Chroniques cinéma

Boyhood – Richard Linklater

Boyhood_affiche

Boyhood
Réalisé par Richard LINKLATER
Interprété par Ethan HAWKE, Patricia ARQUETTE, Ellar COLTRANE, Lorelei LINKLADER (en voir plus)
Drame
2014


« Chaque année, durant 12 ans, le réalisateur Richard Linklater a réuni les mêmes comédiens pour un film unique sur la famille et le temps qui passe. On y suit le jeune Mason de l’âge de six ans jusqu’ à sa majorité, vivant avec sa sœur et sa mère, séparée de son père. Les déménagements, les amis, les rentrées des classes, les premiers émois, les petits riens et les grandes décisions qui rythment sa jeunesse et le préparent à devenir adulte… « 


Note Globale :

8/10


Qui n’a pas imaginé un jour voir une telle œuvre sortir sur grand écran ?

Eh bien, Linklader l’a fait, et après sa génialissime série des Before (dont il me reste encore à voir le dernier), on n’aurait pas espéré de meilleur réalisateur pour réaliser cette fresque familiale. Boyhood attise l’enthousiasme du public et le film a en effet de quoi justifier les éloges qui lui sont généreusement faites. Bien que les dernières minutes peuvent se faire sentir (ça a été mon cas), il s’agit probablement du film le plus authentique de cette première moitié de 2014. Un pari plutôt réussi, donc.

La trame est plus que banale : c’est l’histoire de la famille de Mason pendant douze années de son enfance jusqu’au moment où il va quitter le foyer familial. Mason a 6 ans quand commence le film, il a une grande sœur, Samantha, avec laquelle il n’arrive pas à s’entendre. Leurs parents séparés, c’est leur mère qui se charge de veiller à leur bien-être et à leur éducation, tandis que le père est tout d’abord absent de leur vie avant de refaire surface assez vite dans le film.

boyhood_famille

L’authenticité du film vient de ce que Boyhood reste assez proche de ses personnages sans jamais tomber dans la sur-dramatisation. Les scènes sont de vraies tranches de vie, des passages de la vie de Mason et de sa famille qui ont marqué son enfance et ont constitué le jeune adulte prêt à s’assumer qui entame sa vie étudiante à l’université. Ce sont des clichés pris de la famille, comme un reportage vidéo, des instantanés, comme si on était plongé dans leur album familial.

La multitude des thèmes de Boyhood sont autant de raisons de se sentir proche des personnages. Il y a évidemment celui auquel on pense en premier : l’écoulement du temps. Le temps qui fait grandir les corps des enfants, affirme leurs traits, leurs regards et marque aussi le visage des adultes. Le temps qui est aussi quelque part la vie qui se déroule malgré tout et rappelle aussi la mort qui s’approche – ainsi pourrait-on parler du « temps de vie », de celui qui nous est accordé pour pouvoir nous réaliser, accomplir nos souhaits, nos rêves, et plus encore. Quelque chose qui est difficile à découvrir et qui nous laisse parfois frustré, quand on se rend compte que ce temps est passé et que la vie vécue est autant de vie que nous ne pourrons plus répéter.

La dernière réplique de la mère, jouée par Patricia Arquette, est de fait l’une des plus belles et des plus percutantes du film et résume très bien cette idée, dans laquelle elle énumère les principales étapes de sa vie (le mariage, les enfants, son divorce, les études, le boulot) pour conclure qu’à présent que tout cela s’est accompli et que son plus jeune fils va quitter le foyer, il ne lui reste plus que l’étape finale : sa mort. « I just thought there would be more ! »

boyhood_lecture harry potter

Boyhood fourmille de scènes touchantes, qui nous donnent le sourire et évoquent notre propre enfance, notre propre histoire familiale et fait monter en nous une étrange émotion de nostalgie, alors même que, comme je le disais, le film ne cherche pas spécifiquement à tirer les larmes du public. Mais on ne peut s’empêcher d’y voir un certain miroir, parfois par des détails aussi anodins que le dessin animé que regarde Mason (Dragonball Z) ou le livre que la mère choisit de lire à ses enfants pour les bercer (Harry Potter).

Les thèmes familiaux sont évidemment au centre du film. On y évoque ainsi la situation de ce que peuvent vivre de trop jeunes parents comme ceux de Mason. Le père notamment présenté comme trop immature est la figure absente au début du film, laissant à la mère la charge de s’occuper de leurs enfants alors même qu’elle n’a pas pu terminer ses études. A son retour, le père, bien que pétri de bonnes intentions, souhaite réintégrer son rôle dans la famille et dans la vie de ses enfants sans pour autant savoir comment s’y prendre. Il sera le pilier chancelant du portrait familial mais vers lequel cependant Mason va systématique se tourner.

Les enfants ne sont pas les seuls à évoluer. Par le regard de Mason, on voit aussi l’évolution du père. D’abord figure absente, il est le père idéalisé dont Mason espère beaucoup et attend le retour. Quand il refait surface, il reste un jeune adulte encore trop égoïste et immature pour endosser la responsabilité de ses enfants. Il ne sait d’ailleurs pas comment s’y prendre, ce qui va créer malgré tout un fossé entre eux – même si Mason ne cessera jamais de se tourner vers lui et de le chercher du regard. Mais au fil des années et des scènes, on voit le père prendre ses marques, s’affirmer et briser les frontières que la distance a imposées entre eux. A la fin du film, il devient un homme et un père – mais aussi un mari – accompli.

boyhood_mason et son père

Cette relation entre Mason et son père, si elle offre des scènes de reconquête et d’apprivoisement familial absolument adorables et pleines de sens, je regrette qu’elle ait quelque part un peu effacé celle qui le lie à sa mère et à sa sœur. Certes, quelques courtes scènes les évoquent mais elles ne sont pas sur un pied d’égalité vis-à-vis de la relation père / fils qui reste, quelque part, privilégiée.

Elle obstrue le rôle que la mère joue dans la vie de Mason et de sa sœur puisque c’est elle qui les prend à sa charge, doit les loger, les nourrir, les éduquer, les envoyer à l’école et répondre à tous leurs besoins, alors même qu’elle décide de reprendre ses études afin de non seulement s’accomplir elle-même dans un métier qui lui plaît mais aussi pour pouvoir offrir à ses enfants un meilleur cadre de vie et de confort. Ses victoires sont évoquées assez rapidement – malgré une très belle scène où Mason va assister à un de ses cours de philosophie à la fac et où son regard la sublime – pour n’évoquer, au final, que ses « échecs », notamment amoureux, la montrant comme une femme débordée à cause de ses études, aveugle devant les abus de son mari alcoolique, soumise et impuissante face à la violence de ce dernier. Peu de complicité marque finalement la relation entre le fils et sa mère, tant ce dernier ne voie finalement que son père et à travers le regard de son père, portant un jugement sur sa mère que j’ai trouvé dur et injuste.

boyhood_mère et fils

Boyhood gagne aussi par la légèreté du récit et de sa construction. Pas de mélodrame, même lorsque la famille de Mason vit des coups durs (comme lorsque Mason trouve sa mère à terre dans le garage après avoir été frappée par son nouveau mari, alcoolique et violent, et lorsqu’elle vient les récupérer chez lui).

Si le réalisme du film est en soi une de ses plus grandes qualités, on ne s’attache pas particulièrement aux personnages. Malgré des scènes très touchantes qui nous procurent du rire, de la nostalgie, des pincements aux cœurs (de la nostalgie, donc), Boyhood frôle le film documentaire. Pour ma part, je n’ai pas trouvé cela gênant, au contraire, car nous sommes loin de nous laisser entraîner par les clichés de l’adolescence qui pullulent aujourd’hui dans les films – et surtout les livres – qui parlent justement de cette époque de nos vies.

Boyhood est donc une expérience cinématographique plutôt qu’un film dramatique. Une expérience qui est en soi réussie, d’autant que les années s’écoulent sans qu’on nous impose de gros sous-titres. On le comprend à l’évolution des corps, surtout des enfants, mais aussi à certains détails (comme le tome 2 d’Harry Potter ou quand le père évoque George Bush et ce qui se passe en Irak), artifices parfois un peu maladroits ou « trop faciles », certes. Mais Boyhood regorge de très belles scènes et composent une fresque familiale touchante et réussie.

Une belle découverte !

Boyhood_évolution

Un commentaire sur “Boyhood – Richard Linklater

  1. Je ne sais pas si mon précédent commentaire est passé mais… je te disais que j’avais vu le film et que j’en parlais dans mon dernier article! d’ailleurs j’ai mis un lien vers ton article à toi car je le trouve quand même bien fait 😉

    1. Oui, et je suis bien contente que tu ais sauté le pas et que le film t’ait plu ! 🙂
      Ca me fait plaisir que ma critique t’ait plu et merci beaucoup pour m’avoir mentionné dans ton article ! 🙂

Laisser un commentaire