire ressentir la lente mais décision transition du personnage vers la folie. Une petite perle à découvrir !

Petite parenthèse : pour tous ceux qui sont sur Paris, je vous encourage à tenter l’expérience de son adaptation théâtrale : mise en scène par Wally Bajeux, interprétation de Syrus Shahidi, au Studio Marie Belle au théâtre du Petit Gymnase (Métro : Bonne nouvelle). Place à 10 € sur Billet Reduc.


la mouette

« La mouette » d’Anton Tchekhov – Éditions : Babel (Acte Sud) – Traduit du Russe d’André Markowicz – Théâtre

« Un jeune homme – souhaitant transformer le monde – affronte sa mère en cherchant en vain à lui faire connaitre sa valeur mais fini par déclarer forfait.« 

Note globale : 9/10

Avis : On continue dans la littérature russe avec une véritable pièce de théâtre cette fois, La mouette, d’Anton Tchekhov, présente sous deux versions différentes. Je ne vais pas les commenter séparément, je ne pense pas avoir eu de préférence particulière. Tout se passe dans la demeure de Sorine, à présent à la retraite, où se retrouvent une petite société : Irina, sa sœur, actrice célèbre, accompagnée de son compagnon et écrivain Trogorine ; son neveu Konstantin, jeune oisif qui s’essaye à l’écriture afin de séduire Nina, jeune fille d’un propriétaire riche voisin ; et les employés de la maison.

Konstantin, qui cherche à la fois à impressionner sa mère, conquérir le cœur de Nina et recueillir l’avis de Trogojine dont il redoute l’opinion, les réunit autour d’une scène improvisée dans le jardin de théâtre où il espère bien donner la première représentation de sa pièce où Nina tient le rôle principal. Seulement, voilà : celle-ci vient à peine de commencer qu’elle est interrompue à grands cris : Irina, la mère de Konstantin, ne supporte pas ce qui sort du théâtre classique, et entraîne les convives avec elle. Sa représentation fichue par terre, Konstantin se sent opprimé : rejeté de sa mère, incompris des autres, son malheur atteint son paroxysme quand, en plus, Nina tombe sous le charme de Trogorine.

Tout le charme de cette pièce réside dans les couleurs des personnages : le fils oisif vivant dans l’ombre de sa mère comédienne, et décidé à montrer à jour ses talents d’écrivains à contre-courant ; la mère égocentrique qui ne veut parler (et n’entendre parler) que d’elle ; l’écrivain las de célébrité, passant son temps à pêcher, qui s’éprend de jeunesse et n’a aucune force de caractère véritable ; la jeune Nina qui, elle, va s’éprendre à son tour non pas de Trogorine lui-même mais de la célébrité qu’il représente à ses yeux et qu’elle rêve d’avoir ; Sorine, lequel ne parvient pas à accepter sa mise à la retraite ;  la femme de l’intendant qui tombe amoureuse du médecin de famille, lequel refuse obstinément de soigner Sorine, etc.

C’est une pièce qui, lit rapidement et superficiellement, semblerait n’avoir aucun intérêt : après tout, il n’y a aucune action, aucune trame véritable. On assiste seulement à un moment de vie d’une société oisive en vacances et, qui plus est, s’ennuie et parle de leur ennui. Sauf que, voilà, derrière cela, Tchekhov met surtout en scène des personnages qui ne parviennent jamais à s’entendre. On dirait que des univers complètement différents s’entrechoquent sous des dehors somme toute assez semblables. C’est la force de cette pièce, ce qui se pressent derrière les mots ; il ne s’agit pas de non dits mais de demie révélation. Les paroles, les discussions, des personnages font comprendre sans le dire tout un tas de choses sur leur caractère, leur mal être, leurs relations…

Tchekhov ouvre alors une fenêtre sur la société russe du XIXe siècle et de ses questionnements, l’envie d’une part de se renouveler – celle de Konstantin qui tente un genre nouveau – et d’autre part craint de perdre son identité et préfèrent se contenter des sentiers battus – par opposition à lui, sa propre mère. J’aurais vraiment envie de la voir sur scène : ce qui se devine à la lecture doit en effet prendre tout son sens porté par la voix de comédiens. Qui sait, c’est peut-être une histoire à suivre !


LesMouches

« Les Mouches » de Jean-Paul Sartre (contenu dans le livre « Huis Clos suivi de Les Mouches ») – Édition : Folio – Théâtre

« En Grèce Antique, Orestre revient après la mort de son père. Il retrouve un peuple plein de remords et devra faire face à ses envies de vengeance.« 

Note globale : 8/10

Avis : Décidément, j’aime beaucoup les pièces de théâtre de Sartre : après Huis Clos, me voilà à nouveau plongée dans son œuvre théâtrale et je dois dire en être une fois de plus ravie, surtout quand celle-ci prend pour habit un mythe grec. Oreste, fils d’Agamemnon, retourne à Argos, sa ville natale, qu’il avait dû fuir après que son père fut assassiné assassiné par Egisthe et Clytemnestre (sa propre mère). Il y découvre une ville morose, où les habitants – et ses souverains – sont assouvis par la culpabilité. Sa sœur, réduite en esclavage, est la seule qui semble se rebeller et va le décider à prendre les armes et se venger. Mais Jupiter veille : cette sempiternelle repentance lui sied et il ne compte pas laisser le nouveau venu défaire son plan.

Sous ses allures de mythe grec, la pièce fourmille de sujets intéressants, dont les principaux sont notamment le repentir et la liberté. Se repentir de son crime n’est-il finalement pas une forme de lâcheté, un moyen de ne pas assumer sa part de responsabilité ? Si habitués à se repentir, les habitants crient leurs pêchés sans en ressentir de honte, comme s’ils admettaient leur crime sans le juger mauvais. Quelque part, ainsi, ils s’en dédouanent sans néanmoins accepter d’admettre que leurs actes n’étaient pas normaux. Finalement, le seul moment où ils sont véritablement mal à l’aise et repentants est face aux morts lorsque ceux-ci sortent des entrailles de la terre lors de la fête des morts. Face à ceux à qui ils ont causés les tords, ceux qui sont donc les plus à même à les juger comme tels, ils ne peuvent plus mentir. Mais ce sentiment-là n’est-il pas au fond de la pure hypocrisie ?

Le remord qui assaille tout Argos n’est-il aussi pas la chaîne qui enferme ses habitants, une chaine qu’ils s’imposent eux-mêmes ? Jupiter, que cette situation satisfait, n’agit finalement que peu et est véritablement spectateur. Une phrase de Jupiter lui-même est notamment percutante (et je remercie la blogueuse Alison Mossharty pour l’avoir soulignée) :  » Le secret le plus douloureux des dieux et des rois, c’est que les hommes sont libres « . Le libre arbitre, la liberté, est donc la deuxième notion importante de cette œuvre sartrienne. Si les pouvoirs de Jupiter n’ont pas d’effet sur Oreste, c’est que ce dernier est conscient de sa liberté. Face aux Dieux, dont il ne se sent nulle attache, il est capable de justifier son double meurtre qu’il juge pertinent et indispensable. Il est conscient de ce qu’il a fait et de pourquoi il l’a commis, il a accepté de prendre sur lui la responsabilité totale et d’ainsi libérer le peuple en ne restant pas parmi eux. En ne devenant pas leur nouveau roi ou une idole, il les oblige, quelque part, à prendre la responsabilité d’eux mêmes et de choisir leur propre destinée sans pouvoir se remettre passivement à autrui – ce qu’ils avaient choisi de faire lorsque Electre (la sœur d’Oreste) leur propose de se libérer eux-mêmes.

J’aime la façon dont les frère et sœur vont montrer deux voies contraires, et finalement mettre en avant le libre arbitre que chacun possède ; nous sommes tous responsables de notre propre sort, nous sommes tous fondamentalement libres, qu’importe si nous nous imaginons des chaînes.


lettres d'une inconnue

« Lettre d’une inconnue » de Stefan Zweig (contenu dans le recueil « Romans et Nouvelles, volume 1 »)- Édition : Livre de Poche – Nouvelle

 » Un écrivain reçoit une lettre d’une inconnue : »C’est depuis cette seconde que je t’ai aimé. Je sais que les femmes t’ont souvent dit ce mot, à toi leur enfant gâté. » « 

Note globale : 10/10

Avis : Que dire de la Lettre d’une inconnue qui n’a pas déjà été dite ? Découverte au théâtre – après en avoir tant entendu parlé – c’est un véritable coup de foudre. Je l’ai lu à la bonne période, et j’ai été prise d’émotion ; dans la salle sombre, j’étais bien contente d’être cachée pour essuyer des larmes, oui, ça m’a fait pleurer. Comment dire ? Le monologue joué en duo par deux acteurs de talent m’a surprise ; et finalement cela a renforcé le texte, l’a rendu presque tangible, même s’il n’en avait pas besoin de prime abord. Car la lettre est d’une beauté que la traduction a su retranscrire – c’est du moins ce que j’imagine, ne lisant pas l’allemand. Comment ne pas être troublée face à cet abandon si total, ce désintéressement si naturel, cet amour si beau et triste de cette petite fille, de cette femme ? Pourtant, je n’aime pas forcément ces amours destructeurs, ces fantasmes poursuivis jusqu’à la déraison, ces amours dont on ne se relève pas… car bien souvent, je n’y crois pas et cela me révolte, qu’une femme ou qu’un homme puisse alimenter son propre désespoir et sa propre souffrance… mais curieusement, cette fois-ci, j’ai été entièrement transportée. Chaque fois que l’écrivain ne la reconnaît pas, j’ai senti l’émotion à travers les mots passionnels de cette femme dont l’obsession pour cet homme imbécile, ce Don Juan qui ne se rappellera jamais d’elle. J’aurais eu envie de le secouer et de lui ouvrir les yeux ! Cet amour absolu, qu’il est si difficile de croire et d’imaginer, est ici magnifié par la plume de Stefan Zweig. Pas un instant, l’émotion ne faiblit, que ce soit dans les maigres joies de la pauvre enfant, ou dans les moments les plus désespérés, qu’elle affronte cependant avec un courage et une telle résignation qu’on ne peut que souffrir pour elle. Lui, dont la faible réaction nous révolte, dont l’attitude nous révulse, n’est pourtant pas différent de bien d’autres hommes à femme, mais c’est le contraste de son indifférence face à l’amour fou de cette inconnue qui le rend si cruel à nos yeux. Superbe histoire, superbe écriture. Tout simplement superbe.


fight club

« Fight Club » de Chuck Palahniuk – Édition : Folio SF – Roman

 » Laisse-moi te parler de Tyler. Tyler dit : les choses que tu possèdes finissent toujours par te posséder. C’est seulement après avoir tout perdu que tu es libre de faire ce dont tu as envie. Le fight club t’offre cette liberté. Première règle du fight club : Tu ne parles pas du fight club. Deuxième règle du fight club : Tu ne parles bas du fight club. Tyler dit que chercher à s’améliorer, c’est rien que de la branlette. Tyler dit que l’autodestruction est sans doute la réponse. « 

Note globale : 7/10

Avis : Le film m’avait beaucoup plu, le livre m’a confirmé qu’il était en plus une excellente adaptation, fort bien représentative du roman. Le narrateur – dont on ne connaît pas le nom – souffre d’insomnie et finit par trouver un remède un peu insolite à son problème : en fréquentant les réunions de malades en tout genres et la misère des autres. C’est là où il rencontre Marla et où, quelque part, tout commence. Apparaît bientôt un troisième personnage, Tyler, qui est l’antithèse du narrateur et à la fois tout ce qu’il rêve d’être : quelqu’un qui n’a pas peur, qui vit les choses, qui sait quoi faire et qui le fera sortir de son monotone quotidien qui l’horrifie. Ensemble, ils vont créer Le Fight Club. Critique de la société de consommation, critique de la mondialisation, Fight Club traite aussi de la perte d’identité (ainsi l’absence de nom au narrateur – cela pourrait être n’importe qui parmi la masse), d’un problème de construction personnelle (ainsi la maison en ruine dans laquelle le personnage va vivre), de dépersonnalisation  (ainsi l’appartement rempli de meubles IKEA, ancienne demeure du narrateur avant sa destruction) et d’aliénation au travail. Le Fight Club devient finalement une parabole dans laquelle le personnage principal va essayer de se prémunir de tous ses préconçus en remettant en question tout ce que la société lui a imposé. Finalement, le roman se découpe en trois parties : les résultantes de la société et la nécessité de cette rencontre avec Tyler ; la déconstruction de cette identité décousue et incomplète où Tyler paraît alors l’indispensable maître ; et la construction de l’homme, de celui qu’il aurait dû être et qui se manifeste véritablement lorsqu’il réalise que le projet Chaos dépasse de loin les limites de ce qu’il juge acceptable et où il commence à désapprouver Tyler et à vouloir s’en défaire. Le style de l’auteur n’est pas extraordinaire, c’est clair, mais il donne un rythme prenant au roman qui se dévore en un rien de temps. Les phrases sont simples, courtes, percutantes, juste ce qu’il faut pour nous faire rebondir de lignes en lignes et attiser une étrange excitation à la lecture – en fait, le style étant très oral, le passage à l’écran n’est finalement plus une si grande surprise. Un roman divertissant, à la hauteur de ce que j’en espérais.


la douce empoisonneuse

« La douce empoisonneuse » d’Arto Paasilinna – Édition : Folio – Traduction du finnois par Anne Colin du Terrail – Roman

« Une maisonnette rouge flanquée d’un petit sauna en bois gris, non loin d’Helsinki. Linnea, la douce veuve du colonel Ravaska, mène une existence paisible à soigner ses violettes et son chat. Pourtant chaque mois, le jour où elle touche sa pension, un trio maudit, conduit par son neveu, s’invite sous son toit pour la détrousser. Lorsque ses visiteurs ne se contentent plus de sa maigre retraite et exigent un testament à leur avantage, c’en est trop. Elle est résolue à en finir. Comprenez : à se suicider. Mais, surprise, concocter un poison mortel se révèle une activité beaucoup plus passionnante que tricoter. Et les noirs desseins de Linnea, par une suite précipitée d’événements cocasses, se retournent en sa faveur, tandis que ses ennemis...« 

Note globale : 5/10

Avis : Je n’ai pas grand chose à dire sur ce livre. Je n’ai pas vraiment vu le « génie du comique de situation » vantée sur la quatrième de couverture. C’est drôle, oui, mais pas jusque-là. Au vue des commentaires élogieux, je dirais qu’il est probable que ce ne soit tout simplement pas de mon goût. Pourtant, l’idée du roman est sympa, et même certains passages sont vraiment comiques – pas au point de me faire rire aux éclats. On a affaire à une malheureuse retraitée qui, pour se défaire de la tyrannie de son neveu et de ses amis, va s’essayer à la concoction de poison. Le personnage principal est assez touchant, on comprend parfaitement pourquoi elle en arrive jusque-là. Le style d’écriture est fluide, assez agréable pour passer un bon moment, et l’auteur, heureusement, ne cherche pas à en faire trop – comme c’est souvent le cas dans ce genre de roman – ce qui, sans doute, rend, je suppose, le comique aisé à faire mouche. Donc, c’était sympa, mais pas remarquable.

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