Janvier #1 Point culture cinéphile

Nouvelle année, nouvelle rubrique. J’inaugure donc le premier point culture de 2021. J’envisage de publier régulièrement des articles récapitulatifs. Le but : partager mes découvertes de façon moins conséquente que dans les chroniques.

A priori, j’essayerai d’en publier un toutes les quinzaines, sauf si je n’ai pas assez de matière.

Et, en fonction de ce que j’ai à partager, il sera soit spécifique au cinéma, à la littérature ou à la BD. Soit un mélange des trois.

Pour celui-ci, j’ai décidé de vous parler de trois films !

Au menu du jour :

Thriller psychologique, Historique, Science-fiction

Les cinémas étant encore fermés, je me rabats sur les quelques films trouvés sur les plateformes. Mais surtout sur Arte, qui a toujours une programmation hétéroclite et assez riche.

1969, LA PISCINE, Jacques Deray

L’occasion entre autres de découvrir pour la première fois le film culte de 1969, La piscine de Jacques Deray. Et avec quel quatuor ! Alain Delon, Romy Schneider, Jane Birkin et Maurice Ronet – rien que ça. Le couple Jean-Paul et Marianne profitent de jours heureux dans leur villa, jusqu’à l’arrivée de Paul et de sa fille, Pénélope. Ancien amant de Marianne, celui-ci s’amuse à jeter le trouble en remuant le passé.

Je reste assez hermétique à l’esthétique du film, sous fond de bourgeoisie qui s’ennuie en vacances. Néanmoins, je n’ai pu qu’apprécier les jeux de regards qui en disent long, la langueur des vacances où s’installe insidieusement une ambiance poisseuse et tendue. Le rythme lent, le jeu des acteurs, les dialogues qui sonnent faux… Lentement le film passe des scènes érotiques, sans doute peu courantes encore au cinéma (le film ayant été tourné en 1968), à la sensation de malaise.

Jacques Deray réussit ainsi à effriter sans en avoir l’air l’image parfaite, dévoilant les dessous. L’image d‘individus troubles, plus complexes et complexés qu’ils n’en d’abord l’air, prend petit à petit le dessus. J’ai eu l’impression moi-aussi de suffoquer, de me noyer, au summum de l’intrigue. Toutefois, j’ai trouvé dommage que celle-ci retombe un peu comme un soufflet. La dernière partie est en effet plus inégale, linéaire et convenue.

Une bonne découverte dans l’ensemble.

2016, LES INNOCENTES, Anne Fontaine

J’ai également vu le film Les innocentes d’Anne Fontaine, qui a su m’intéresser par son sujet, moins dans son traitement. C’est tiré d’une histoire vraie, en Pologne, juste après la Seconde Guerre Mondiale. Alors que la Croix Rouge Française n’y est tolérée que pour rapatrier leurs soldats blessés, une jeune docteure accepte d’aller aider des nonnes d’un couvent à accoucher en secret. Celles-ci ont été violées par des militaires, et se retrouvent livrées à elles-mêmes.

Les ficelles arrangées de l’histoire pour en tirer un scénario fluide sont assez visibles, mais cela fonctionne assez bien. La production franco-polonaise offre aussi un joli casting, efficace dans l’interprétation de la jeune docteure et des nonnes. Autre point positif : la photographie du film est très belle, offrant de très jolis plans très travaillés.

Néanmoins, l’austérité à outrance, à la fois dans l’esthétique, dans le jeu et dans la réalisation, a, en contrepartie, créé une distanciation. Même si je me doute que c’est un choix volontaire, reflétant l’austérité d’une Pologne d’après-guerre.

En conséquence, le film perd en intensité émotionnelle. Dommage qu’il ne développe pas d’avantage le contexte socio-politique du pays, et son rapport avec la religion, et les couvents. Les quelques éléments abordés restent plutôt en surface, ne montrant principalement que la brutalité des militaires, laissés en roue libre.

Et, sans doute par manque de matière sur l’histoire personnelle de ces femmes, celles-ci semblent aussi superficielles. Ce qui rend moins compte de l’ambivalence de leurs choix, notamment ceux de leur mère supérieure, dans un tel contexte.

Une bonne découverte, malgré tout.

2015, SEUL SUR MARS, Ridley Scott

Enfin, la découverte de Seul sur Mars de Ridley Scott a été plutôt bienvenue après la déception qu’a été le film de George Clooney, Minuit dans l’univers. J’ai apprécié l’idée de réaliser un film parlant de colonisation spatiale qui soit positif. Ici, point de situation d’urgence sur Terre ni guerre nucléaire, ni appauvrissement des ressources, ni apocalypse climatique quelconque. Cela part d’un accident malencontreux, alors qu’une tempête imprévue pousse les membres de la mission à fuir la planète rouge en urgence. Projeté lors de cette tempête, le biologiste Mark Watney est laissé pour mort. Prévenant la Terre de leur erreur, il doit trouver des moyens d’augmenter ses ressources afin de laisser le temps à la NASA de lancer une mission de sauvetage.

A partir de là, la modestie du film à ne pas trop en faire sur les situations catastrophiques permet de ne pas trop étouffer sous l’action. C’est un aspect plutôt réussi du film, même si cela devient moins vrai sur la fin.

En revanche, j’ai bien moins adhéré à l’uniformité et l’omniprésence de l’humour, qui tend à rendre certains personnages insupportables – dont celui joué par Matt Damon. Les gros filons pour faire avancer le scénario sont également assez énormes. Il joue aussi sur certains clichés qui m’ont déplu.

Gros bémol également sur la représentativité des femmes qui sont des jolis drapeaux. Et ce, alors même qu’elles occupent des postes qui auraient pu leur offrir un meilleur rôle.

Kristen Wiig aura eu le mérite de poser toutes les bonnes questions à ces gentils mâles de la Nasa. Kate Mara s’en sort un peu mieux. Elle nous ressort simplement le cliché de l’ingénieure qui détaille toutes les difficultés du monde pour faire son taff, pour conclure que c’est dans ses cordes. Jessica Chastain fait montre d’un charisme fou (non) pour offrir la scène la plus mémorable du film (non). Elle fait donc une sortie spatiale remarquable pour pêcher un Iron Man au gant troué.

Malgré un casting intéressant, elles n’ont aucune place dans ce film d’hommes, encore une fois. Et ça m’enquiquine comme toujours de le voir aussi flagrant à l’écran.

Minuit dans l’univers, les étoiles manquantes de George Clooney

Minuit dans l'univers de Georges Clooney

2049 devient le nouveau 2012. A ceci près : si la Terre s’effondre à cette date, ce sera notre faute. 

Des gens se précipitent dans des vaisseaux pour fuir une Terre ravagée. Un scientifique reste seul à l’arrière, trop malade pour espérer encore être sauvé. Il tente de prévenir un équipage parti deux ans plus tôt chercher une lune habitable de ne pas tenter de retour.

Quelques points rouges sur une carte et l’air qui s’irradie de plus en plus. Quoi qu’il se soit passé, on comprend vite à quel point l’humanité a merdé.

Au fond, cela n’aurait pas été très grave de ne pas savoir comment ou pourquoi. Il y avait certainement plein de choses à raconter.

Par exemple, ce que cela fait d’être le dernier homme resté sur Terre, rongé lui-aussi par la maladie. Ce que cela fait d’avoir quitté sa planète pendant deux ans. Puis d’y revenir enfin et se rendre compte qu’il n’y a plus rien à retrouver. Ou encore d’être allé au bout de ses ambitions sans se soucier du reste, et se retrouver seul sur une planète ravagée.

Mais, comme son protagoniste passe à côté de sa vie, le film passe à côté de son scénario. Puisqu’il culmine à la prise de contact entre le scientifique et les astronautes, la question revient évidemment sur la table. Que s’est-il donc passé ?

Et que répond le film ? Rien, le néant.

Nulle gloire pour qui détruit sa Terre

Le personnage central resté seul dans la base terrienne est Augustine Lofthouse, joué par George Clooney. C’est l’archétype du scientifique obnubilé par son travail, qui délaisse sa vie personnelle au profit de sa découverte. Il y est parvenu, puisqu’on suit en parallèle du film l’équipage de retour de la mission spatiale. Ils ont en effet trouvé sur la lune visée par le scientifique un lieu propice à la vie humaine. L’équipe est en extase, mais ils ont hâte de rentrer après deux ans d’absence. 

Les flashbacks d’Augustine racontent cependant une autre histoire, à laquelle l’état de la Terre semble faire miroir. Comme l’a prédit sa compagne au moment de le quitter, il est passé à côté de sa vie. Il en a oublié l’essentiel, obnubilé qu’il était par son ambition. Et finalement, au moment où celle-ci se concrétise, alors que l’équipage a effectivement trouvé une lune habitable, que lui reste-t-il ? Une planète aussi désolée que lui-même, condamné à y mourir, seul.

Peut-on y voir une sorte d’appel à redevenir modestes ? De ne pas oublier, dans notre course vers le progrès, la croissance, le développement, ce qui est essentiel ? Prendre soin de la seule planète où nous sommes capables de vivre. Car même si on finissait par trouver une lune habitable, il se pourrait bien que ce soit trop tard.

C’est là l’interprétation à laquelle j’ai envie de croire pour lui donner un tant soit peu de matière. Car, il faut l’admettre : sous ses habits modernes, le film est un squelette rouillé d’œuvres similaires, qui n’a pas grand-chose à proposer. Rien de neuf, mais surtout : rien du tout.

Minuit dans l’univers : un condensé fade de déjà-vu

Malgré de jolies images autour de la lune habitable, de l’intérieur du vaisseau, dans la sortie spatiale, le film reste très sage. Rien ne sort vraiment de l’ordinaire ou de ce que l’on aura déjà vu auparavant. Notamment dans des œuvres récentes, comme Interstellar ou Gravity. Avec des thèmes aussi similaires, la comparaison est inévitable et défavorable.  

Que ce soit dans l’esthétique, la réalisation, la construction du récit et son twist final, ce dernier ne prend aucun risque.

Et comme il repose sur des filons sur-usités du cinéma, il finit par se spoiler lui-même.

On sait tous qu’une scène où des personnages chantent à tue-tête précède un grand malheur. Et même, dès le début, il suffit de voir Georges Clooney observer la liste de l’équipage pour deviner dans les grandes lignes ce que sera la fin du film.

Mais c’est surtout un condensé de vide

Les personnages sont des coques vides.

A vrai dire, le seul qui ne le soit pas, c’est bien celui joué par George Clooney. Il a au moins un nom, un métier, des relations (enfin, une), un passé, une ambition, et des regrets.

Du reste, les cinq autres personnages récurrents n’ont quasiment droit qu’à un nom et une fonction dans l’équipage. Et si le film évoque pour deux d’entre eux une famille restée sur Terre, c’est pour une raison très précise dans le scénario.

Les informations données sont donc strictement fonctionnelles – même pour Augustus. Insuffisantes pour créer des personnages tangibles, auxquels on va croire ou ressentir de l’empathie.  Mais, surtout, leur utilité est si évidente qu’on devine tout de suite ce qui va leur arriver dès le départ.

Le scénario patine sur son point de départ, laissé vide

Comme indiqué en introduction, le film ne dit pas ce qui s’est passé sur Terre. Et si cet élément était resté comme un postulat de départ dans lequel évolue les protagonistes, cela n’aurait pas été aussi gênant. Au pire, c’est une facilité scénaristique justifiée, si le film s’était concentré sur autre chose.

La question allait être posée par l’équipage, évidemment. Or, le trois quart du film va tourner autour d’elle, renforçant le mystère. Et quand elle est enfin posée, le scénario part à la débandade.

Qu’est-il arrivé à la Terre ? Pluie d’astéroïdes, le contact est coupé. Après s’être démenés à réparer les communications, les astronautes font finalement face à une Terre ravagée. Reprise de contact. Mais qu’est-il arrivé à la planète ? Changement de caméra, perte de paroles. Augustus baragouine et précise qu’il ne connaît pas les détails…

Une guerre nucléaire massive, une succession de cataclysmes, un enchaînement d’accidents… Les films post-apocalyptiques regorgent d’excuses toutes faites. A défaut d’être originales ou crédibles, elles auraient fait un meilleur camouflage. Et si le scénariste ne tenait pas à développer cette partie, pourquoi ne pas l’avoir désamorcé dés le début ?

Une première tentative dans la SF ratée

En terminant le film, j’avais des impressions plutôt positives à son égard. Il y a de jolies intentions, quelques scènes réussies, de belles images, une conception sympa du vaisseau, de très bons acteurs et une réalisation soignée. Mais en prenant du recul, le film manque cruellement de prise de risque et d’un scénario plus abouti.

Je n’ai pas lu le roman dont il s’est adapté, je ne saurais donc pas dire si les défauts de son scénario en sont l’héritage. Mais il me semble qu’une bonne adaptation sait parfois prendre des libertés pour arranger ce qui est mal fait dans l’œuvre originale. Or, ici, c’est clairement un acte manqué.

The midnight sky, réalisé par George Clooney, 2020, d’après l’œuvre originale de Lily Brooks-Dalton, film de science-fiction, voyage spatial et post-apocalypse, disponible sur Netflix, interprété entre autres par George Clooney, Felicity Jones, Tiffany Boone, David Oyelowo, Demian Bichir, Kyle Chandler…

La Traversée du Temps, le jour sans fin version Yasutaka Tsutsui

Couverture La traversée du temps (the girl who leapt through time) Yasutaka Tsutsui

Non, ce titre n’est pas un attrape-clics. Ou peut-être que si...

Après tout : en moins d’une centaine de pages, l’héroïne n’a pas le temps de faire plus de trois ou quatre trajets temporels. Elle ne revit pas non plus la même journée. Et elle peut même revenir plusieurs journées dans le passé.

Kazuko est une lycéenne ordinaire jusqu’au jour où elle respire une étrange odeur dans le laboratoire de son école. Le lendemain, elle se rend compte que son calendrier est détraqué. Ou alors, c’est elle qui revit l’histoire… ?

Il n’y a donc pas grand-chose à voir avec le film d’Harold Ramis. Sauf, bien sûr, son principe : le voyage dans le temps. Mais qu’en dit Yasutaka Tsutsui ?

Un concept sans grande originalité mais sans superflu

Le retour dans le temps est une thématique récurrente dans les univers de SF. Épineuse dès lors qu’on tente de lui donner une vraisemblance scientifique, elle est surtout efficace quand on évite justement de la sur-expliquer. Efficacité que l’on retrouve d’ailleurs dans La traversée du temps.

L’auteur fait pour cela appel à deux éléments pour rendre crédible le voyage spatio-temporel. L’un tient des superstitions liées à des faits divers, des disparitions bien connues qui restent inexpliquées. L’autre de la science-fiction elle-même, par le biais du progrès scientifique.

Rien de nouveau à l’horizon (encore plus, cinquante ans après sa publication). Or, le récit gagne en fluidité grâce à la facilité d’intégration de son concept. L’auteur évite ainsi les grabuges de cohérence temporelle et se concentre sur l’essentiel : l’instant présent que vit l’héroïne.

Un récit de voyage temporel figé au présent

La Traversée du temps est rapide à lire. Cela tient évidemment de sa faible épaisseur (une centaine de pages avec beaucoup d’aération dans sa mise en page). Mais c’est aussi dû à son écriture simple, élégante, fluide, et surtout concentrée sur l’action.

C’est donc une mise en situation de son héroïne, qui doit à tour de bras découvrir, accepter et apprivoiser son « don ». Une construction assez linéaire, certes. Mais , là encore, efficace dans la simplicité et la fluidité de sa mise en œuvre. L’auteur parvient assez justement à décrire l’évolution émotionnelle de son héroïne, très crédible jusqu’à la fin.

Mais en laissant la temporalité de l’ordre du décor et non du sujet, la novella n’a, au fond, pas grand-chose à raconter. En restant concentré sur le moment qu’est en train de vivre l’héroïne, le roman paraît donc superficiel et sans grand intérêt.

La Traversée du temps : le double-tranchant de la simplicité

Publiée entre 1965 et 1967, elle est devenue au Japon une des œuvres cultures de la littérature jeunesse japonaise. Déclinée en de multiples adaptations, dont celle de Mamoru Hosoda en 2006, c’est une novella SF et de romance adolescente rafraichissante, bien écrite et non dénuée de poésie.

A bien des égards, la novella est en effet très efficace sur chaque aspect qui la constitue.

Par exemple, elle ne fait pas dans la dentelle inutile quand il s’agit de décrire son univers et ses personnages. Elle utilise sciemment des archétypes de personnages, assez quelconques, mais facilement reconnaissables pour le jeune lectorat visé. En peu de temps, on se retrouve plongé-e dans l’ambiance de ce quotidien adolescent et avec ses personnages attachants.

Mais à l’inverse, c’est cette légèreté du récit qui le rend finalement assez oubliable. Un très bon divertissement, certes. Mais, qu’en reste-t-il au fond, la lecture terminée ?

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Traduit par Jean-Christian Bouvier, publié aux éditions L’école des loisirs (2007), 104 pages, broché 5€80, Littérature japonaise / jeunesse / science-fiction / romance adolescente

Achetez le livre en papier sur le site Place des Libraires pour soutenir votre librairie de quartier préférée !


Quelques mots sur Yasutaka Tsutsui et ses autres œuvres :

Yasutaka Tsutsui, né en 1934, est un auteur phare de la littérature de science-fiction japonaise. Plus d’informations de biographie et liens vers ses autres œuvres traduites à retrouver dans ma chronique de sa novella de SF éroti-comique : « Les Hommes salmonelles sur la planète Porno ».


Quatrième de couverture

« Kazuko, la sérieuse et appliquée Kazuko, aurait-elle soudainement perdu la tête ? Depuis quelque temps, elle n’est plus sûre de rien. A-t-elle vécu ou bien rêvé les catastrophes qui se succèdent sur son passage ? L’accident de camion, le tremblement de terre ou l’incendie semblaient pourtant si précis, si réels !

Kazuko a l’impression de savoir à l’avance ce qui va se passer, comme si elle avait fait un saut dans le temps…

Un jour, son calendrier s’est détraqué. Elle rangeait la salle de sciences naturelles quand elle a cru percevoir une silhouette, nostalgique, comme de la lavande, puis elle s’est évanouie…

Il lui faut maintenant convaincre ses amis, Goro et Mazaru, ainsi que son professeur de sciences, qu’elle n’est pas folle. Et surtout découvrir d’où lui vient cet étrange pouvoir… »

L’Homme qui mit fin à l’Histoire, un documentaire, de Ken Liu

Couverture article
Couverture de L'homme qui mit fin à l'Histoire

L’Histoire s’apprête à connaître son instant de vérité.

Deux scientifiques ont mis au point un procédé qui permet d’observer le passé. C’est une révolution historique ! L’invention est cependant encore limitée : une seule personne peut visualiser une période donnée. Après quoi, celle-ci redevient inaccessible et ce, pour toujours.

Qu’à cela ne tienne, les scientifiques sont décidés. La vérité n’attend pas. Leur première cible : les atrocités commises en Mandchourie par l’Unité 731 sous mandat impérial japonais, durant la Seconde Guerre Mondiale.

Un documentaire pour toute fiction

La forme que prend la novella s’inspire de la nouvelle de Ted Chiang (« Aimer ce que l’on voit, un documentaire »).

Dénué de narrateur, L’homme qui mit fin à l’Histoire est donc un texte oral qui se veut neutre. Montage de retranscriptions d’interviews, de débats, de discours, de prises d’opinion…

Le documentaire est un mélange habile de faits très documentés et d’opinions très diverses sur les questions soulevées par l’expérimentation. Cela va du témoignage des familles de victimes à celui d’un ancien membre de l’Unité 731. Des avis d’académiciens, de politiciens, à ceux d’hommes et de femmes ordinaires…

Et comme il se déroule après l’expérimentation, on assiste en réalité au bilan et à la tenue des comptes. Cela évite le débat de rester dans la pure rhétorique et l’anticipation. Ce qui est d’autant plus avisé que le récit a un contexte finalement très contemporain.

Mais c’est aussi une mise en abyme de ce que l’auteur critique : l’Histoire n’échappe pas à son contexte. Elle ne peut donc être neutre.

Où l’Histoire perd de sa majuscule

Si le cadre SF fait appel à l’imaginaire, il propose en réalité un exercice d’analyse rétrospective.

En filigrane du documentaire, les différents intervenants soulignent le contexte géopolitique de l’époque. Il apparaît ainsi qu’au-delà de la responsabilité du Japon, l’auteur vise à interroger celle des communautés internationales.

Comment expliquer en effet qu’il y ait eu autant d’années avant que ces crimes n’aient été dévoilés et reconnus ? Une telle mansuétude n’aurait-elle pas un rapport avec l’intérêt des États-Unis pour les recherches en matière d’armes biologiques ? Ou encore avec la volonté des puissances de l’époque à protéger l’échiquier mondial en place ?

Or, il ne s’agit pas seulement de pointer du doigt mais bien de réfléchir également aux leçons à en tirer. Et de poser en filigrane une autre question : à qui l’histoire devrait servir ?

L’homme qui mit fin à l’Histoire. Mais laquelle ?

La fiction entre de cette façon en résonance avec notre société. Elle questionne notamment notre rapport à l’Histoire, son statut scientifique, politique et social et son caractère péremptoire. En pointant du doigt ses « oublis », Ken Liu dénonce directement son instrumentalisation et le négationnisme politique.

Et il le fait sans se montrer dirigiste ou moralisateur. C’est en cela que L’homme qui mit fin à l’Histoire se révèle une excellente novella de science-fiction. Courte, bien écrite, efficace : un excellent choix pour découvrir la plume et le talent narratif de Ken Liu.

Rendez-vous sur le site de Le Bélial’ pour en savoir plus

Traduit par Pierre-Paul Duransti, publié par les éditions Le Bélial’ (coll. Une heure lumière), 2016, 112p, broché 8,90€, numérique 3,99€, Littérature américaine / Science-fiction


Référence citée :

« Aimer ce que l’on voit, un documentaire » Nouvelle parue dans le recueil « La tour de Babylon », éd. Folio SF (n° 358), trad. Pierre-Paul Duransti et Jean-Pierre Pugi, 2010. Elle a été adaptée au cinéma par Denis Villeneuve dans son film « Premier Contact » en 2016.


Quelques mots sur Ken Liu :

Né en 1976 à Lanzhou (Chine), Ken Liu est un écrivain de science-fiction, fantastique et fantasy sino-américain. Il a fait ses études et vit aux États-Unis depuis l’âge de 11 ans. Il a débuté sa carrière dans la programmation avant de se diriger vers le droit d’entreprise et enfin vers l’écriture.

Sa carrière de nouvelliste a été plusieurs fois récompensée des prestigieux prix Hugo, Nebula ou encore World Fantasy Appart. Et c’est en 2015 qu’il commence à publier sa première série de romans avec La Dynastie des Dents de Lion. Son premier tome a lui aussi remporté le prix Lotus.

Mais Ken Liu est également connu pour avoir traduit et fait connaître des auteurs chinois en Occident. En particulier, Liu Cixin et sa trilogie de science-fiction Le problème à trois corps.

Où trouver ses livres en Français :

  • Chez Le Bélial :
    • Les novellas : L’homme qui mit fin à l’Histoire et Le Regard (coll. Une heure lumière)
    • Les recueils de nouvelles : La Ménagerie de Papier et Les Jardins de Poussière (coll. Quarante-deux)
    • D’autres nouvelles sont disponibles individuellement dans la revue Bifrost
  • Chez Fleuve éditions (coll. Outre Fleuve) ou Pocket :
    • sa série de romans en cours : La Dynastie des Dents de Lion
    • le one-shot dérivé de la saga Star Wars : Luke Skywalker : Légendes

Quatrième de couverture :

« Futur proche.

Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.

Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire. »

Les hommes salmonelle sur la planète Porno, de la SF éroti-comique de Yasutaka Tsutsui

Couverture de la novella Les hommes salmonelle sur la planète Porno

Sur la planète subtilement surnommée Porno, les scientifiques terriens s’inquiètent pour leur intégrité ! Et pour cause : les espèces locales ont tendance à copuler à tout va, faisant fi de toute considération biologique.

Alors qu’une scientifique tombe enceinte contre sa volonté, ils lancent une expédition à la rencontre des Nunudiens. Seule population humaine de la planète, ils sont leur dernier retour afin de l’aider à avorter.


Une SF parodique drôle et inventive

Avec un tel postulat et un tel titre, la novella donne immédiatement le ton. On passera sur la lourdeur de l’humour graveleux et les quelques réflexions machistes. Car, outre la loufoquerie du bestiaire, l’inventivité de l’univers n’est pas dénuée de complexité et de cohérence.

En parallèle des aventures ubuesques des scientifiques, l’auteur propose un récit parodique qui mêle réflexion éthique et débats scientifiques. Selon le narrateur, la planète évoluerait selon un angle contraire à celui de la Terre : celui de la dégénérescence.

Le récit laisse donc place à un dialogue incessant entre les deux scientifiques de l’expédition. Dépassés par leur environnement, ils font appels aux théories de Darwin, Freud, Jung, Lorenz, afin de lui trouver du sens. Mais, loin de casser le rythme, celui-ci transforme un environnement loufoque en un système efficace et crédible.

Une satire qui se moque de la pudeur

En filigrane de ce dialogue, et au-delà des considérations morales des scientifiques, c’est en réalité une utopie qui fait surface. Un monde où il n’existe aucun prédateur et où domine l’amour. Une planète capable de s’autoréguler dans une certaine harmonie.

A chaque page, les scientifiques n’ont de cesse de répéter à quel point la planète est vicieuse. Pourtant, c’est bien eux et leur jugement moral qui finissent par devenir le sujet de gausserie. Et pour cause : leur obsession à la pudeur ne montre en réalité que leur propre obscénité. Ils doivent la cacher à défaut de réussir à la dominer.

Un auteur à découvrir

Au-delà de la parodie, Les hommes salmonelle sur la planète Porno fait fi de sa linéarité. Il propose au contraire un court récit efficace tant dans sa forme que dans son fond. Un bon premier pas afin de découvrir l’auteur, et malheureusement encore un des seuls textes traduits en Français.

Rendez-vous sur le site de Nouvelles Éditions Wombat pour en savoir plus

Traduit par Miyako Slocombe, publié par les Nouvelles Editions Wombat, 2017, 96p, broché à 16€, ebook à 10,99€, Littérature japonaise / Science-fiction


A propos de Yasutaka Tsutsui

Yasutaka Tsutsui, né en 1934, est un auteur de science-fiction et de fantastique japonais. Il est notamment réputé pour son style satyrique et son humour noir. Diplômé de l’université de Doshisha à Kyoto, il mêle très souvent à ses récits la psychanalyse et le surréalisme, objets de sa thèse.

Acclamé et controversé au Japon, il est néanmoins un des piliers incontournables de la science-fiction japonaise moderne.

Ses œuvres sont aussi très connues pour leurs excellentes adaptations. Entre autres, La traversée du temps adapté par Mamoru Hosoda et Paprika par Satoshi Kon.

Vous pourrez retrouver : La traversée du temps à L’école des loisirs, Hell et Les hommes salmonelle sur la planète Porno chez Nouvelles Editions Wombat. Deux recueils de nouvelles potentiellement en occasion : Le censeur des rêves ou Les cours particuliers du professeur Tadano, publiés par les éditions Stock.

PS : Notez qu’il y a quelques traductions complémentaires à retrouver parmi les éditeurs anglophones. Je vous recommande notamment Paprika paru aux éditions Vintage.


Résumé de Les hommes salmonelles sur la Planète Porno :

Si la planète Nakamura est surnommée « planète Porno » par l’équipe d’explorateurs japonais, c’est que la végétation comme la faune ont la fâcheuse habitude de forniquer à tout va. Le croisement des espèces forment un écosystème des plus étranges, à la fois énigmatique et dégoûtant ! Aussi nos savants sont-ils fort perplexes lorsqu’une de leurs collègues tombe enceinte, inséminée par une spore pas très catholique…

Afin de découvrir comment la soigner, trois hommes sont alors envoyés en mission. Ils doivent contacter la tribu d’humanoïdes autochtones et impudiques qui semble détenir le secret de la coexistence dans ce milieu. Mais leur voyage, parmi les crocopile-à-l’heure, les tatami-popotames et autres méduses-cul-en-l’air, leur réserve bien des surprises. Parfois plaisantes, parfois moins…