Trois versions de la vie de Yasmina REZA

Décembre 2019, j’ai découvert la dramaturge Yasmina REZA à travers la pièce Art, de nombreuses fois jouée et primée, efficace en tout point. Un an et quelques mois plus tard, le manque des salles de théâtre m’a donné envie de la découvrir à nouveau. Et me voilà plongée dans son recueil de pièces, publiées chez Folio sous l’intitulé « Théâtre« , et dont je vais vous parler ici de la toute première, Trois versions de la vie.

La simplicité au profit de l’efficacité

La ressemblance entre les pièces est perceptible dès le résumé de celle-ci. Comme pour Art, la trame part en effet d’un contexte extrêmement simple.

Henri et Sonia ont oublié qu’ils avaient prévu un dîner ce soir-là. Sonia est déjà en robe de chambre, ils n’ont rien à manger et Arthur, leur fils, n’a aucune envie de dormir. Henri est un chercheur qui n’a rien publié depuis deux ans. Il espérait à l’occasion de ce dîner impressionner son collègue en lui présentant un article qu’il compte enfin publier. De leur côté, Inès se rend compte au dernier moment que son collant est filé. Et Hubert, conscient du pouvoir qu’il a sur Henri compte bien s’amuser à ses dépends. D’autant plus qu’un article scientifique sur le même sujet vient d’être publié par un concurrent.

Comme pour Art, donc, tout part de quelques subtiles fragmentations qui ont un effet boule de neige tout au long du dîner. Le résultat est tantôt explosif, tantôt latent. Sauf qu’ici, comme le suggère le titre, l’autrice propose trois versions du même dîner.

La recette de base est à peu près la même. Le moteur du dîner (Henri souhaitant amadouer Hubert pour sa promotion) ; l’élément déclencheur du conflit (Hubert annonçant la parution d’un article concurrent) ; le contexte de départ (l’oubli du dîner, l’enfant qui ne dort pas, Sonia en robe de chambre et le collant filé d’Inès).

Mais quelques paramètres changent. Dans la seconde version, une relation secrète entre Sonia et Hubert. Dans la troisième, Henri connaît déjà l’existence de l’article. De ces quelques variations, les ricochets troublent différemment le dîner : dans sa teneur, son ambiance jusqu’à sa conclusion.

Un effet boule de neige qui brise le fragile vernis social

Le résultat est cocasse, sans sentiment de redite, encore une fois bien écrite. Trois versions de la vie de Yasmina Reza fait mouche dans son ton grinçant sur l’absurdité des relations humaines mises en échec, la critique d’une sphère soi-disant intellectuelle, de la bassesse humaine et de la médiocrité. Le style reste indubitablement réaliste et concret.

L’absurdité qui s’en dégage n’est que le résultat des étincelles de l’incapacité de communication et des égos. Sous le vernis qui s’étiole, se dévoilent la superficialité des relations humaines, les névroses humaines, la pathétique fragilité de l’individu.

Mais elle reste, en comparaison avec Art, moins percutante. D’avantage divertissante qu’enrichissante. Et d’une certaine façon, plus convenue et prévisible dans son approche et ce qu’elle dit de la société. Que ce soit dans la mollesse des personnages d’un milieu d’intellectuels parisiens plutôt aisés, ou dans le schéma patriarcal non dénué de sexisme. La pièce s’en gausse certes, mais sans être ni très subversive ni vraiment originale.

En conclusion, une bonne découverte, mais sans grande surprise.

Rendez-vous sur le site de l’éditeur (Folio) pour en savoir plus

Trois versions de la vie de Yasmina Reza est disponible dans le livre « Théâtre », publié aux éditions Folio (2017), 432 pages, à 7.50€ en format poche (paperback)

Disponible également en pièce unique aux éditions Magnard (2013) ou aux éditions Albin Michel (2012) pour la version ebook, 128 pages, à 5.40€ en format poche (paperback) ou à 4.99€ en format ebook

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Quelques mots sur l’autrice

Née en 1959 à Paris, Yasmina Reza a étudié le théâtre et la sociologie à l’Université de Nanterre. Elle est l’autrice de pièces de théâtre, mais également de romans, d’essais et de scénarios.

Elle est particulièrement connue pour ses dramaturgies, traduites et fréquemment jouées dans le monde. Parmi celles-ci, on peut souligner le succès retentissant de Conversations après un enterrement (1987), Art (1994) ou encore Le dieu du carnage (2008). Cette dernière a d’ailleurs été portée au cinéma par Roman Polanski, sous le titre Carnage, en 2011 (Prix de la meilleure adaptation aux Césars 2011). En 2009, elle réalise elle-même l’adaptation cinématographique de sa pièce Une pièce espagnole, renommée alors Chicas.

Quelques idées de lecture :

  • Sa pièce Art (1994) chez les éditions Folio (Molière 1995; Laurence Olivier Award 1997; Tony Award 1998)
  • Sa pièce Le dieu du carnage (2008) chez les éditions Folio (Tony Award et Laurence Olivier Award 2009)
  • Son roman Babylon (2016) en grand format chez Flammarion ou en poche chez Folio (Prix Renaudot 2016)
  • Son nouveau roman Serge (2021) en grand format chez Flammarion

Résumé :

« Trois variantes successives d’une même situation : un couple arrive chez un autre sans y être attendu. Dès lors, l’improvisation donne le ton de la soirée… »

Je suis fille de rage, et de liberté, de Jean-Laurent Del Socorro

Alors que les États-Unis viennent de changer de président, revenons à une autre période de son histoire où sa société était divisée : la guerre de Sécession.

Soldats, généraux de l’Union comme des Confédérés ; esclaves affranchis ou sur le point de l’être ; poètes et acteurs de théâtre en tournée ; civils curieux ou engagés ; capitaine de bateau opportuniste… La faucheuse elle-même s’invite dans les bureaux de Lincoln et compte les morts.

Dans un roman choral efficace, Jean-Laurent Del Socorro retrace les cinq années du conflit. Mais est-ce, pour autant, un simple récit de guerre ?

Je suis fille de rage : un roman polyphonique ambitieux

Avec une vingtaine de narrateurs, il faut souligner l’exercice de style ambitieux, réalisé ici avec brio. Aucun doute : Jean-Laurent Del Socorro sait jouer de sa plume pour rendre compte du charisme unique de chaque personnage.

Lettres et missives, titres de journaux, extraits de discours… C’est un joli travail de documentation et de traduction par l’auteur lui-même. Au-delà de l’authenticité historique, cela contribue aussi à donner une voix particulière à ses narrateurs. En ce sens, la double utilisation de documents historiques est astucieuse.

Certains s’exprimant uniquement par leurs propres écrits, comment faire plus vraisemblable ?

Or, l’utilisation de ces documents n’aurait pas été aussi efficace sans une bonne mise en scène. Chaque lettre, rapport, extrait arrive à point nommé dans le récit. De fait, la fiction s’entremêle à la réalité historique avec fluidité.

Une facilité renforcée par une mise en page soignée. Je suis fille de rage est en effet un roman très méticuleux et organisé. Divisé en cinq parties, pour chaque année de guerre, il suit une chronologie précise et linéaire.

Chaque chapitre possède également un en-tête très fourni, précisant la date, le lieu, et surtout qui parle et dans quel camp il se trouve. Ainsi, malgré la multitude de narrateurs, et les va-et-vient géographiques, le lecteur n’est jamais perdu.

Au-delà du récit de guerre, une vision pluridimensionnelle nuancée

La contrepartie de sa rigueur et son organisation très précise donne au roman un aspect très rigide. Son découpage chronologique nous fait suivre, batailles après batailles, l’évolution de la guerre jusqu’à sa conclusion. Dans son squelette, le roman a tout d’un récit de guerre.

Pourtant, plusieurs éléments permettent d’élever celui-ci à une dimension plurielle.

La dimension humaine et sociale

La pluralité des points de vue représentent toutes sortes de classes, de genres et de rangs sociaux. On y retrouve aussi bien des soldat.e.s et des généraux conférés qu’unionistes, des esclaves affranchi.e.s ou sur le point de l’être, un acteur de théâtre aux intentions meurtrières, des européen.e.s curieux.ses ou opportunistes…

Qu’iels aient existé ou non, chaque personnage est doté d’une personnalité charismatique, immédiatement identifiable. Leur leitmotiv apparaît dès le début, inspirant chacun vers une trajectoire qui nous embarque à leur côté.

La dimension politique

Elle s’exprime par le biais du seul personnage fantastique du roman : la Faucheuse. Omnisciente et omniprésente, elle est le catalyseur du récit.

Et en même temps elle se pose en observatrice impartiale. Invoquée par Abraham Lincoln malgré lui, elle trace dans son bureau un trait de craie blanche pour chaque mort.

Ce décompte pragmatique et macabre permet de s’extraire de tout commentaire purement militaire. (Ceci est laissé aux généraux.) Lincoln, lui, doit faire face à ses responsabilités. Par les questions de la Mort, il doit répondre de ses tergiversations vis-à-vis de l’esclavage, qu’il repousse au profit de la guerre. Or, plus il tarde à le considérer, et plus cette dernière s’englue.

Enfin, le roman met aussi en avant l’utilisation politique des journaux. Le roman intercale entre les chapitres quelques titres de journaux. Une manière simple de montrer le contrôle de l’opinion publique par celle des médias.

La dimension militaire

D’abord, par le progrès technologique et la première utilisation de premiers vaisseaux cuirassés et de sous-marins. Puis, par son revers humain, notamment au travers des généraux. C’est auprès d’eux que l’on retrouve l’humour et l’ironie, tournant en dérision la bêtise et la déshumanisation. Il suffit de voir par quels titres les personnages sont annoncés.

Ainsi, le Général Grant est « Le Général qui ne compte pas ses morts » ; son fidèle bras droit, le lieutenant Sherman, « L’Officier qui lutte contre la folie » ; Robert. E. Lee, « Le Commandant qui ne veut pas prendre les armes contre son pays natal » ; le Général McClellan, « Le Héros qui n’en est pas un« …

Protéiforme, polyphonique, la relation fusionnelle de la fiction et de l’Histoire

L’onirisme de Boudicca offrait à la reine celtique une dimension mythique. Ici, le récit terre-à-terre utilise l’imaginaire pour en nuancer le réel.

Il dépeint un double tableau de la guerre : celui intime de ceux qui la vivent et la subissent. Et celui, plus global, des enjeux politiques, sociaux, militaires et économiques.

Encore une fois, je tiens à souligner le très joli travail de traduction et d’incorporation qui fait de Je suis fille de rage, un roman historique remarquable.

Un second coup de cœur : pour la plume de Jean-Laurent Del Socorro et l’orchestration du récit.

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Publié aux éditions ActuSF (2019), 536 pages, Format hardback relié 23.90€, Ebook 9.99€, Littérature française, fantastique, historique

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Quelques mots sur l’auteur

Né en 1977, Jean-Laurent Del Socorro est un passionné de littérature et d’Histoire. Il propose dans ses nouvelles et romans une littérature au croisement du roman historique, de la fantasy et du fantastique.

Il commence à publier des nouvelles en 2012, d’abord chez Le Belial’, puis chez ActuSF. Son premier roman, Royaume de vent et de colère, publié par ActuSF en 2015, gagne le Prix Elbakin.net du meilleur roman fantasy français cette même année. Boudicca (ActuSF, 2017) remporte en 2018 le prix Imaginales des bibliothécaires de 2018.

D’autres œuvres de l’auteur à découvrir :

  • Chez ActuSF :
    • La Guerre des trois rois : novella illustrée dans l’univers de son premier roman Royaume de vent et de colère
    • Les Chevaliers de la raclette, T1 : série jeunesse co-écrite avec l’autrice Nadia Coste
    • Ses participations aux anthologies des Utopiales
    • la nouvelle Le vert est éternel disponible gratuitement au format numérique
  • Chez Le Belial’ : la nouvelle La Mère des mondes, sa première publication, disponible gratuitement au format numérique

Résumé :

« 1861 : la guerre de Sécession commence. À la Maison Blanche, un huis clos oppose Abraham Lincoln à la Mort elle-même. Le président doit mettre un terme au conflit au plus vite, mais aussi à l’esclavage, car la Faucheuse tient le compte de chaque mort qui tombe. Militaires, affranchis, forceurs de blocus, politiciens, comédiens, poètes… Traversez cette épopée pour la liberté aux côtés de ceux qui la vivent, comme autant de portraits de cette Amérique déchirée par la guerre civile. »

2020 en culture, ça donne quoi ?

Très bonne année 2021 !

Il est temps de dresser le bilan des TOP et FLOP de cinéma, littérature et bandes dessinées de 2020 !

Bien que l’année 2020 ne s’achève pas avec la fin de l’épidémie, j’espère que cette nouvelle année vous offrira de nouvelles et très belles opportunités personnelles et/ou professionnelles. Prenez bien soin de vous. Et que 2021 soit une belle année pour vous tou-te-s !

2020 a été une année très particulière, difficile et déprimante d’un point de vue personnel. Et pourtant, paradoxalement, c’est une année assez riche en découvertes. Certes pas forcément actuelles, puisque les cinémas ont été fermés pendant de longs mois et beaucoup de sorties repoussées. En revanche, pour ce qui est des livres ou des bandes dessinées, le choix du TOP s’est avéré plus difficile que je ne le pensais.

Entrons dans le vif du sujet !


CINEMA

Cela fait quelques années que je vois de plus en plus de films tous les ans, celle-ci n’a donc pas échappé à la règle. Mais, je dois admettre que mon choix de films tenait d’avantage d’un besoin de consommation divertissante que du seul intérêt cinéphile.

Cela explique sans aucun doute le nombre important de ceux que je trouve corrects mais sans plus ( souvent classés dans les « découvertes »). Et surtout de ceux que j’ai oubliés ou que je n’ai pas du tout aimés (les « mitigés » et les « mauvais élèves »).

Cette année, j’ai donc vu 92 films répartis de cette façon :

  • 4 coups de cœur
  • 14 bonnes surprises
  • 29 bonnes découvertes
  • 19 découvertes
  • 10 mitigés
  • 15 mauvais élèves

LE TOP

Josep de AUREL – Harakiri de Masaki KOBAYASHI – Terminator 2 de James CAMERON

Un top des plus disparates, s’il en est.

Notez que j’évite d’y glisser des films déjà vus. Sinon, In the mood for love de Wong Kar-Wai se serait à nouveau imposé en maître !

J’aurais également pu y glisser The Farewell / L’Adieu de Lulu WANG, qui a été une excellente surprise de début 2020. Ou alors Un grand voyage vers la nuit de Bi GAN : la plus belle claque esthétique de cette année. Et enfin le huis-clos Les garçons de la bande de William FRIEDKIN pour l’excellente verve de ses dialogues, sa mise en scène et ses comédiens qui dépotent.

Mais je suis quand même ravie qu’un film de l’actualité cinéma de cette année en fasse partie. Et Josep est de loin la plus belle découverte faite en salle de 2020.

Un très bel hommage au dessin et au dessinateur Josep Bartoli, sans être un biopic. J’ai aimé ses choix artistiques et notamment son parti pris en termes d’animation. L’expression de « film en dessins » vue dans les analyses de l’œuvre est d’ailleurs assez juste. Un très beau film poignant, difficile, juste.

LE FLOP

Rebecca de Ben WHEATLEY – Adieu les cons d’Albert DUPONTEL – Blue Steel de Kathlyn BIGELOW

Comme je le disais en introduction, cette année, j’ai vu bon nombre de films pour me divertir, tout en sachant qu’ils ne me plairont pas forcément. Je ne mets généralement pas ces films dans mes flops.

C’est le cas de la trilogie The Hobbit, par exemple. Quoi de mieux que Tolkien pour voyager loin et en prendre plein la vue. Les décors sont toujours splendides et l’ambiance réussie, au moins pour le premier film.

Par contre, il est très mal joué et les personnages sont écrits avec les pieds. Le scénario est mal découpé et l’histoire beaucoup trop longue pour une intrigue de 300 pages au plus. Or, je savais d’avance que ce serait le cas, le mettre dans ce flop aurait été malhonnête.

Il n’y a donc dans ce flop que des déceptions sincères, comme pour Adieu les cons. Albert Dupontel avait jusqu’ici réussi à me faire rire dans de bonnes comédies bien dosées, telles Enfermés dehors ou encore Le Vilain. J’aimais bien ses personnages méchants, ses caricatures et son humour qui me faisaient passer de très bons moments. J’avais même été très agréablement surprise dans son adaptation Au-revoir là-haut, dans un tout autre registre.

Mais ici, rien ne va : tout est prévisible, très lourd, mal joué, mal dosé et encore une fois bien trop long. Je me serai aussi passée des blagues sexistes qui tombaient comme un cheveu dans la soupe…

Ayant lu Rebecca de Daphné Du Maurier juste avant d’en voir la nouvelle adaptation, j’ai été très déçue par cette dernière. Adieu roman gothique, tension narrative et psychologique. Le fantôme est relégué à des scènes de rêves sans originalité. Au contraire du roman, où celui-ci prend une forme insidieuse à travers l’obsession sordide de l’héroïne. J’ai donc limpression d’avoir vu une toute autre œuvre, plus édulcorée et assez naïve. Une interprétation ‘moderne’ qui inquiète d’avantage dans sa vision du romantisme que la noirceur du roman du 19e siècle.

Rien à dire sur Blue Steel, si ce n’est que je l’ai oublié instantanément après l’avoir vu…

LITTERATURE

Étant donné que j’ai lu beaucoup de novellas cette année, je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir lu plus que d’autres années. Pourtant, j’ai compté 48 découvertes littéraires, ce qui n’est pas rien.

Aucun coup de cœur cette année, mais de très belles surprises et découvertes. Et je suis assez ravie d’avoir pu contribuer à deux objectifs personnels, qui seront poursuivis en 2021 : lire d’avantage d’autrices et découvrir la littérature japonaise.

  • 14 bonnes surprises
  • 23 bonnes découvertes
  • 7 découvertes
  • 2 mitigés
  • 2 mauvais élèves

LE TOP

Circé de Madeline MILLER – Chien du Heaume de Justine NIOGRET – Je suis fille de rage de Jean-Laurent DEL SOCORRO

Le choix a été difficile cette année ! Par exemple, à Circé, s’opposait Briséis, autre figure féminine d’importance de l’Antiquité, dans The silence of the girl de Pat BARKER (traduit sous le nom Le silence des vaincues aux éditions Charleston). Mais j’ai été plus sensible à la plume de Madeline MILLER.

J’aurais également pu évoquer les trois premiers romans du cycle Le poids des secrets d’Aki Shimazaki dont je vous parle ici. Ou encore, Kappa 16 de Neil Jomunsi, une plongée mélancolique dans les archives (ou « pensées ») d’un robot. Un tour d’écriture dans un récit court, efficace, je ne peux que le recommander aux amateurs du genre.

Mais le palmarès revient à deux très belles plumes francophones. Jean-Laurent DEL SOCORRO dans un registre plus terre-à-terre sur fond de guerre de Sécession. Et Justine NIOGRET qui propose un oneshot d’exception dans le genre de la fantasy. Et dont la protagoniste est de celles qu’on voudrait retrouver plus souvent dans ce genre.

LE FLOP

Perfect Blue de Yoshikazu TAKEUCHI – Nos altermondes de Nicolas DEBRANDT – Moonlight Shadow de Banana YOSHIMOTO

Pas grand-chose à dire sur Nos altermondes, si ce n’est que j’aimais d’avantage le contexte de départ que l’intrigue cataclysmique. Je pensais que le roman s’attarderait d’avantage sur l’adaptation de la société à un monde où les abeilles auraient complètement disparu (entre autres choses). Or, ce n’est qu’un détail de l’univers, pas autant exploité qu’espéré. Du coup, l’intrigue développée ne m’a pas vraiment emballé.

Mais le vrai flop de 2020 est Perfect Blue dont je vous recommande d’avantage l’adaptation de Satoshi KON. Le roman est certes très court, mais dénué de tension narrative, qu’on attend pourtant d’un thriller. Même l’intensité fantastique qui arrive vers la fin du roman ne parvient pas à sauver le reste, assez ennuyeux. La plongée psychologique dans les pensées du pervers pédophile ne suffit pas à rendre le récit intéressant. Et globalement, le masculinisme du récit m’a clairement dérangé, même si je ne doute pas que le monde des idoles soit assez machiste.

TW Viol / Pédophilie : comme le prévient l’éditeur, le premier chapitre détaille précisément le viol d’une petite fille. Et si vous êtes sensible (ou ne voulez pas lire une telle abjection), vous pouvez très bien commencer dès le second chapitre. C’est assez clairement évoqué dans la suite pour que vous puissiez comprendre à quel psychopathe vous avez affaire. De fait, je reste dubitative sur l’intérêt de ce premier chapitre. Même si je reconnais un bon réflexe de l’éditeur d’avoir mis une note préventive très précise à ce sujet en début de roman.

BANDES DESSINEES

Cette année, j’ai profité de la situation pour avancer dans mes séries. Du coup le nombre réel de tomes que j’ai lu a fait explosé mon compteur Goodreads, vu qu’il les compte tome par tome !

J’ai donc compté 34 séries (terminées ou non) et oneshots, mais aucun que je pourrais désigner comme ‘mauvais élèves’. Une très bonne année de lecture !

  • 5 coups de cœur
  • 7 bonnes surprises
  • 17 bonnes découvertes
  • 5 découvertes

LE TOP

Vagabond de Takehito INOUE – Beastars de Paru ITAGAKI – L’Enfant et le Maudit de NAGABE

On peut parler d’un palmarès qui va trôner pendant très longtemps au sommet de mes auteurs de BD japonaises préférés. Voire d’artistes, tant la claque est ici aussi bien scénaristique qu’esthétique. En particulier pour Takehito INOUE et NAGABE, que j’ai également découverts dans d’autres œuvres.

Mais le choix a été tout aussi difficile que pour la littérature, cette année. Et peut-être même d’avantage. Les enfants de la baleine aurait été mon premier choix, si ce n’est que je le trouve plus classique d’un point de vue graphique. Pour autant, j’ai rarement été aussi facilement plongée dans un univers, dont j’ai savouré l’ambiance, le lore, l’histoire, les personnages et leur évolution… Que d’émotions à la lecture.

Mais j’aurais également pu inclure Beaume de tigre de Lucie QUEMENER. J’aime son style tout de crayonnés noirs et blancs, ces emprunts autobiographiques, et ses thématiques. Cette quête de liberté face à une autorité du patriarche de la famille ; la sororité entre les sœurs ; la passation de l’héritage familial, issu de l’immigration chinoise à travers les générations. Une très belle BD francophone à découvrir.

LE FLOP (parce qu’il en faut un…)

Card Captor Sakura de CLAMP – Card Captor Sakura Clear Card de CLAMP – To your eternity de Yoshitoki OIMA

J’avoue que je triche un peu. Comme je vous le disais dans ma chronique de Card Captor Sakura, si mon amour d’enfant pour l’anime me rend nostalgique, je suis aujourd’hui plus mitigée, réservée, sur le manga. Sa suite Clear Card est encore plus décevante, car elle se contente de recycler la formule, sans vraiment innover. Rendre les cartes transparentes ne change pas les ficelles réutilisées de l’histoire de Sakura. C’est plutôt ennuyeux dans l’ensemble. Et, bien que je garde une affection particulière pour ses personnages, ça ne me suffit pas pour continuer.

Quant à To your eternity de Yoshitoki OIMA, j’étais très enthousiaste au début de cette série, dont j’aimais beaucoup l’esthétique de l’univers et le principe du voyage initiatique. Celui-ci devenait néanmoins répétitif, et manquait de profondeur. A présent que l’autrice cherche à étoffer l’intrigue, celle-ci prend racines dans des schémas scénaristiques qui ne m’intéressent pas beaucoup. Et comme ça tire un peu en longueur – je ne continuerai pas non plus.

CHALLENGE 2021 ?

Je suis en toujours en train de réfléchir à l’idée de me donner une courte liste de films ou de livres à découvrir cette année. En attendant, voici les objectifs que je me donne :

  • Lire et voir d’avantages d’œuvres produites par des femmes,
  • Lire et voir d’avantages d’œuvres avec des personnages diversifiés,
  • Rattraper trois classiques de littérature,
  • Découvrir au moins cinq essais,
  • Écouter au moins deux de mes livres audio,
  • Écrire d’avantage.

Et ainsi, j’en finis avec ce très long billet ! J’espère que 2020 a malgré tout été une bonne année de découvertes culturelles pour vous. Et je ne peux que vous souhaite une meilleure encore sur 2021 !

Et vous ? Quels sont vos TOP et FLOP de cinéma, de littérature et de bandes dessinées de 2020 ?

La Traversée du Temps, le jour sans fin version Yasutaka Tsutsui

Couverture La traversée du temps (the girl who leapt through time) Yasutaka Tsutsui

Non, ce titre n’est pas un attrape-clics. Ou peut-être que si...

Après tout : en moins d’une centaine de pages, l’héroïne n’a pas le temps de faire plus de trois ou quatre trajets temporels. Elle ne revit pas non plus la même journée. Et elle peut même revenir plusieurs journées dans le passé.

Kazuko est une lycéenne ordinaire jusqu’au jour où elle respire une étrange odeur dans le laboratoire de son école. Le lendemain, elle se rend compte que son calendrier est détraqué. Ou alors, c’est elle qui revit l’histoire… ?

Il n’y a donc pas grand-chose à voir avec le film d’Harold Ramis. Sauf, bien sûr, son principe : le voyage dans le temps. Mais qu’en dit Yasutaka Tsutsui ?

Un concept sans grande originalité mais sans superflu

Le retour dans le temps est une thématique récurrente dans les univers de SF. Épineuse dès lors qu’on tente de lui donner une vraisemblance scientifique, elle est surtout efficace quand on évite justement de la sur-expliquer. Efficacité que l’on retrouve d’ailleurs dans La traversée du temps.

L’auteur fait pour cela appel à deux éléments pour rendre crédible le voyage spatio-temporel. L’un tient des superstitions liées à des faits divers, des disparitions bien connues qui restent inexpliquées. L’autre de la science-fiction elle-même, par le biais du progrès scientifique.

Rien de nouveau à l’horizon (encore plus, cinquante ans après sa publication). Or, le récit gagne en fluidité grâce à la facilité d’intégration de son concept. L’auteur évite ainsi les grabuges de cohérence temporelle et se concentre sur l’essentiel : l’instant présent que vit l’héroïne.

Un récit de voyage temporel figé au présent

La Traversée du temps est rapide à lire. Cela tient évidemment de sa faible épaisseur (une centaine de pages avec beaucoup d’aération dans sa mise en page). Mais c’est aussi dû à son écriture simple, élégante, fluide, et surtout concentrée sur l’action.

C’est donc une mise en situation de son héroïne, qui doit à tour de bras découvrir, accepter et apprivoiser son « don ». Une construction assez linéaire, certes. Mais , là encore, efficace dans la simplicité et la fluidité de sa mise en œuvre. L’auteur parvient assez justement à décrire l’évolution émotionnelle de son héroïne, très crédible jusqu’à la fin.

Mais en laissant la temporalité de l’ordre du décor et non du sujet, la novella n’a, au fond, pas grand-chose à raconter. En restant concentré sur le moment qu’est en train de vivre l’héroïne, le roman paraît donc superficiel et sans grand intérêt.

La Traversée du temps : le double-tranchant de la simplicité

Publiée entre 1965 et 1967, elle est devenue au Japon une des œuvres cultures de la littérature jeunesse japonaise. Déclinée en de multiples adaptations, dont celle de Mamoru Hosoda en 2006, c’est une novella SF et de romance adolescente rafraichissante, bien écrite et non dénuée de poésie.

A bien des égards, la novella est en effet très efficace sur chaque aspect qui la constitue.

Par exemple, elle ne fait pas dans la dentelle inutile quand il s’agit de décrire son univers et ses personnages. Elle utilise sciemment des archétypes de personnages, assez quelconques, mais facilement reconnaissables pour le jeune lectorat visé. En peu de temps, on se retrouve plongé-e dans l’ambiance de ce quotidien adolescent et avec ses personnages attachants.

Mais à l’inverse, c’est cette légèreté du récit qui le rend finalement assez oubliable. Un très bon divertissement, certes. Mais, qu’en reste-t-il au fond, la lecture terminée ?

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Traduit par Jean-Christian Bouvier, publié aux éditions L’école des loisirs (2007), 104 pages, broché 5€80, Littérature japonaise / jeunesse / science-fiction / romance adolescente

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Quelques mots sur Yasutaka Tsutsui et ses autres œuvres :

Yasutaka Tsutsui, né en 1934, est un auteur phare de la littérature de science-fiction japonaise. Plus d’informations de biographie et liens vers ses autres œuvres traduites à retrouver dans ma chronique de sa novella de SF éroti-comique : « Les Hommes salmonelles sur la planète Porno ».


Quatrième de couverture

« Kazuko, la sérieuse et appliquée Kazuko, aurait-elle soudainement perdu la tête ? Depuis quelque temps, elle n’est plus sûre de rien. A-t-elle vécu ou bien rêvé les catastrophes qui se succèdent sur son passage ? L’accident de camion, le tremblement de terre ou l’incendie semblaient pourtant si précis, si réels !

Kazuko a l’impression de savoir à l’avance ce qui va se passer, comme si elle avait fait un saut dans le temps…

Un jour, son calendrier s’est détraqué. Elle rangeait la salle de sciences naturelles quand elle a cru percevoir une silhouette, nostalgique, comme de la lavande, puis elle s’est évanouie…

Il lui faut maintenant convaincre ses amis, Goro et Mazaru, ainsi que son professeur de sciences, qu’elle n’est pas folle. Et surtout découvrir d’où lui vient cet étrange pouvoir… »

L’Homme qui mit fin à l’Histoire, un documentaire, de Ken Liu

Couverture article
Couverture de L'homme qui mit fin à l'Histoire

L’Histoire s’apprête à connaître son instant de vérité.

Deux scientifiques ont mis au point un procédé qui permet d’observer le passé. C’est une révolution historique ! L’invention est cependant encore limitée : une seule personne peut visualiser une période donnée. Après quoi, celle-ci redevient inaccessible et ce, pour toujours.

Qu’à cela ne tienne, les scientifiques sont décidés. La vérité n’attend pas. Leur première cible : les atrocités commises en Mandchourie par l’Unité 731 sous mandat impérial japonais, durant la Seconde Guerre Mondiale.

Un documentaire pour toute fiction

La forme que prend la novella s’inspire de la nouvelle de Ted Chiang (« Aimer ce que l’on voit, un documentaire »).

Dénué de narrateur, L’homme qui mit fin à l’Histoire est donc un texte oral qui se veut neutre. Montage de retranscriptions d’interviews, de débats, de discours, de prises d’opinion…

Le documentaire est un mélange habile de faits très documentés et d’opinions très diverses sur les questions soulevées par l’expérimentation. Cela va du témoignage des familles de victimes à celui d’un ancien membre de l’Unité 731. Des avis d’académiciens, de politiciens, à ceux d’hommes et de femmes ordinaires…

Et comme il se déroule après l’expérimentation, on assiste en réalité au bilan et à la tenue des comptes. Cela évite le débat de rester dans la pure rhétorique et l’anticipation. Ce qui est d’autant plus avisé que le récit a un contexte finalement très contemporain.

Mais c’est aussi une mise en abyme de ce que l’auteur critique : l’Histoire n’échappe pas à son contexte. Elle ne peut donc être neutre.

Où l’Histoire perd de sa majuscule

Si le cadre SF fait appel à l’imaginaire, il propose en réalité un exercice d’analyse rétrospective.

En filigrane du documentaire, les différents intervenants soulignent le contexte géopolitique de l’époque. Il apparaît ainsi qu’au-delà de la responsabilité du Japon, l’auteur vise à interroger celle des communautés internationales.

Comment expliquer en effet qu’il y ait eu autant d’années avant que ces crimes n’aient été dévoilés et reconnus ? Une telle mansuétude n’aurait-elle pas un rapport avec l’intérêt des États-Unis pour les recherches en matière d’armes biologiques ? Ou encore avec la volonté des puissances de l’époque à protéger l’échiquier mondial en place ?

Or, il ne s’agit pas seulement de pointer du doigt mais bien de réfléchir également aux leçons à en tirer. Et de poser en filigrane une autre question : à qui l’histoire devrait servir ?

L’homme qui mit fin à l’Histoire. Mais laquelle ?

La fiction entre de cette façon en résonance avec notre société. Elle questionne notamment notre rapport à l’Histoire, son statut scientifique, politique et social et son caractère péremptoire. En pointant du doigt ses « oublis », Ken Liu dénonce directement son instrumentalisation et le négationnisme politique.

Et il le fait sans se montrer dirigiste ou moralisateur. C’est en cela que L’homme qui mit fin à l’Histoire se révèle une excellente novella de science-fiction. Courte, bien écrite, efficace : un excellent choix pour découvrir la plume et le talent narratif de Ken Liu.

Rendez-vous sur le site de Le Bélial’ pour en savoir plus

Traduit par Pierre-Paul Duransti, publié par les éditions Le Bélial’ (coll. Une heure lumière), 2016, 112p, broché 8,90€, numérique 3,99€, Littérature américaine / Science-fiction


Référence citée :

« Aimer ce que l’on voit, un documentaire » Nouvelle parue dans le recueil « La tour de Babylon », éd. Folio SF (n° 358), trad. Pierre-Paul Duransti et Jean-Pierre Pugi, 2010. Elle a été adaptée au cinéma par Denis Villeneuve dans son film « Premier Contact » en 2016.


Quelques mots sur Ken Liu :

Né en 1976 à Lanzhou (Chine), Ken Liu est un écrivain de science-fiction, fantastique et fantasy sino-américain. Il a fait ses études et vit aux États-Unis depuis l’âge de 11 ans. Il a débuté sa carrière dans la programmation avant de se diriger vers le droit d’entreprise et enfin vers l’écriture.

Sa carrière de nouvelliste a été plusieurs fois récompensée des prestigieux prix Hugo, Nebula ou encore World Fantasy Appart. Et c’est en 2015 qu’il commence à publier sa première série de romans avec La Dynastie des Dents de Lion. Son premier tome a lui aussi remporté le prix Lotus.

Mais Ken Liu est également connu pour avoir traduit et fait connaître des auteurs chinois en Occident. En particulier, Liu Cixin et sa trilogie de science-fiction Le problème à trois corps.

Où trouver ses livres en Français :

  • Chez Le Bélial :
    • Les novellas : L’homme qui mit fin à l’Histoire et Le Regard (coll. Une heure lumière)
    • Les recueils de nouvelles : La Ménagerie de Papier et Les Jardins de Poussière (coll. Quarante-deux)
    • D’autres nouvelles sont disponibles individuellement dans la revue Bifrost
  • Chez Fleuve éditions (coll. Outre Fleuve) ou Pocket :
    • sa série de romans en cours : La Dynastie des Dents de Lion
    • le one-shot dérivé de la saga Star Wars : Luke Skywalker : Légendes

Quatrième de couverture :

« Futur proche.

Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.

Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire. »