Chroniques cinéma

Le Petit Fugitif – Ruth Orkin, Morris Engel, Ray Ashley

Affiche_lepetitfugitif

Le Petit Fugitif
Réalisé par Ruth ORKIN, Morris ENGEL, Ray ASHLEY
Interprété par Richie ANDRUSCO, Richard BREWSTER, Winifred CUSHING (en voir plus)
Drame
1953


« A Brooklyn dans les années 50, la mère de Lennie lui confie la garde de son petit frère Joey, âgé de 7 ans, car elle doit se rendre au chevet de la grand-mère, malade. Mais Lennie avait prévu de passer le week-end avec ses amis. Irrité de devoir emmener son petit frère partout avec lui, il décide de lui jouer un tour en simulant un accident de carabine sur un terrain vague. Persuadé d’avoir causé la mort de son frère, Joey s’enfuit à Coney Island, immense plage new-yorkaise dédiée aux manèges et à l’amusement. Il va passer une journée et une nuit d’errance au milieu de la foule et des attractions foraines… « 


Note Globale :

8/10


Charmante histoire que celle du film Le Petit Fugitif ! Nous sommes dans les années 50, dans un quartier de Brooklyn. Un enfant dessine sur le trottoir un cheval. Il semble obnubilé par son dessin, et encore plus par l’objet de ce dernier. Les chevaux est la grande passion du petit Joey qui a le don d’exaspérer son grand-frère, Lennie, las de toujours devoir s’en occuper. Un jour, Lennie décide de lui faire une plaisanterie. Mais cette blague, qu’il pensait anodine, ne va pas tourner comme il le pense.

En voyant la pochette et en lisant le résumé, on pense évidemment à des histoires comme Remy Sans Famille, Tom Sawyer, David Copperfield, mais en réalité Le Petit Fugitif est un petit film indépendant qui n’a pas cette prétention. Il parle de la fraternité et de l’enfance avec une simplicité et une légèreté déconcertantes.

Joey n’a que Lennie pour jouer, mais ce dernier voudrait rester avec ses amis, sans avoir à se coltiner son petit-frère à longueur de temps. Il veut se montrer grand et indépendant, et traîne son petit frère comme s’il était enchaîné à un boulet.

joeyetlennie

Quand Lennie fait croire à Joey que ce dernier l’a tué en voulant jouer avec une carabine, Joey va prendre peur et s’enfuir. On pourrait s’attendre à regarder évoluer un jeune garçon en fuite, devant affronter monts et marées pour sa survie, ce qu’on a l’habitude de voir. Mais non, Joey reste malgré tout et avant tout un petit garçon de sept ans, qui ne comprend pas tout ce qui lui arrive et se retrouve seul pour la première fois. Il est encore dans un univers bien à lui, celui de l’enfance, dicté par ses envies du moment plus que de raison – ou alors celle de l’enfance.

Il va donc se rendre à Coney Island, le parc d’attraction dont son frère faisait tant de vague et ne voulait pas l’amener. Un lieu qui devient pour lui un repère, un monde de jeu, de rêve, de plaisir qui a cependant des règles auxquels l’enfant va devoir apprendre à maîtriser. L’argent que sa mère leur a donné lui donnera un libre accès à tout ce dont il veut, au moment où il le veut. Mais très vite, il va réaliser que sa bourse n’est pas infinie et que s’il ne gagne pas d’argent, il ne pourra plus continuer à vivre (ce qui se résume pour lui à deux choses très simples : manger et jouer). Car le film ne perd jamais de vue que nous suivons les déambulations d’un petit garçon de sept ans.

La caméra filme l’ensemble des scènes à son niveau : ainsi les grandes personnes ne sont que des corps géants dont nous ne pouvons pas toujours voir la tête. Ou alors, quand Joey regarde en l’air pour leur parler et que la caméra suit son mouvement, c’est un regard d’enfant qui voit l’adulte se pencher et s’adresser à lui. Sans déformation, nous sommes plongés dans son regard où le monde extérieur n’est qu’un lieu étrange, bizarre, qui a des allures d’un doux et long rêve.

Malgré tout, en imitant les adultes, en se donnant des objectifs – bien que ceux-ci restent toujours ceux d’un enfant (marquer des points en renvoyant des balles avec une batte de baseball, faire tomber les cibles grâce à des boules…) – Joey grandit. Il finit même par trouver une ambition pour laquelle il travaillera dur : apprendre à monter à cheval et devenir un champion d’équitation.

Joeycheval

De son côté, Lennie s’inquiète. Lui qui aurait bien voulu ne pas avoir de petit frère à s’occuper réalise en ne le trouvant pas chez lui qu’il a fait une grosse bêtise et que sa plaisanterie n’était pas si drôle en fin de compte. Il culpabilise et va tenter de retrouver son petit frère perdu. Et cependant, lui aussi n’est qu’un enfant. Certes, plus âgé que Joey, mais quand il part à la poursuite de son petit frère, Lennie ne résiste pas à l’attrait de la plage, d’une bonne petite baignade… Après tout, qu’est-ce que ça peut faire de mal ? L’insouciance du garçon est touchante, tout comme son inquiétude.

Le film est une longue anecdote, une plaisanterie qui finit par durer un peu, même si, au final, les deux garçons finissent par l’oublier. Plongé dans son univers d’enfance et de plaisir gourmand, Joey oublie complètement pourquoi il a fui et continue à fuir les policiers : c’est à peine si la mort présumée de son frère ne semble le gêner ou l’attrister. Qu’importe, si l’aspect dramatique est effacé, le film est au contraire une ode à l’errance et à la liberté.

Tout le plaisir vient que le film est concentré sur Joey, et non pas les situations qui l’entourent. C’est Joey qui nous intéresse : ses réactions imprévisibles, ses expressions multiples, son regard. Tout se rive vers lui, même Lennie. Lennie n’est vu que parce qu’il entraîne son frère dans ses jeux, parce qu’il lui a fait cette farce qui l’a fait fuir, parce qu’il se sent coupable et parce qu’il part à sa recherche.

premièrescène

Le Petit Fugitif est donc un petit bijou de tendresse, de plaisir coupable, et d’abandon. L’esthétique aussi est remarquable et unique : l’enfance est aussi « distinctement visible » que les plans démarquent les adultes des enfants qui y figurent. Tout est filmé à la taille du petit Joey et la masse des adultes, qui prêtent que peu d’attention à lui qui est si minuscule, font pâle figure : ils donnent l’impression de n’être qu’un décor amovible, lointain, étrange, qui ne ferait pas partie du même monde. Ce sont comme des pantins, certes indépendants, mais qui, autour de Joey, n’ont pas d’identité propre.

En conclusion, Le Petit fugitif est un film simple, naturel, et très beau, tant par la composition que les cadrages proposent que par la poésie qui s’en dégage. Les scènes ne sont que l’occasion de s’émerveiller de l’univers qu’elles présentent et nous avons pour guide le plus adorable et attachant des héros : un petit garçon de sept ans et qui s’appelle Joey.


PS : N’hésitez pas à lire l’excellent article d’Olivier Bitoun sur le site de DVDClassik qui contextualise et analyse le film à la perfection.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.