Chroniques Livres

L'Idiot – Fedor M. Dostoïevski

L'idiot Vol 2

Titre – L’Idiot

Auteur – Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski

Éditions – Babel

Traduction – André Markowicz

Genre – Roman


« D’abord trois hommes sont « embarqués ». Ils ne se connaissent pas. Face à face dans le train de Petersbourg, Rogojine le noiraud et le blond Mychkine, prince à la race abolie, forment un contraste parfait ; bientôt ils s’appelleront « frères » et le seront. Dans la mort. Ou plutôt : auprès de la morte, ayant accompli leur destin, cousu au nom, puis au visage bouleversant de Nastassia Filippovna. Le coryphée est là aussi, sous l’aspect du fonctionnaire Lebedev […]. L’Idiot est une tragédie biblique, un drame coupé d’apologues, commenté par toutes les voix de l’humain concert… MICHEL GUÉRIN (extrait de la lecture)« 


Note Globale :

10/10


Comment vous parler de L’Idiot ? Il y a dans les récits de Dostoïevski pas mal de thèmes, de dimensions philosophiques et sans doute aussi sociologiques qui m’échappent encore, mais ce roman est une perle de littérature. Je dois cependant admettre que j’ai été déroutée par le style d’écriture. A vrai dire, ma lecture en a été un peu affectée au début. Je pense qu’il m’a fallu une bonne centaine de pages avant de m’y faire, même si quelques formulations et même parfois des paragraphes entiers m’ont fait sourciller. Il s’en dégage une impression générale de brouillon, d’une écriture impulsive, d’une traite – que je n’ai pourtant pas retrouvé dans Les Nuits Blanches du même auteur et dont le style m’a tout de suite plu. J’ignore de fait si c’est spécifique à ce livre ou si c’est la traduction, mais de ce fait, cela a été un peu plus long pour moi de plonger dans L’Idiot, même si du reste, l’histoire m’a tout de suite enchanté.

L’Idiot, c’est une plongée vertigineuse dans le cœur humain. C’est décortiquer l’âme dans tous ses aspects, des plus obscurs aux plus louables. La première scène est révélatrice de l’ensemble du roman : deux hommes, Mychkine et Rogojine, se rencontrent dans un train. Dès le début, ils sont présentés en parallèle comme deux contraire : l’un est petit et a les cheveux noirs, une constitution solide d’apparence, chaudement vêtu, le regard passionné mais le sourire insolent – c’est Rogojine. L’autre est blond, grand, le regard doux et attentif, souffrant d’épilepsie et mal vêtu pour l’hiver, c’est le prince Mychkine dont nous suivons son retour en Russie après des années de cure en Suisse. Ils représentent quelque part la dualité qui est présente dans chaque humain. Une dualité qui, tel un aimant, va s’attirer et se repousser au fil du roman ; de fait, ils se croiseront que peu souvent, mais chacune de leur rencontre sera déterminante pour le fil de l’histoire.

L’Idiot, c’est une profonde réflexion de l’âme humaine, de l’âme divisé, double, incertaine et indécise en permanence. La dualité et la complexité de l’humain, indissociables, rompent les idées préconçues des frontières du bien et du mal, lesquelles ne sont pas visibles, tangibles, mais sont mis en doute, en déroute.

Le personnage de Mychkine est particulièrement intéressant : présenté comme un idiot, il est comme un enfant qu’on aurait jeté dans le monde chaotique et quelque peu perverti des adultes ; un enfant qui aime au-dessus de toute logique autrui mais se révèle en même temps inapte à la vie sociale, en décalage de toute forme de société et de ses pairs. Propulsé dans un milieu hostile et quelque part malsain, parmi lequel évoluent des personnages hauts en couleur et un certain nombre de triangles amoureux douteux, il apporte malgré lui à la fois le vent nouveau et exotique dans un cercle qui s’étouffe lui-même dans son étroitesse mais aussi un chaos irréversible et inattendu.

Mychkine attire vers lui des sentiments contraires d’amour, d’amitié comme de haine. Ainsi la générale Elizaveta Prokofievna va éprouver tour à tour un sentiment d’amour maternel et d’aversion. Ainsi Nastassia Filippovna, autre personnage phare, jonglera entre l’amour et la haine pour lui, tantôt acceptant son aide et son amour, tantôt le fuyant comme la peste en se réfugiant chaque fois vers son contraire, Rogoijine. Ainsi, et pour finir, Aglaïa Ivanovna, ressentira dans une moindre mesure cette dualité de sentiments, voulant à la fois qu’il l’aime et le repoussant aussitôt après.

Un autre aspect déroutant du livre est le nombre faramineux de personnages. C’est parfois un peu difficile de s’y retrouver, surtout si on n’est pas habitué aux noms russes : j’ai d’ailleurs dû prendre des notes pour pouvoir m’y retrouver plus aisément et apprécier ma lecture. Mais cette farandole de personnalités ne dessert par le livre, au contraire, chacun apporte une nuance de caractères, qui ensemble pourrait presque refléter toute la complexité de l’être humain. L’Idiot, c’est peut-être ça aussi : un personnage entier à lui-même, avec ses humeurs, ses changements de direction parfois si brutaux qu’il faut faire machine arrière et relire des passages pour s’y retrouver.

Ce qu’il y a de si particulier également, de passionnant et de surprenant, c’est cette capacité à digresser. Continuellement. Ce qui donne une forte impression de lire quelque chose de décousu, d’incohérent, qu’il faut remettre dans l’ordre pour retrouver la trame de l’histoire, ne pas être perdu. Constamment, nous sommes mis en déroute : par ces digressions mais aussi par l’enchaînement des événements aussi rapides qu’imprévisibles.

Quelque part, j’ai éprouvé cette même dualité vis-à-vis de cette œuvre. D’une part, j’ai adoré de bout en bout et je le relirai avec grand plaisir, d’où cette note magistrale (10/10). D’autre part, la lecture m’a éprouvée et je sais que ce sera la même chose quand je déciderai de le relire. C’est un feuilleton dense, avec un style d’écriture très particulier, qui a ses qualités, mais qui pour moi a été un peu difficile à dompter. Quoi qu’il en soit, cette expérience dans la littérature russe a été une vraie réussite et je n’ai qu’une hâte : attraper au vol Crime et Châtiment ou bien les Frères Karamazov.

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