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Le Vivant – Anna Starobinets

Le vivant

Le Vivant
Écrit par Anna Starobinets
Traduit du russe par Raphaëlle Pache
Publié par Mirobole Editions, en 2015
Science-fiction, Anticipation


Résumé :
Dans un futur lointain, les humains sont connectés via des implants à un réseau commun. Ensemble, ils forment un organisme unique, le « Vivant ». La mort n’y existe pas : dès qu’un individu est « mis sur pause », son code génétique renaît dans un nouveau corps. Le nombre d’humains est constant – trois milliards.
Le Vivant vacille sur ses bases lorsque l’impensable survient : un homme naît. Il est sans code, sans patrimoine, il n’est la réincarnation de personne. On l’appelle Zéro. Placé sous étroite surveillance, il devra trouver des réponses sur son identité dans un monde réputé parfait…
Anna Starobinets déploie les codes de la littérature d’anticipation pour interroger d’une manière glaçante les traumas de nos civilisations virtuelles.


Note globale :
6/10


Roman russe de science-fiction, Le Vivant est fascinant mais je dois dire assez difficile à suivre. Contrairement aux apparences, il demande une attention assez pointilleuse car les allers-retours entre plusieurs moments de l’action, entre plusieurs points de vue, même si tout fait sens, peuvent facilement perdre le lecteur. En tout cas, j’ai souvent été perdue et obligée de revenir en arrière à plusieurs reprises, impactant le plaisir de le lire.

Cela ne m’a pourtant pas empêché d’apprécier l’univers développé mais aussi la multitude de thèmes que l’auteure aborde savamment. On parle ainsi de l’hyper-connectivité mais plus encore de la notion de l’être comme produit social ou à l’inverse comme individu. Dans ce monde, tous les êtres humains ne forment plus qu’un tout, appelé le « Vivant », une masse compacte d’éléments dont le nombre reste identique. A chaque mort, un nouveau-né vient le remplacer – l’être devient éternel, ou plutôt recyclable.

Les êtres évoluent à travers plusieurs strates d’existence. La première est le monde tel que nous le percevons, mais il en existe une huitaine d’autres, plus ou moins difficile d’accès. Pour rester simple et tenter de vous représenter une part de ce fonctionnement assez complexe, imaginez-vous tous les êtres humains connectés à un réseau social énorme, avec plusieurs fenêtres de connexion qui servent à différents objets (dans le sens, besoin, but). Les gens s’envoient des mails, tchattent, font des sortes de « visio », se créent des avatars, s’invitent dans des portails parallèles qu’ils peuvent moduler à souhait et n’ont de fait plus tellement besoin de se parler ou de se voir dans la première strate pour communiquer.

Le roman est suffisamment épais pour que vous ayez le temps d’imaginer les contours de cet univers dense. Il est vraiment bien construit et l’auteure nous y introduit avec une facilité étonnante. On se fait rapidement à l’idée de ce que cela doit être pour les personnages de vivre ainsi et pourquoi ils semblent si attachés à ce que, à bien y réfléchir, j’aurais du mal à concevoir, à m’y plier. Il faut dire que l’individualité dans ce monde n’a plus grand sens, un thème qu’Anna Starobinets met au centre de son roman et développe plus particulièrement.

On peut aussi y interpréter une certaine critique de notre société actuelle, de la perdition de la réalité au profit d’un monde virtuel où l’idée de l’individu et ses frontières deviennent floues. Mais aussi, on peut y voir une autre critique du consumérisme, avec notamment l’analogie entre les êtres de ce « Vivant » et les produits, les machines et tout ce que l’on peut acheter aujourd’hui et qui se remplace sans difficulté. Chaque humain possède un « incode », c’est-à-dire une sorte de numéro de série, seule chose qui le différencie des autres. Cet incode permet notamment de savoir de qui l’être né a pris la place. Cette idée plus particulièrement d’être fichée me glace le sang.

Une critique qui est desservie grâce à la présence de Zéro, un être sans incode qui vient chambouler l’équilibre du Vivant. C’est grâce à sa singularité que les mécanismes et les travers de cet univers bien rodé se révèlent. Grâce à ses réflexions également que sont déchiffrées les critiques que j’ai interprétées du roman.

Pourtant, si le récit aborde des thèmes intéressants qu’il met parfaitement en scène au point parfois de me glacer, si le style n’est certes pas littéraire, en tout cas très fluide et facile à lire, je dois admettre que le scénario éprouve difficilement sa longueur. « Longueur » pas dans le sens de l’ennui lié à un étirement du scénario car celui-ci est très dense, au contraire. L’ambition était assez haute et il faut dire qu’il y a énormément de choses à appréhender et comprendre assez rapidement. Ce qui est déjà un point positif mais à prendre en considération. J’ai néanmoins trouvé qu’il y avait une sorte de flou, quelque chose qui ne collait pas, parfois, entre les parties.

On a l’impression qu’avec tout ce que l’auteure a mis en place, elle ne savait plus trop comment conclure. Il y a d’ailleurs plusieurs moments du roman qui auraient pu aboutir à une conclusion mais chaque fois l’auteure repartait sur une toute autre idée. Évidemment, l’intention de ne pas être linéaire ou trop prévisible est claire – et plutôt réussie – mais cela a eu pour conséquence cette confusion un peu moins agréable. Et pour être encore plus clair, je suis un peu frustrée de ne pas avoir compris la fin (à l’heure où je vous parle, j’avoue l’avoir même oubliée…).

Une lecture qui s’annonçait donc très prometteuse qui se conclue finalement en demi-teinte. Néanmoins, je pense qu’Anna Starobinets a beaucoup de talent pour avoir construit un tel univers avec des thèmes aussi passionnants et j’aurais donc beaucoup de plaisir à la lire à nouveau.

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