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La Tyrannie des Apparences – Valérie Clò

la tyrannie des apparences

La Tyrannie des Apparences
Écrit par Valérie Clò
Publié par Buchet Chastel, 2015
Roman d’anticipation


Synopsis:
« Pour ses dix-huit ans, Thalia reçoit de ses parents le plus beau des cadeaux : ses premières injections pour vieillir prématurément la peau. Elle sait qu’être jeune est la pire des conditions. Elle a beau teindre ses longs cheveux en gris, elle reste laide. Le monde a bien changé. La jeunesse est devenue maudite et chaotique. Désormais, la vraie vie commence à cinquante ans et le pouvoir est aux mains des anciens.
Le père de Thalia, vieillard tout puissant, pense à l’avenir de sa fille et décide qu’il est grand temps de la marier à un homme d’âge mûr. En effet, rien n’est plus choquant et socialement déplacé que de s’unir entre jeunes… Thalia faillira-t-elle à l’ambition de son père ? »


Note globale :

6/10


C’est par pur hasard que j’ai attrapé au vol ce livre au titre attrayant. Le pitch de la 4e de couverture a fait le reste. En effet, prenant de revers le jeunisme, névrose de notre société, il a de quoi faire sourire. Récit humoristique ou roman d’anticipation ? C’est avec légèreté mais tout en prenant son sujet au sérieux que Valérie Clò nous propose de suivre la jeune Thalia, 18 ans, qui rêve de voir ses premières rides rompre sa maudite jeunesse.

Dès les premières pages, l’auteur cherche à mettre en place son décors, les premiers fleurons de la psychologie de Thalia – cela dit représentative de sa société, le miroir inversé de la nôtre. L’époque de Thalia n’est toutefois pas tellement éloignée de la nôtre et nous pénétrons dans son intimité sans ressentir la moindre difficulté d’adaptation.

L’héroïne est plutôt quelconque. Loin d’être un défaut, cela nous permet d’une part de nous identifier à elle mais aussi de garder à l’esprit l’objectif même du récit. Il n’y a pas particulièrement d’action dans La tyrannie des apparences ; le renversement d’une société imparfaite n’est pas l’objectif de ce roman. Il s’agit surtout et avant tout de mettre en exergue les travers de la nôtre.

« Il y a une époque qui m’intéresse plus particulièrement, c’est celle où les jeunes avaient le pouvoir. Les vieux étaient rejetés au ban de la société. Mes parents, surtout ma mère, détestent que j’évoque cette époque. Ils disent que c’était une époque maudite, que tout allait de travers. (…) Mais moi, c’est plus fort que tout, le passé m’attire, il y a dedans comme un secret à découvrir, quelque chose que l’on veut nous cacher. »

En effet, Thalia et toute sa génération ignorent tout du passé ; l’Histoire n’est quasiment plus enseignée et est même censurée. Le passé est depuis un certain moment (aucune notion de temporalité n’est clairement annoncée) tabou.  Les bibliothèques sont interdites et les rares encore ouvertes sont surveillées. La jeunesse est devenue ce que la vieillesse est de nos jours : une période tabou, complexée et écartée de la société. La vieillesse est au contraire triomphale et il faut attendre la quarantaine, voire la cinquantaine, pour espérer trouver un métier. Plus le corps est marqué par le temps et plus la carrière est assurée, sans pour autant que les classes sociales ne soient abolies.

La Tyrannie des Apparences, c’est la vengeance de la vieillesse sur notre société, mais c’est surtout une belle raillerie sur la névrose de notre époque et des diktats de la jeunesse éternelle. En plaçant son époque non loin de la nôtre, sans en préciser tellement la façon dont le renversement s’est produit, peut-on vraiment parler d’anticipation ? Soit : l’enveloppe de science-fiction est bien présente et paraît même crédible. Avec l’allongement de la durée de vie, l’amélioration des techniques médicales, et l’augmentation de la population de plus de cinquante ans (puisqu’il semble être l’âge tournant mis en avant dans le roman), c’est bel et bien une tendance actuelle qui est exploitée dans le roman où les jeunes deviennent la population minoritaire. Bon, on ne peut pas vraiment dire que le roman développe tellement ce point ou la transition entre les deux époques, il s’agit plutôt d’un prétexte permettant de développer l’effet miroir.

« La plupart des vieux détestent les jeunes. C’est comme si on était des pestiférés, des moitiés d’homme. Il nous faut conquérir notre place, trimer avant d’être dignes d’intérêt. (…) La jeunesse est maudite et chaotique, c’est une période entre parenthèse où l’ennui est mortel. (…) »

Là où Valérie Clò triomphe, c’est dans la façon dont elle exploite les sentiments qu’éprouve Thalia envers cette société qui la réprime. Non seulement parce que ses mots mettent en avant un véritable malaise de la jeunesse, mais aussi parce qu’on pourrait y lire les sentiments des personnes âgées d’aujourd’hui. Et c’est dans cela précisément que le roman peut se prétendre le miroir inversé du nôtre et ce qui le rend aussi actuel et pertinent.

Outre cet aspect qui fait tout l’intérêt du roman, ce dernier ne se révèle en rien innovant : il suit à la ligne près tous les schémas des romans d’anticipation du même style. En effet, Thalia est la fille d’un grand patron dirigeant une firme de cosmétique ; comme tous les jeunes de son âge, elle s’ennuie, complexe envers la vieillesse et surtout vis-à-vis de sa mère dont elle jalouse la cinquantaine, âge d’or où les femmes et les hommes de sa société peuvent prétendre à entrer dans la vie active.  Elle reçoit à l’aube de ses dix-huit des séances d’injection visant à vieillir prématurément sa peau et lui permettre de s’intégrer dans la société. Elle est de fait parfaitement moulée à la société qui l’entoure, hormis pour trois détails.

Le premier est l’intérêt de plus en plus pressant de son père à la voir mariée à un homme d’âge mûr – il est en effet mal vu pour les jeunes de se marier entre eux. Elle est donc forcée de rencontrer les prétendants choisis par son père, lesquels ne voient en elle qu’une façon d’assurer leur descendance. Le second vient du malaise qu’elle ressent face à cette société qui l’opprime. Malaise qui l’incitera par ailleurs à se passionner pour l’Histoire – le troisième détail.

« Parfois, je me demande pourquoi ils nous méprisent autant et nous maintiennent éloignés de la vie de la cité. Pourquoi ils refusent de connaître nos pensées. Nous n’avons pas notre mot à dire avant d’avoir atteint l’âge de la maturité. Obligés de penser et de réfléchir à travers eux. Comme si nous n’avions pas d’âme. Et le pire, c’est que nous finissons par le croire. »

De cette curiosité, le roman va trouver l’étincelle qu’il lui faut pour véritablement démarrer. Quand Thalia va trouver une vidéo mettant en avant le témoignage de Laura Franck, son antonyme de notre époque, peu avant son intervention chirurgicale dans l’objectif de la rajeunir. Ainsi va s’enchâsser les récits de ces deux femmes, reflets de leurs époques.

Si les trente premières pages permettent, grâce aux pensées de Thalia, de planter le décors, c’est véritablement dans l’entrecroisement de l’expérience de Laura Franck, une femme de la cinquantaine cherchant à se rajeunir pour assurer sa position professionnelle, et de Thalia, dont la jeunesse la condamne à l’ennui, que le roman trouve tout son intérêt. A défaut de ce parallélisme, exacerbant de part et d’autres les névroses des deux époques, le récit de Thalia aurait été bien trop fade pour véritablement servir le message de l’auteur.

Pour en revenir à ce que je disais plus haut, nous avons donc : une héroïne quelconque, qui même si elle émet quelques réserves sur sa société, reste ancrée dans son époque, préoccupée par l’ambition qu’a ses parents pour son avenir ; un élément déclencheur – le témoignage – qui va éveiller sa curiosité et la pousser à remettre en question sa vision de la société ; un obstacle, notamment dans la volonté de sa père de la voir mariée à un homme mûr, ce qu’elle redoute par-dessus tout. Un autre élément entre également en jeu : Loïs, un jeune garçon fougueux, qui a décidé de se rebeller contre sa société et ses propres parents en ne suivant pas leurs diktats et qui va inspirer la jeune fille. Je vous laisse deviner la suite.

Toujours est-il que, hormis un scénario des plus classiques, La Tyrannie des Apparences est une fable moderne, pleine d’ironie, très fluide et même pertinente. Valérie Clò aurait certainement pu être encore plus mordante dans ses propos. J’aurais également aimé découvrir d’autres points de vue et voir un réel développement du contexte économique, politique et social. Le style de Valérie Clò n’est pas non plus extraordinaire, toutefois il se bonifie tout au long du roman pour devenir même très agréable par la suite, offrant une œuvre simple, légère, mais efficace.

Extrait :
« Mes cheveux sont très épais, très lourds. Naturellement, ils sont noirs, mais depuis mes quinze ans je les teins en gris. De dos, ça fait illusion. Personne n’a le droit de s’injecter des rides avant dix-huit ans. D’après les autorités sanitaires, c’est par souci de prévention. Avant cet âge, la peau est fragile et ça risque de créer des lésions irréversibles. Il parait aussi que si on en fait trop prématurément la peau se patine moins bien après. Il y a aussi l’aspect financier, ces injections coûtent cher et les jeunes ne travaillant pas, ils n’ont pas les moyens de s’en payer. C’est un cercle vicieux, ils ne peuvent pas s’en payer, alors ils vieillissent moins vite et trouvent moins rapidement un emploi. Parfois, je me demande si ça n’est pas fait exprès. La plupart sont très pauvres et vivent mal s’ils n’ont pas le soutien de leurs parents. Ils sont entassés dans des maisons de jeunesse, ils ont un toit, de quoi se nourrir. On les fait patienter en leur donnant le goût de leur future ascension. »

 

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