Le Portrait de Dorian Gray, la décadente satyre du Beau, par Oscar Wilde

Le portrait de Dorian Gray

Le portrait de Dorian Gray fait partie de ces mastodontes de la littérature anglaise (commandée par un éditeur américain), incontournables classiques qui peuvent impressionner.

J’avais également quelques appréhensions à l’attaquer, d’autant que je m’étais en plus mise au défit de le faire dans sa langue originale.

Et comme je le pensais, ça n’a pas été une lecture évidente, malgré l’élégance et la fluidité de la plume d’Oscar Wilde.

La beauté de Dorian Gray envoûte, même le lecteur éclairé

On est tout de suite happé par cet esprit malfaisant et cependant délectable.

Dorian Gray ne sublime pas que son entourage, il nous subjugue, nous, les lecteurs. Pourtant, ce statut privilégié nous confère une distance, un recul, que n’ont pas les personnages. Mais rien ne fait obstacle à l’irrémédiable fascination qu’exerce le personnage central.

Comme décor, il dresse un tout autre portrait. Ce n’est donc pas que le tableau de Dorian qui s’étiole, mais toute la société.

C’est ainsi une description cynique d’une société décadente, remplie de superficiels oisifs, à la moralité dépravante. Une toute autre image de l’ère victorienne, où la quête du beau ne semble pas réussir à cacher sa perfidie.

Une beauté pure à la morale impure

Or, la beauté vue par Oscar Wilde présuppose que son porteur reste pur.

Autour de ce postulat central, l’auteur va justement porter sa réflexion sur la notion de beau, l’art, l’esthétique et, au-delà, de la morale.

Entaché par les vices de l’humain, la beauté de Dorian s’étoilerait. C’est pour cela que Basil supplie Lord Henry de ne rien tenter envers son protégé. Mais, tel le Serpent dans le Jardin d’Eden, Lord Henry jouera son rôle de tentateur.

(Petite parenthèse : Lord Henry est probablement la raison principale qui m’a rendue cette lecture difficile. Au-delà de son hédonisme, sa conception des femmes rend une bonne partie de l’œuvre particulièrement déplaisante.)

Toute la noirceur du récit se dévoile de façon progressive et pernicieuse. Nous assistons ainsi à la lente et inéluctable métamorphose d’un esprit perverti par la vanité, insufflée par Lord Henry. Mais également par Basil lui-même, en lui faisant prendre conscience du pouvoir de sa beauté.

Sous cette enveloppe d’immunité, Dorian Gray révèle, au fur et à mesure du récit, sa tortueuse personnalité. En quête perpétuelle de nouvelles sensations et du plaisir absolu, il y cache une peur irrémédiable de la vieillesse, de la laideur et de la mort.

Derrière le voile, un miroir inversé

La beauté, parce que supposée pure, devient donc la cache derrière laquelle Dorian révèle toute sa lâcheté.

Elle lui sert d’excuse pour succomber à tous les vices jusqu’au crime ultime. On comprend que le portrait, dont il restera obsédé depuis la formulation de ses vœux, représente sa conscience.

Une phrase écrite par Oscar Wilde lorsqu’il était en prison est édifiante au regard de son œuvre :

« La faute suprême, c’est d’être superficiel. Tout ce dont on prend conscience est juste.« 

Préface, The Portrait of Dorian Gray, Oscar Wilde, Penguin Classics, ed. Hardback 2008

Et la superficialité de Dorian transparaît dans tout le récit. S’il s’inspire des paroles de Lord Henry, jamais Dorian ne fait preuve d’esprit affûté. Tout en subjuguant la société, il s’en retrouve isolé par le mépris qu’il lui inspire. Tout en cherchant la beauté, c’est son âme qui s’enlaidit…

Et en faisant ce choix, Dorian suit finalement le destin que lui prédisait Lord Henry depuis le début. Sans jamais se sentir rassasié, tout ce dont il tire de sa beauté n’est qu’une source perpétuelle de souffrances.

Une œuvre complexe, cynique, incontournable

Le Portrait est ainsi une œuvre d’une fine complexité, bourrée de paradoxes. Ceux-là même qui finissent par avoir raison de son héros.

Difficile de dire simplement que j’ai aimé ma lecture. Mais c ‘était une de ces expériences littéraires qui marqueront mon parcours de lectrice. J’ai apprécié l’incroyable force du texte, la qualité d’écriture, les sous-textes vibrants sur la société victorienne à l’époque d’Oscar Wilde.

Pourtant, comment apprécier le sujet du livre ? La métamorphose mettant ici en exergue non pas la beauté humaine, mais son exact opposé. Oscar Wilde ne cache rien de la noirceur puante de Londres et de sa société. C’est un plongeon sans retour dans nos aspects les moins louables.

Et ce n’est jamais agréable.

PS : Il faut être aguerris à l’anglais pour l’apprécier pleinement dans sa langue originale. En revanche, si vous en avez l’occasion, n’hésitez pas à lire la préface de cette version hardback de 2008 chez Penguin Books. Elle apporte un éclairage passionnant sur l’œuvre, un excellent moyen de l’appréhender si, comme moi, elle vous impressionne.

Plus d’informations sur le site du Livre de Poche pour la version française et de Penguins Books pour la version anglaise

Publié aux éditions Penguins dans leur collection Classics, 256 pages, 6.49€ Format Paperback, 0.49€ Format numérique

Traduit par Vladimir Volkoff, publié aux éditions du Livre de Poche, 256 pages, 3.30€ Format Paperback, 2.99€ Format numérique

Littérature anglaise (publiée initialement aux US), conte philosophique, fantastique

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Quelques mots sur l’auteur

Oscar Wilde (1854 – 1900) est un auteurs irlandais connus mondialement pour ses romans fantastiques, ses poésies et ses dramaturgies.

Véritable dandy, élève brillant, Oscar Wilde fréquente la bonne société et les cercles culturels prisés de son époque. Il gagne rapidement la confirmation de ses pairs, par la publication de poèmes faisant l’apologie de l’esthétisme, puis continue son exploration à travers des activités de conférenciers et de journaliste, en Angleterre et aux US.

Au faîte de sa gloire, il publie en 1890 son roman le plus célèbre, Le portrait de Dorian Gray, où il dépeint un portrait cynique de la société londonienne. Il se confronte pour la première fois à la morale anglaise avec sa pièce Salomé, écrite en français en 1891, qui ne pourra pas être jouée en Angleterre.

En 1895, Oscar Wilde est jugé pour son homosexualité affichée avec Alfred Douglas de Queensberry. Il quitte l’Angleterre à sa libération de prison en 1987 pour la France, où il écrit sa dernière œuvre, La Ballade de la geôle de Reading (1898).

Quelques idées de lectures en Français :

Et en Anglais, vous retrouverez l’ensemble de ses livres aux éditions Penguin Books.

Sources : la page de Wikipédia sur Oscar Wilde, la biographie disponible sur le site de l’internaute, les pages des différentes maisons d’édition publiant l’auteur


Résumé :

« Au centre de la pièce, fixé à un chevalet droit, se dressait le portrait en pied d’un jeune homme d’une extraordinaire beauté physique, devant lequel, à peu de distance, se tenait assis le peintre lui-même, Basil Hallward, celui dont, il y a quelques années, la disparition soudaine a, sur le moment, tant ému le public et donné lieu à d’étranges conjectures. »

Or Dorian Gray, jeune dandy séducteur et mondain, a fait ce voeu insensé : garder toujours l’éclat de sa beauté, tandis que le visage peint sur la toile assumerait le fardeau de ses passions et de ses péchés. Et de fait, seul vieillit le portrait où se peint l’âme noire de Dorian qui, bien plus tard, dira au peintre : « Chacun de nous porte en soi le ciel et l’enfer. »