Trois versions de la vie de Yasmina REZA

Décembre 2019, j’ai découvert la dramaturge Yasmina REZA à travers la pièce Art, de nombreuses fois jouée et primée, efficace en tout point. Un an et quelques mois plus tard, le manque des salles de théâtre m’a donné envie de la découvrir à nouveau. Et me voilà plongée dans son recueil de pièces, publiées chez Folio sous l’intitulé « Théâtre« , et dont je vais vous parler ici de la toute première, Trois versions de la vie.

La simplicité au profit de l’efficacité

La ressemblance entre les pièces est perceptible dès le résumé de celle-ci. Comme pour Art, la trame part en effet d’un contexte extrêmement simple.

Henri et Sonia ont oublié qu’ils avaient prévu un dîner ce soir-là. Sonia est déjà en robe de chambre, ils n’ont rien à manger et Arthur, leur fils, n’a aucune envie de dormir. Henri est un chercheur qui n’a rien publié depuis deux ans. Il espérait à l’occasion de ce dîner impressionner son collègue en lui présentant un article qu’il compte enfin publier. De leur côté, Inès se rend compte au dernier moment que son collant est filé. Et Hubert, conscient du pouvoir qu’il a sur Henri compte bien s’amuser à ses dépends. D’autant plus qu’un article scientifique sur le même sujet vient d’être publié par un concurrent.

Comme pour Art, donc, tout part de quelques subtiles fragmentations qui ont un effet boule de neige tout au long du dîner. Le résultat est tantôt explosif, tantôt latent. Sauf qu’ici, comme le suggère le titre, l’autrice propose trois versions du même dîner.

La recette de base est à peu près la même. Le moteur du dîner (Henri souhaitant amadouer Hubert pour sa promotion) ; l’élément déclencheur du conflit (Hubert annonçant la parution d’un article concurrent) ; le contexte de départ (l’oubli du dîner, l’enfant qui ne dort pas, Sonia en robe de chambre et le collant filé d’Inès).

Mais quelques paramètres changent. Dans la seconde version, une relation secrète entre Sonia et Hubert. Dans la troisième, Henri connaît déjà l’existence de l’article. De ces quelques variations, les ricochets troublent différemment le dîner : dans sa teneur, son ambiance jusqu’à sa conclusion.

Un effet boule de neige qui brise le fragile vernis social

Le résultat est cocasse, sans sentiment de redite, encore une fois bien écrite. Trois versions de la vie de Yasmina Reza fait mouche dans son ton grinçant sur l’absurdité des relations humaines mises en échec, la critique d’une sphère soi-disant intellectuelle, de la bassesse humaine et de la médiocrité. Le style reste indubitablement réaliste et concret.

L’absurdité qui s’en dégage n’est que le résultat des étincelles de l’incapacité de communication et des égos. Sous le vernis qui s’étiole, se dévoilent la superficialité des relations humaines, les névroses humaines, la pathétique fragilité de l’individu.

Mais elle reste, en comparaison avec Art, moins percutante. D’avantage divertissante qu’enrichissante. Et d’une certaine façon, plus convenue et prévisible dans son approche et ce qu’elle dit de la société. Que ce soit dans la mollesse des personnages d’un milieu d’intellectuels parisiens plutôt aisés, ou dans le schéma patriarcal non dénué de sexisme. La pièce s’en gausse certes, mais sans être ni très subversive ni vraiment originale.

En conclusion, une bonne découverte, mais sans grande surprise.

Rendez-vous sur le site de l’éditeur (Folio) pour en savoir plus

Trois versions de la vie de Yasmina Reza est disponible dans le livre « Théâtre », publié aux éditions Folio (2017), 432 pages, à 7.50€ en format poche (paperback)

Disponible également en pièce unique aux éditions Magnard (2013) ou aux éditions Albin Michel (2012) pour la version ebook, 128 pages, à 5.40€ en format poche (paperback) ou à 4.99€ en format ebook

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Quelques mots sur l’autrice

Née en 1959 à Paris, Yasmina Reza a étudié le théâtre et la sociologie à l’Université de Nanterre. Elle est l’autrice de pièces de théâtre, mais également de romans, d’essais et de scénarios.

Elle est particulièrement connue pour ses dramaturgies, traduites et fréquemment jouées dans le monde. Parmi celles-ci, on peut souligner le succès retentissant de Conversations après un enterrement (1987), Art (1994) ou encore Le dieu du carnage (2008). Cette dernière a d’ailleurs été portée au cinéma par Roman Polanski, sous le titre Carnage, en 2011 (Prix de la meilleure adaptation aux Césars 2011). En 2009, elle réalise elle-même l’adaptation cinématographique de sa pièce Une pièce espagnole, renommée alors Chicas.

Quelques idées de lecture :

  • Sa pièce Art (1994) chez les éditions Folio (Molière 1995; Laurence Olivier Award 1997; Tony Award 1998)
  • Sa pièce Le dieu du carnage (2008) chez les éditions Folio (Tony Award et Laurence Olivier Award 2009)
  • Son roman Babylon (2016) en grand format chez Flammarion ou en poche chez Folio (Prix Renaudot 2016)
  • Son nouveau roman Serge (2021) en grand format chez Flammarion

Résumé :

« Trois variantes successives d’une même situation : un couple arrive chez un autre sans y être attendu. Dès lors, l’improvisation donne le ton de la soirée… »