Card Captor Sakura de Clamp, quand la nostalgie ne suffit plus

Card Captor Sakura
Couverture du tome 1 de Card Captor Sakura

On a tous nos péchés mignons, ces œuvres de notre enfance auxquelles on voue une admiration nostalgique. Le dessin animé de Card Captor Sakura en fait partie pour moi. Alors, pour me divertir pendant cette période de confinement, je me suis plongée dans la jolie réédition publiée par Pika.

En conclusion de cette « première lecture », je dois admettre être profondément mitigée. D’un côté, elle est géniale car elle a toutes les qualités d’un bon shojo. Elle offre aussi des représentations de personnages féminins et des relations LGBT affirmées plutôt cool. D’un autre, il y a des relations toxiques auxquelles je fais d’avantage attention aujourd’hui. Et qui n’ont surtout aucun intérêt dans le manga.

Commençons par les points forts de Card Captor Sakura.

La diversité sexuelle de ses personnages

A la différence de l’anime, les relations homosexuelles des personnages sont en effet bien plus affirmées. Les personnes le montrent sans détour, offrant des moments très touchants dans le manga. Ainsi, Tomoyo, amie de Sakura, ne cache pas que son dévouement sans faille est lié à son amour profond. Elle ne souhaite que de rendre Sakura heureuse, quitte à s’effacer et la soutenir.

On sait également que leurs mères à toutes deux partageaient le même type de relation. On regrette cependant que, dans les deux cas, l’amour soit à sens unique. Le grand-frère de Sakura est un personnage bisexuel. On lui connait en effet deux relations amoureuses : celle, passée, avec son ancienne professeure de mathématiques, et celle plus récente, avec Yukiko.

Un éventail riche de représentation des femmes

Et cela fait plaisir à voir. Sakura est une héroïne bourrée d’énergie, profondément gentille. Mais elle est surtout très courageuse et persévérante dans son apprentissage de la magie. Elle n’hésite pas à se mettre en danger et à affronter ses peurs pour protéger ceux qu’elle aime.

Tomoyo, sa meilleure amie, est l’un des personnages les plus solides et matures de l’histoire. D’un sang-froid sans commune mesure, elle est très observatrice et intelligente. Sa mère est une femme d’affaire accomplie. Loin des clichés de la femme au foyer, elle dirige son entreprise à la pointe de la technologie. Et jamais une ligne de reproche ne lui sera opposée. Elle emploie par ailleurs pour protéger sa fille des gardes du corps entièrement composées de femmes.

Enfin, Melle Mizugi est un personnage charismatique et mystérieux, peut-être la plus clichée et problématique comme on verra ci-dessous. Cependant, on comprend vite qu’elle permet surtout de faire avancer l’histoire vers son objectif final : que Sakura devienne enfin maîtresse des cartes.

La tendance s’inverse : les garçons deviennent le soutien de l’héroïne

Et c’est sur ce point que l’anime et le manga vont différer. Dans l’anime, Shaolan arrive dans l’école de Sakura et a clairement l’intention de devenir le prochain maître des cartes. Il sera d’ailleurs évalué par Yue le moment venu comme potentiel candidat. Or dans le manga cette rivalité se cristallise rapidement. Shaolan se rendant compte de la force de Sakura, il décide en effet de devenir son appui. C’est d’ailleurs lui qui exprimera le premier des sentiments envers la jeune fille.

D’un côté, ça renforce un des défauts du manga : tout est trop facile pour Sakura. Mais d’un autre, c’est assez rafraichissant. Sakura n’est plus jaugée en comparaison du héro, elle ne l’est que vis-à-vis d’elle-même. Son leitmotiv est d’ailleurs une confiance infaillible en ses capacités, en se répétant que tout ira bien.

Un excellent shojo…

CCS est ainsi un savant mélange d’aventure fantastique et initiatique et d’un quotidien de petite fille en primaire. Il prend appui sur les qualités que l’on retrouve dans les meilleurs shojos. En effet, le merveilleux des cartes magiques que Sakura doit collecter et s’approprier est certes très présent. Mais ce sont les personnages, leurs relations et leur développement personnel qui sont au cœur du récit. C’est donc moins l’adversité qui va compter que la protection de ce qui est cher à Sakura.

Si l’amour est un des sujets centraux dans CCS, il ne s’agit pas que de romance. D’ailleurs, l’accomplissement de l’amour n’est pas un objectif en soi. Tomoyo le personnifie très bien : elle veut simplement le bonheur de Sakura. Peu importe si celle-ci en aime un autre. Sakura elle-même fait montre de cette maturité. Se rendant compte de l’amour porté par Yukiko à son frère, elle ne lui déclare sa flamme que pour pouvoir avancer.

…s’il n’y avait pas eu deux défauts majeurs

Le moins pénible : la quasi absence d’adversité

A l’exception des deux moments clés du récit, il n’y aucun véritable obstacle dans l’histoire. La capture des cartes comme leur transformation auront l’air d’un jeu d’enfant pour Sakura. Les chapitres étant extrêmement court, tout est condensé et rapidement résolu. Malgré la beauté du dessin, on regrette l’absence d’intensité dans les scènes d’action.

On finit par ne plus craindre pour Sakura, ce qui provoque une sensation d’ennui et de répétition à la longue. C’est d’autant plus marquant quand on passe à la seconde partie. Sakura est devenue maîtresse des cartes, mais elle doit encore transformer les cartes de Clow en cartes de Sakura. Le scénario manque cruellement d’inventivité, au point qu’on a une sérieuse impression de redite. Dans une série de 9 volumes à peine, c’est malheureusement assez pénalisant.

C’est une chose à laquelle les créateurs de l’anime ont prêté plus d’attention. Le format plus long des épisodes leur permettent en effet d’ajouter ce qui manque au manga. Même si on connait le résultat, on peut toutefois voir Sakura se retrouver en difficulté, douter, se tromper. Et ça la rend encore plus touchante. Enfin, le passage à la seconde partie de l’histoire est mieux maîtrisée, de sorte qu’elle montre d’avantage l’évolution de son héroïne.

Le vrai problème de Card Captor Sakura : la pédophilie

Impossible de faire abstraction à ces relations toxiques une fois devenue adulte. L’anime a peut-être le défaut de tamiser les relations homosexuelles qui fait la richesse des personnages. Mais il a l’avantage d’effacer un peu les relations pédophiles du manga.

Le plus marquant et dérangeant vient dans la relation entre le professeur principal Terada et Rika, l’amie de Sakura. Dans l’anime, Rika est amoureuse du professeur mais la réciprocité n’est pas aussi clairement montrée. Dans le manga, celui-ci fait sa demande en mariage à la jeune fille, encore en classe de primaire.

Et il n’y a pas que cet exemple. Les parents de Sakura se sont également mariés alors que le père était son professeur. Mizugi sort avec Tôya à l’époque où elle était enseignante stagiaire dans son lycée. Et, plusieurs années plus tard, elle partage une relation amoureuse évidente avec Eriol, du même âge que Sakura…

Trop d’exemples pour que cela puisse passer inaperçu de l’éditeur. Il mettra à cet effet une note au moment où on apprend justement la relation des parents de Sakura. Voici ce qu’elle dit : « Au Japon, on peut se marier dès 16 ans avec le consentement mutuel des familles. Les enseignants sont très respectés et leur salaire supérieur à celui que perçoivent les enseignants en France. » Un peu léger, non ?

Bien évidemment qu’il faut expliquer qu’au Japon, la culture et les mentalités sont différentes à ce sujet. Toutefois, ça semble surtout insuffisant et, au mieux, très maladroit.

Ajouté à cela, le manga précise à plusieurs reprises que les mères de Sakura et Tomoyo seraient en réalité cousines. Et il le fait surtout en le présentant comme quelque chose de très touchant. Alors que ça donne un aspect incestueux qui n’a, en vrai, aucune raison d’être dans le récit. Cela dit, la pédophilie aussi…


En conclusion, hormis par nostalgie, il n’est plus incontournable

Cette découverte du manga rend impossible d’avoir le même regard sur cette œuvre de mon enfance. Comme indiqué plus haut, c’est une œuvre qui pourrait être géniale pour les enfants. Surtout pour la représentation des femmes et des relations diversifiées. Mais que dire de ces relations toxiques normalisées dans le manga…

Alors, oui, je ressens toujours un attachement particulier à ce dessin animé qui m’aura fait rêver durant l’enfance. Mais je ne suis plus certaine que ce soit finalement indispensable de le faire découvrir aujourd’hui. Ou à défaut, je recommanderai de privilégier l’anime où tout cela est plus tamisé.

En savoir plus sur le site de l’éditeur

Nom original : カードキャプターさくら (nom français : Sakura chasseuse de cartes), scénarisé et dessiné par le collectif CLAMP entre 1996 et 2000, série terminée en 9 tomes, Manga – Magical Girl, Shojo, Jeunesse, rééditée en France par les éditions Pika, le tome 9,10€ (Papier), 4,49€ (Numérique)

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Quelques mots sur les autrices

Clamp est un studio créé en 1984 par douze autrices. Elles commencent à dessiner des dojinshis et courtes histoires, avant de se lancer dans des projets de manga de plus grande envergure. En 1989, elles publient leur premier manga, Derayd, Moon of boundary balance.

Puis, elles s’attellent sur leur première œuvre à succès, RG Vega entre 1990 et 1996.

C’est à partir de cette date que le studio se concentre autour de quatre membres uniquement, composé de Nanase Okawa, Mokona, Tsubaki Nekoi et Satsuki Igarashi.

Depuis, le studio est devenu culte, pour la diversité de ses oeuvres qui varient autant de genres (chroniques contemporaines et tranches-de-vie, fantastique, fantasy, science-fiction…) que de public cible.

Outre la republication de Card Captor Sakura, vous pourrez retrouver chez Pika la suite du manga dans l’arc Clear Card, mais aussi les re-publications de Chobits et de Magical Knight Rayearth. Pika propose également le crossover des univers de Clamp, Tsubasa Reservoir Chronicle, le célèbre xxxHolic, la duologie Trèfle ou encore Kobato.

Résumé

« Alors qu’elle feuillette un livre mystérieux, Sakura laisse accidentellement s’échapper aux quatre vents des dizaines de cartes magiques ! La jeune élève de CM1 décide de les récupérer au plus vite. Mais les esprits farceurs des cartes sont peu enclins à se laisser capturer ! Accompagnée de Kélo et de son amie Tomoyo, la jeune fille devra maîtriser ses pouvoirs magiques pour devenir une vraie héroïne !« 

Bonne Nuit Punpun, les prémisses (tomes 1/2), d’Inio Asano

Bonne nuit Punpun

En 2014, j’ai découvert pour la première fois Inio Asano avec ces deux premiers tomes de Bonne nuit Punpun. Frappée par la force du récit, la qualité d’écriture et de dessin de l’auteur, j’ai écrit cette chronique pour garder en mémoire et partager ces premières impressions.

Pourtant, j’ai fini par abandonner la série à la suite des deux tomes suivants, découragée par le pessimisme qu’il s’en dégage. Le portrait dressé de la société japonaise était celui d’un pays où la jeunesse ne trouve pas sa place, où le rapport entretenu par et avec les adultes est très malsain.

Pourtant, sept ans après, je continue à repenser à cette œuvre, en me demandant comment je la recevrais aujourd’hui. Pour cette raison, j’ai décidé de republier cet avis afin que, si un jour je retente de la lire, je puisse y revenir et comparer.

Mais, en fait, n’ai-je réellement lu que deux tomes ?

En prenant du recul sur ma lecture, je me rends compte de tout le sous-texte de l’histoire, des choix habiles faits par l’auteur pour parler de sa société, de la jeunesse, de la famille…

C’est un manga aussi étrange, déroutant et réaliste.

En effet, tout ce qui semble irréaliste au moment de la lecture, exacerbé par l’absurde caricature, devient limpide quand on y repense. L’histoire est celle de l’enfance de ce jeune Punpun et de ses amis. Entrant dans l’âge de la puberté, de l’adolescence, ils découvrent qu’ils doivent avant tout lutter contre un environnement hostile.

Celui d’une société dépravée, hermétique, malsaine. Et face à des adultes qui, loin d’être des modèles et appuis, sont gangrénés par leurs propres névroses.

A son plus simple appareil, un récit initiatique

Punpun est un garçon ordinaire, amoureux de la nouvelle élève de sa classe, Aiko Tanaka. Il est entouré d’une bande de copains très soudée avec laquelle il aime passer du temps. Ensemble, ils découvrent les premiers émois sexuels, à travers les magazines porno.

Comme d’autres enfants, il s’invente un refuge imaginaire afin d’échapper à la réalité sombre des adultes. Ici, celui-ci prend la forme de Dieu, sous l’influence de son oncle qui lui enseigne la formule magique pour l’invoquer. Or, Punpun ressent de plus en plus le besoin de le faire, à défaut de pouvoir se tourner vers les adultes.

Car Bonne nuit Punpun parle aussi d’une famille brisée. Son père, au chômage, est devenu alcoolique et violent. Il fuit après avoir envoyé sa femme rouée de coups à l’hôpital. Sa mère, femme au foyer, est un personnage tout aussi égoïste, dur, brisée, qui semble n’avoir aucun amour pour les enfants. Son oncle Yûichi, pourtant le plus sympathisant pour Punpun, est un homme lubrique et sans emploi.

La singularité esthétique, au service du récit

En voilà un caractéristique particulier au manga : le choix esthétique de la famille de Punpun. Tous les membres sont dessinés comme un oiseau sous les traits d’un enfant. Pourtant, tout leur entourage, humain réaliste, les perçoit comme ils se voient eux-mêmes.

Un choix qui est déroutant, et qui pourtant est une invitation à laisser libre court son imagination, à s’immerger dans le récit. Au final, on est libre de donner à cette famille les traits qu’on leur imagine. Leur singularité esthétique ne changeant en rien leur réalisme.

Punpun n’a pas de voix propre. A l’exception de quelques pensées à la troisième personne, le lecteur n’accède à ses paroles que par celles des autres personnages. Choix narratif étonnant et ambitieux qui invite, une fois de plus, le lecteur à s’identifier.

Ce silence relatif aiguise en effet notre attention sur tout ce qui l’entoure. Il invite à ne pas se concentrer uniquement sur le héros et à sa perception, mais à percevoir ce qu’il voit. On découvre ainsi à quel point tout le monde est bavard autour de lui, et au final, à quel point il est si peu écouté.

Ils parlent avec lui et de lui, pourtant sans réellement porter d’attention à ce qu’il vit vraiment. Ils ne se rendent absolument pas compte de ce qu’il traverse, des changements qui le perturbent.

Les adultes, au crible du regard d’enfants

Si les enfants sont construits de façon très réaliste dans leurs réactions et leur rapport au monde, c’est tout l’inverse des adultes. Ceux-ci sont d’une extravagance et d’une bizarrerie sans commune mesure.

Ce n’est pas rare dans les BD ou les livres jeunesses. Souvent, cela sert à appuyer l’absurdité et l’aveuglement des adultes vis-à-vis de la réalité de l’enfant. Or, ça n’a que rarement aussi contrasté que dans Bonne nuit Punpun.

Et qu’est-ce que cela dit ? Que malgré toute l’expérience de leur propre vie, les adultes ne sont pas à la hauteur. Malgré leur expérience, les adultes semblent désemparés face à l’évolution des enfants. Ils se révèlent incapables de les aider à comprendre leur puberté, la sexualité naissance, à les aider à se protéger de la violence et à se sécuriser face à un avenir incertain.

Les enfants se retrouvent seuls, confrontés à un monde qui leur est hostile. Même Dieu, qui pour un temps servait d’adulte de substitution, se révèle rapidement insuffisant. Et c’est quand Punpun le réalise, qu’il perd définitivement son innocence d’enfant.

Devenir adulte

C’est cette opposition qui marque la critique acerbe et pessimiste du manga sur la société japonaise contemporaine. D’un côté, des enfants encore bercés par l’innocence qui se retrouvent écartés de la société. De l’autre, des adultes incapables de faire face, accaparés par leurs propres névroses et perversions. Or, comment devenir des adultes quand ceux-ci semblent à ce point dépassés ?

Finalement, la singularité de Punpun peut certes étonner au premier regard. Mais on oublie vite qu’il est un oiseau sans voix. Passées les premières pages, ce n’est plus tellement lui que l’on remarque, mais tout ce qui l’entoure.

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Scénarisé et dessiné par Inio ASANO entre 2007 et 2013, terminé en 13 tomes, publié en France par Kana, 7.45€ le tome, 4.99€ le tome en format numérique. Japon – Société, Tranches de vie

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Quelques mots sur l’auteur :

Inio Asano, né en 1980 à Ishioka, est un mangaka japonais réputé pour ses œuvres parlant de la jeunesse, de la société contemporaine, dans des contextes réalistes ou de science-fiction. Il évoque notamment la difficulté pour la jeunesse d’évoluer dans une société restrictive. Des jeunes indécis qui galèrent face à la pression sociale, qui n’accepte pas facilement la différence.

Il est diplômé de l’université de Tamagawa et fait ses débuts auprès du mangaka Shin Takahashi. Il commence en 2000 sa carrière de mangaka et remporte en 2001 le prix GX pour les jeunes auteurs. Prolifique, il a depuis publié plus d’une vingtaine d’œuvres courtes, de recueils d’histoires courtes, de séries longues.

Parmi celles-ci, vous pourrez retrouver publiés en France chez Kana (liste non exhaustive):

Sources : l’article de Pauline Croquet sur lemonde.fr à l’occasion du Festival de la BD d’Angoulême de 2020, la page Wikipédia


Résumé :

« Bonne nuit Punpun nous raconte le quotidien d’un jeune garçon de CM1 nommé Punpun. La fille qu’il aime vient de quitter son école mais fort heureusement une nouvelle vient d’arriver : elle s’appelle Aiko et il en tombe fou amoureux !

Pourtant, la vie de Punpun bascule le jour où son papa est envoyé en prison après avoir roué sa femme de coups. L’oncle emménage chez le jeune garçon. Les journées de Punpun sont partagées entre les cours, les moments complices avec Aiko et les copains avec qui il découvre les mystères de la sexualité…

Pour Punpun et ses amis c’est le début d’une nouvelle aventure qui est finalement celle de la vie.« 

Pompoko, le déroutant film d’Isao Takahata

Pompoko_Fete

Des films de l’excellent Isao TAKAHATA (confrère d’Hayao MIYAZAKI et cofondateur du célèbre studio Ghibli), Pompoko est sans doute le plus déroutant.

Rien à voir, en effet, avec ses autres chefs d’œuvre, Le Tombeau des Lucioles ou Mes Voisins les Yamada.

Ce film est donc une autre preuve de son habileté. A varier son style, à étonner son spectateur et à proposer une œuvre aux grilles de lecture multiples.

Pompoko, une œuvre jeunesse pour adultes

Pompoko est en effet une œuvre remarquable qui n’aura pas la même portée en fonction de l’âge de son public.

Derrière son apparence de comédie / fable écologique, avec ces petits animaux personnifiés, fêtards, oisifs et lubriques, l’œuvre ne cache rien de la violente réalité des Tanukis. A l’aune de l’urbanisation massive du Japon dans la seconde moitié du XXe siècle, c’est leur survie qui est en jeu.

C’est cette ambivalence des regards et sa portée trans-générationnelle qui fait de Pompoko une œuvre jeunesse de qualité. Loin d’être cloisonnée au public à qui elle semble adressée, elle propose une double lecture.

Dès le début du film, un contrat tacite se conclut avec le spectateur. La métamorphose des ratons laveurs réalistes en Tanukis humanisés montre la réalité décrite au-delà de la fable.

Le chara-design mignon sert en effet à rendre ces créatures attachantes et identifiables pour le jeune lecteur. Il dresse le terrain de la suspension consentie d’incrédulité, sans rester dans le pur fantastique.

Pompoko n’est pas donc pas que de la fiction. C’est une réalité des temps modernes habilement mise en scène, qui fait tout son intérêt.

Au-delà de la comédie, une tragédie douce-amer

(Et puis, disons-le : réalistes, les Tanukis auraient eu l’air bien ridicule à user de leurs boules pour se métamorphoser.) Mais outre cette boutade assez comique du film, celui-ci se révèle d’une grande complexité et d’une justesse à toute épreuve.

La gravité du récit est construite de manière progressive. Elle se dresse indubitablement, alors que les Tanukis, du haut de leur ingéniosité combattive, passe et repasse de l’espoir au découragement.

A cause de cela, le film souffre de quelques longueurs. Mais elles trouvent ancrage dans le sentiment d’attente volontaire. Elles servent à renforcer la conviction irréfutable d’une lutte vaine.

Par la force ou par la négociation, rien y fait : l’expansion urbaine des humains continuent à ravager leur habitat.

La légèreté du film bascule. De l’allégresse des petites victoires et l’esprit combattif, les Tanukis se résignent à profiter de leurs derniers instants. Leur monde paisible arrive à sa fin, ne les laissant que peu de choix.

Au-delà de la morale : porter un regard critique sur notre monde

Critique et même sévère, le film ne s’abaisse pourtant pas à la facilité de la morale. Les humains ne sont pas diabolisés. Pour la plupart, ils obéissent à un mouvement de modernisation du pays. Et ils ne se rendent tout simplement pas compte des conséquences de leurs choix dans leur environnement.

La critique n’en est pas moins acerbe. La dureté et la violence des scènes, croissantes au fur et à mesure que les Tanukis sont au pied du mur, en témoignent. Le film prend scène dans les années où le Japon entre dans une croissance inédite. Le pays connait alors une très forte expansion urbaine et modernisation. Au-delà de la « transformation », Pompoko dénonce l’expansion aveugle et la destruction pure et simple de l’environnement.

Bien qu’ancré dans la tradition et le folklore japonais, le film réussit malgré tout à avoir une portée universelle. C’est sa capacité à raconter une bonne histoire, tout en proposant une réflexion sur ce qu’elle raconte de nous, qui fait de Pompoko un chef d’oeuvre.

Réalisé par Isao TAKAHATA en 1994, studio Ghibli, Film d’animation japonais – Drame, Fantastique, Comédie, Jeunesse


Quelques mots sur Isao Takahata

Isao Takahata (1935 – 2018) est un réalisateur de films d’animation japonais. Il est connu pour ses œuvres pacifistes et progressistes, et pour être cofondateur des studios Ghiblis avec Hayao Miyazaki.

Étudiant la littérature française à l’Université de Tokyo, l’auteur est marqué par sa découverte de Paul Grimault et Jacques Prévert. La Bergère et le Ramoneur et Le roi et l’oiseau lui auraient en effet inspiré sa carrière artistique.

C’est en 1959 qu’il rejoint les studios Toei. Il y fait la rencontre de Hayao Miyazaki, avec qui il réalisera Horus, le prince du soleil en 1968. Les deux réalisateurs continueront à contribuer ensemble par la suite. Soit en codirigeant les films, soit en se supervisant l’un l’autre dans leurs productions.

A la Toei, on les retrouve à la manette de Heidi, la petite fille des alpes, Nausicaa et la vallée du vent, et encore Lupin III. Après la démission de Hayao Miyazaki du studio, Isao Takahata l’aidera à produire son film, Conan le fils du futur.

Puis, ils créent ensemble le studio Ghibli en 1985, où Isao Takahata réalisera quelques uns de ses chefs d’œuvres.

En 1988 Le tombeau des lucioles contribue à le faire connaître du public occidental. Très vite, le réalisateur se détache de son partenaire en termes de style. Se considérant comme un réalisateur de films, d’avantage que créateur de films d’animations, il se permet plus de libertés esthétiques.

Son œuvre en est le reflet. Ainsi, Le Tombeau des Lucioles est un récit de guerre réaliste. Pompoko (1994) est une fable écologique fantastique pour la jeunesse. Souvenirs goutte à goutte (1991), une chronique de vie contemporaine. Mes voisins les Yamada (1999), une comédie satirique d’une famille japonaise sous forme de sketchs. Le conte de la Princesse Kaguya (2013), une adaptation féministe d’un célèbre conte japonais.


Résumé :

Jusqu’au milieu du XXe siècle, les tanukis, emprunts d’habitudes frivoles, partageaient aisément leur espace vital avec les paysans. Leur existence était douce et paisible… Un dû et don de la nature, en somme : un équilibre qui ne semblait jamais pouvoir être menacé…