Les hommes salmonelle sur la planète Porno, de la SF éroti-comique de Yasutaka Tsutsui

Traduit par Miyako Slocombe

Publié par les Nouvelles Editions Wombat, 2017, 96p, broché à 16€, ebook à 10,99€ (voir sur le site de l’éditeur)

Littérature japonaise / Science-fiction


Les bonnes découvertes

Sur la planète subtilement surnommée Porno, les scientifiques terriens sont inquiets pour leur intégrité. En absence de toute agressivité, les espèces locales, autant animales que végétales, se livrent à une véritable orgie, faisant fi de toute considération de leur nature.

Lorsqu’une de leurs collègues se fait féconder contre sa volonté, ils lancent une expédition à la rencontre des Nunudiens, seule population humaine originaire de la planète, afin de leur demander de l’aide.

Avec un tel postulat, et un tel titre, la novella donne immédiatement le ton. On passera sur la lourdeur de l’humour graveleux et les quelques réflexions machistes, pour souligner l’inventivité de l’univers qui n’est pas dénué de complexité et de cohérence.

En parallèle des aventures ubuesques des scientifiques, l’auteur propose un récit parodique qui mêle réflexion éthique et débats scientifiques. L’hypothèse portée par le narrateur serait en effet que la planète évoluerait selon un angle contraire à celui de la Terre : celui de la dégénérescence.

Le récit laisse donc place à un dialogue incessant entre les deux scientifiques de l’expédition. Dépassés par ce qui les entoure, ils feront appels aux théories de Darwin, de Freud ou encore de Lorenz, afin de lui trouver du sens. Mais, loin de casser le rythme, celui-ci transforme un environnement loufoque en un système efficace et crédible.

En filigrane de ce dialogue, et au-delà des considérations morales des scientifiques, c’est en réalité une utopie qui fait surface. Un monde où il n’existe aucun prédateur et où domine l’amour tout en étant capable de s’auto-réguler dans une certaine harmonie.

Petit à petit, les scientifiques, qui se moquaient de la planète, la traitant de vicieuse à chaque page du livre, deviennent contre leur gré le sujet de gausserie. Par leur obsession à la pudeur, ils ne font montre que de leur propre obscénité, qu’ils cachent à défaut de réussir à dominer.

Au-delà de la parodie, Les hommes salmonelle sur la planète Porno fait fi de sa linéarité pour proposer un court récit efficace tant dans sa forme que dans son fond. Un bon premier pas afin de découvrir l’auteur, et malheureusement, de nos jours encore, un des seuls textes traduits en Français.

A propos de l’auteur

Yasutaka Tsutsui, né en 1934, est un auteur de science-fiction et de fantastique japonais réputé pour son style satyrique et son humour noir. Il mêle très souvent à ses récits des thématiques qui ont fait l’objet de sa thèse de fin d’études : la psychanalyse et le surréalisme.

Auteur à la fois acclamé et controversé au Japon, il est néanmoins réputé pour être un des piliers incontournables de la science-fiction japonaise moderne.

Ses oeuvres sont aussi très connues pour leurs excellentes adaptations. Entre autres, La traversée du temps adapté par Mamoru Hosoda et Paprika par Satoshi Kon.

Auteur prolifique de plus d’une trentaine de romans et autant (voir plus) de recueil de nouvelles, il est néanmoins assez peu traduits en France.

Vous pourrez retrouver La traversée du temps à L’école des loisirs, Hell et Les hommes salmonelle sur la planète Porno chez Nouvelles Editions Wombat. Vous pourrez trouver éventuellement deux recueils de nouvelles sur le marché de l’occasion : Le censeur des rêves ou Les cours particuliers du professeur Tadano, publiés par les éditions Stock.

PS : Notez qu’il y a quelques traductions complémentaires à retrouver parmi les éditeurs anglophones, dont notamment Paprika paru aux éditions Vintage, que je vous recommande également.

Résumé du livre :

Si la planète Nakamura est surnommée « planète Porno » par l’équipe d’explorateurs et de scientifiques japonais qui y ont installé leur base d’études, c’est que la végétation comme la faune ont la fâcheuse habitude de forniquer à tout va, se croisant avec n’importe quels genre ou espèce et produisant ainsi un écosystème des plus étranges, à la fois énigmatique et dégoûtant ! Aussi nos savants sont-ils fort perplexes lorsqu’une de leurs collègues tombe enceinte, inséminée par une spore pas très catholique…

Afin de découvrir comment la soigner, trois hommes sont alors envoyés en mission pour contacter la tribu d’humanoïdes autochtones et impudiques qui semble détenir le secret de la coexistence dans ce milieu. Mais leur voyage à travers la planète Porno, parmi les crocopile-à-l’heure, les tatami-popotames et autres méduses-cul-en-l’air, leur réserve bien des surprises, parfois plaisantes, parfois moins…

Moquant les distinctions biologiques, Yasutaka Tsutsui prouve dans cette parodie de SF érotico-comique que tous les goûts sont dans la nature !

Au cœur du Yamato, le second cycle de romans d’Aki Shimazaki

Couverture du coffret Au Coeur du Yamato

Pentalogie composée de Mitsuba, Zakuro, Tonbo, Tsukushi, Yamabuki

Publiée aux éditions Actes Sud, 33,40€ le coffret, 6.50€ le tome individuel (voir le site de l’éditeur)

Contemporain / Japon / 20e siècle


Les bonnes découvertes

Vous pouvez retrouver mon avis sur son premier cycle de romans en cliquant ici.

De la même façon que pour Le poids des secrets, ce second cycle propose de suivre en cinq tomes la destinée de narrateurs différents, plus ou moins liés. Dans Au cœur du Yamato, ce point commun est la société d’import-export Goshima où la majorité d’entre eux auront travaillé.

Il y a donc une sorte de continuité avec le précédent cycle. La majorité des personnages auront connu la Seconde Guerre Mondiale, entre autre dans le roman Zakuro, où Tsuyoshi Toda part à la recherche de son père, supposé disparu dans les camps russes en Sibérie. Mais on y retrouve cette fois un passage de flambeaux à la génération suivante.

Les thématiques abordées se font de fait plus actuelles. Il sera question de la période de plein essor économique du Japon, qui a fait émerger la figure du salary man. On parle notamment des effets du wa (signifiant « harmonie », « paix » ou encore « Japon ») qui conditionne les rapports sociaux et notamment les rapports hiérarchiques en entreprise (dans le roman Mitsuba).

L’autrice parle aussi des brimades scolaires et du suicide (Tombo). Mais elle aborde surtout d’avantage des relations hommes/femmes, par l’entremise des rencontres arrangées en vue d’un mariage, les miais (Yamabuki), par exemple, ou encore l’homosexualité (Tsukushi).

On y retrouve l’écriture fluide et aérienne d’Aki Shimazaki, mais aussi la délicatesse et la subtilité dans le traitement psychologique des narrateurs. La richesse des thématiques et l’émotion douce-amer font toujours la force de ces récits, plaisants et addictifs.

Néanmoins, sans la sensation de fraicheur du premier cycle, celui-ci a paru redondant, plus maladroit et inégal dans la façon d’aborder certains sujets. Le lien entre les différents personnages étant moins ténus, certaines coïncidences pour les raccorder entre eux ou leur faire mutuellement référence ont paru un peu forcées, mais cela tient du détail.

Bien que je préfère Le poids des secrets, c’est une bonne découverte, que je vous recommande si vous vous intéressez à la société japonaise (en particulier pour Zakuro, Tonbo et Yamabuki).

A propos de l’autrice

Née à Gifu, en 1954, Aki Shimazaki a enseigné au Japon avant de partir vivre au Canada en 1981 où elle a appris le français. Elle a commencé à publier (en français) avec son premier roman, Tsubaki (1999).

Sa bibliographie se compose en trois cycles de cinq romans chacun. Ils s’articulent autour d’une dynamique commune et entrecroisent le destin de différents narrateurs au sein d’un même univers.

Elle dresse ainsi dans ses livres un portrait détaillé de la société japonaise, à travers son histoire, sa culture, son évolution et aussi ses tabous.

Ses romans ont remporté plusieurs prix, dont par exemple le Prix de la Société des écrivains du Canada pour Tsubaki, le prix Ringuet 2001 pour Hamaguri, etc.

En France, elle est publiée par les éditions Actes Sud qui propose d’acheter ses cycles par coffret ou individuellement.

Résumé des tomes :

Mitsuba

Takashi Aoki est un salarié prometteur, engagé par la société d’import-export Goshima, à la suite de son père, décédé quand il était encore jeune. Alors qu’il est sur le point de faire sa demande en mariage à la jeune réceptionniste avec qui il prend également des cours de langues, il reçoit une offre de mutation pour la succursale de Goshima à Paris.

Zakuro

Bien que le père de Tsuyoshi Toda ait disparu dans les camps de Sibérie à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la mère de celui-ci, atteinte d’Alzheimer, attend toujours son retour, persuadée qu’il est encore en vie.

Tonbo

Alors qu’il a ouvert un juku (école privée) suite à sa démission de la société Goshima, Nobu reçoit la visite d’un ancien élève de son père, professeur de lycée, pour lui parler des événements qui ont conduit au suicide de ce dernier et s’excuser.

Tsukushi

Alors qu’elle venait d’accepter la pressante demande en mariage du fils du directeur de la banque Sumida, celui-ci accepta d’adopter l’enfant que Yûko attendait d’un autre, sans en dire un mot à leur entourage. Treize ans plus tard, alors qu’elle pensait leur famille heureuse, elle découvre qu’un autre secret cachait le sien.

Yamabuki

A l’aune du mariage de sa nièce, Aiko se remémore les cinquante ans de son second mariage et le coup de foudre qu’elle avait eu pour cet homme, croisé dans un train qui lui avait glissé sa demande sur une feuille de papier sans même lui avoir parlé.

Le poids des secrets

Pentalogie composée de 5 tomes (Tsubaki, Hamaguchi, Tsubame, Wasurenagusa, Hotaru)
écrite par Aki Shimazaki
publiée en France par les éditions Actes Sud, collection Babel
Littérature québécoise/japonaise
Contemporain / Historique / Japon / Secrets de familles
Coffret de l’intégrale 33€, Petit format 6,60€ /tome
En savoir plus sur le site de l’éditeur

LES BONNES SURPRISES

Résumé des tomes :
Tsubaki
La mère de Namiko vient de mourir. Pour héritage, elle lui lègue deux carnets, l’un à son intention et l’autre à celle de son demi-frère, dont Namiko ignorait jusque-là l’existence. Dans son carnet, elle y découvre le passé de cette mère discrète, aux lourds secrets.

Hamaguchi
Yukio se remémore les vestiges de son enfance ; des drames qu’il a vécus, en tant qu’enfant naturel et à cause de la bombe atomique à Nagasaki ; mais aussi de ses amours de jeunesse dont il ignorait tout jusqu’à la veille de la mort de sa mère.

Tsubame
Après le tremblement de terre qui a dévasté le Kanto, pour protéger sa fille des appels à la violence contre les Coréens vivant au Japon en 1923, la mère de Mariko la confie au prêtre d’une église japonaise qu’elle connaissait, avant de partir à la recherche de son frère et disparaître à jamais.

Wasurenagusa
En tant qu’héritier de la famille Takahashi, Kenji tente de fuir la pression familiale qui ne songe qu’à lui trouver une nouvelle femme afin de perpétrer leur lignée et dont les parents ne sont pas prêts à accepter son secret ni la femme dont il est tombé amoureux, Mariko.

Hotaru
Tsubaki rend régulièrement visite à sa grand-mère, qui souffre d’hallucinations depuis une commotion cérébrale. Mais un jour, alors qu’elle vit un moment de lucidité, celle-ci finit par lui raconter les souvenirs de sa jeunesse dont elle n’avait encore parlé à personne jusque-là.


En cinq volumes indépendants, Le poids des secrets traverse l’histoire du Japon au 20e siècle, et recompose le puzzle de la vie de deux familles, leur généalogie, leur société et l’histoire de leur pays.

C’est un texte délicat qui s’intéresse de près à la psychologie des membres de ces familles japonaises ayant survécu aux nombreux drames du siècle dernier : entre autres, lors du grand tremblement de terre de 1923 qui a détruit le Kantô et le massacre de Coréens qui y a fait suite ; lors de la Seconde Guerre Mondiale, en particulier au Mandchourie après l’invasion soviétique et à Nagasaki, lorsque la bombe atomique est tombée sur le district d’Urakami…

Ce n’est cependant pas un récit historique, mais une histoire à échelle humaine, par laquelle l’autrice décrypte certains tabous de son pays, fruits à la fois de son histoire, de sa société, de sa culture et de ses traditions. J’ai apprécié la lucidité de ses narrateurs, leurs regards critiques envers leurs situations et leur propre société, sans qu’ils ne tombent jamais dans le pathos, la condamnation ou quelconque manichéisme.

Le choix de cette narration donnant directement, dans chacun de ses livres, la voix à un membre particulier de la famille, est idéal pour rendre compte de la complexité de la psyché humaine, notamment au regard de leurs secrets qui vont conditionner leur vie, leur histoire et leurs relations.

Bien que les tomes reviennent incessamment sur les mêmes périodes de l’histoire (autant celle avec un grand « H » que celle des protagonistes), l’autrice réussit avec brio à apporter à chaque livre un véritable cœur, avec des thématiques et des enjeux spécifiques, qui renforcent la profondeur de chacun de ses personnages. On pourrait très bien en lire un des tomes au hasard sans être totalement perdu et en ayant la même sensation que s’il avait été un tome unique.

De plus, l’autrice évite un des principaux écueils à ce type de série-puzzle, c’est-à-dire qu’elle finisse à la fois par devenir trop répétitive et sur-explicite. Or, à l’exception du tout dernier volume où je suis plus réservée, malgré l’intérêt de son sous-texte, il m’a semblé qu’Aki Shimazaki est parvenue à cadrer son récit de sorte à laisser, à chaque tome, le lecteur combler par lui-même les trous des non-dits, rendant ainsi chaque volume indispensable à la pentalogie.

Dès le premier volume, j’ai été happée par la subtilité de l’écriture (écrit directement en Français par l’autrice), la poésie sous-jacent la dureté de ses thématiques, la finesse et le réalisme de ses personnages charismatiques, qui tout à leurs secrets et enjeux individuels, aspirent communément à la liberté et à la dignité.

Dévoré en quelques jours, Le poids des secrets est un premier cycle de romans magnifique qui ne me donne qu’une envie : me plonger dans toute la bibliographie d’Aki Shimazaki dans les semaines à venir. Affaire à suivre !


Ce que j’ai le plus aimé :

  • La cohérence des tomes entre eux et la part laissée à l’interprétation pour les lecteurs
  • La finesse de la psychologie des personnages charismatiques
  • Les thématiques abordées et les réflexions sur le Japon du XXe siècle, son histoire et sa société
  • L’ode à la liberté, la dignité, la vérité, l’amour et la famille

Ce que j’ai moins aimé :

  • Un dernier tome un peu plus répétitif et explicite que les précédents – même s’il propose une bonne conclusion à la série
  • Le secret de Kenji Takahashi moins travaillé dans la façon dont il a un impact sur sa psyché et ses choix dans le 4e tome – un personnage globalement plus creux que les autres

カードキャプターさくら – Card Captor Sakura

Card Captor Sakura

Scénarisé et dessiné par le collectif CLAMP entre 1996 et 2000
Série terminée en 9 tomes
Manga – Magical Girl, Shojo, Jeunesse
Origine – Japon
Rééditée en France par les éditions Pika
Voir le site de l’éditeur, par tome : 9,10€ (Papier), 4,49€ (Numérique)

LES MITIGES

Résumé : « Alors qu’elle feuillette un livre mystérieux, Sakura laisse accidentellement s’échapper aux quatre vents des dizaines de cartes magiques ! La jeune élève de CM1 décide de les récupérer au plus vite. Mais les esprits farceurs des cartes sont peu enclins à se laisser capturer ! Accompagnée de Kélo, un petit animal étrange et de son amie Tomoyo, la jeune fille devra apprendre à maîtriser au mieux ses pouvoirs magiques pour devenir une vraie héroïne !« 


On a tous nos péchés mignons, ces œuvres de notre enfance auxquelles on voue une admiration nostalgique. Le dessin animé de Sakura la Chasseuse de cartes en fait partie pour moi. Alors, pour me divertir pendant cette période de confinement, je me suis plongée dans la jolie réédition publiée dernièrement chez les éditions Pika. En conclusion de cette « première lecture », je dois admettre être profondément mitigée : d’un côté, elle est géniale car non seulement elle a toutes les qualités d’un bon shojo mais offre aussi des représentations de personnages féminins et des relations LGBT affirmées plutôt cool. D’un autre, il y a un aspect que je ne peux plus ignorer en tant qu’adulte et qui me fait grincer des dents à l’idée que ce soit exposé aux plus jeunes, en tout cas sans aucun accompagnement.

Commençons par tout le positif du manga.

A la différence de l’anime, les relations homosexuelles des personnages sont en effet bien plus affirmées et assumées par ces derniers, offrant des moments très touchants dans le manga. Ainsi, Tomoyo, la meilleure amie de Sakura, ne cache pas que son dévouement sans faille envers cette dernière est lié à son amour profond et la volonté de la rendre heureuse, quitte à s’effacer et la soutenir. On sait également que leurs mères à toutes deux partageaient le même type de relation, même si, encore une fois, l’amour restera à sens unique. Le grand-frère de Sakura est un personnage bisexuel, puisqu’on lui connait deux relations amoureuses : celle, passée, avec son ancienne professeure de mathématiques, et celle plus récente, avec Yukiko.

Il faut également reconnaître à CCS qu’il offre pléthores de représentations de personnages féminins qui font plaisir à voir. Sakura est une héroïne bourrée d’énergie, profondément gentille, mais également très courageuse et persévérante dans son apprentissage de la magie. Elle n’hésite pas à se mettre en danger et à affronter ses peurs pour protéger ceux qu’elle aime. Tomoyo, sa meilleure amie, est l’un des personnages les plus solides et matures de l’histoire, d’un sang-froid sans commune mesure, elle est très observatrice et intelligente. La mère de cette dernière est une femme d’affaire accomplie et affairée la plupart du temps à diriger son entreprise à la pointe de la technologie, sans que jamais ça ne lui soit reproché dans le manga. Elle emploie par ailleurs pour protéger sa fille des gardes du corps entièrement composées de femmes. Melle Mizugi est un personnage charismatique, mystérieux, ayant des pouvoirs lunaires qu’elle utilise pour apporter un soutien non-négligeable à Sakura à un moment clé de l’histoire. Etc. 

En réalité, les personnages masculins dans le manga servent principalement à soutenir Sakura ou la challenger pour la faire progresser. Et c’est un des écarts vis-à-vis de l’anime, puisque Shaolan qui est, dans ce dernier, son concurrent à la chasse aux cartes ne l’est dans le manga qu’à instant de leur rencontre. La preuve en est qu’il ne gagnera aucune carte et ne sera pas « testé » par Yue comme potentiel Maître des Cartes. D’un côté, ça renforce un des défauts du manga où Sakura avance dans sa collecte sans aucune difficulté. D’un autre, je trouve ce choix assez positif puisqu’il n’est pas foncièrement nécessaire que la force de Sakura soit jaugée en comparaison de celle d’un garçon mais plutôt du dépassement de soi tout simplement.

CCS est ainsi un savant mélange d’aventure fantastique et initiatique et d’un quotidien de petite fille en primaire, qui prend appui sur les qualités que l’on retrouve dans les meilleurs shojos. En effet, malgré le merveilleux des cartes magiques que Sakura doit collecter et s’approprier, ce sont bien les personnages, leurs relations et leur développement personnel qui est au cœur du récit. C’est donc moins l’adversité qui va compter que la protection de ce qui est cher à Sakura, les cartes de Clow étant considérées par celles-ci comme de nouvelles amies au même titre que les humains qui l’entourent.

Si l’amour est un des sujets centraux dans CCS, il faut toutefois nuancer qu’il s’agit de tous les amours possibles dans une vie et pas uniquement de la romance. De plus, l’accomplissement de l’amour n’est pas l’unique but, ce qui est personnifié par le personnage de Tomoyo qui déclare aimer Sakura tout en souhaitant son bonheur d’avantage qu’un amour partagé. Un autre exemple : Sakura que l’on voit amoureuse de Yukiko depuis le début du manga se résignera et se consolera rapidement de son cœur brisé, puisqu’elle connaît les sentiments de celui-ci pour son frère et que rien ne compte plus pour elle que de protéger ceux qu’elle aime. Et c’est vraiment ça, le leitmotiv et le cœur du récit.

En revanche, le manga a deux écueils dont un est, à mon sens, très problématique.

D’abord le moins dérangeant : à l’exception des deux moments clés du récit, il n’y aucun véritable obstacle dans l’histoire. La capture des cartes de Clow de même que leur métamorphose en cartes de Sakura est un véritable jeu d’enfant, si bien qu’il n’y a aucune intensité dans les scènes. Malgré la beauté du dessin, on n’a pas vraiment le temps d’apprécier le pouvoir des cartes qu’elles sont capturées et rangées dans le deck de Sakura, et on passe au chapitre suivant. Du coup, on ne craint jamais que l’héroïne échoue ou soit blessée, ce qui rend, malgré tout, la lecture assez monotone et prévisible.

Et puis, il y a le vrai problème, celui au-dessus duquel je ne peux pas passer outre : les relations pédophiles sont bien trop nombreuses dans le récit pour être de simples écarts. Le professeur principal de Sakura, Terada, offrant une bague de fiançailles à son amie Rika, alors qu’elle n’est encore qu’une élève de primaire ; le professeur Mizuki et Tôya quand il était encore collégien et elle enseignante en stage dans son école ; la même Mizuki avec Eriol, lui-même élève de primaire et nouveau camarade de Sakura en deuxième partie du roman ; le père de Sakura a épousé sa mère quand il était encore son enseignant. Et quand bien même il s’agit d’amour à sens unique, on apprend dans le manga que les mères de Tomoyo et de Sakura étaient cousines, apportant également un peu d’inceste dans l’histoire. Et tout cela est, dans le manga, parfaitement normal voir présenté comme des instants « touchants » du récit.

La seule note accordée par la réédition à cet égard se retrouve lorsque Sakura rencontre pour la première fois la mère de Tomoyo et que celle-ci reproche au père de Sakura d’avoir épousé son élève quand il n’était encore qu’enseignant-stagiaire. Voici ce qu’elle dit : « Au Japon, on peut se marier dès 16 ans avec le consentement mutuel des familles. Les enseignants sont très respectés et leur salaire supérieur à celui que perçoivent les enseignants en France. »

Alors, oui, quand une œuvre, de surcroît destinée à la jeunesse, présente des relations pareilles, il est important que la lecture soit commentée. Bien sûr qu’il faut présenter les différences culturelles, qui expliquent dans une certaine mesure en quoi certaines choses sont tolérées et légalement possibles dans un pays plutôt qu’un autre. Mais là encore, ça nécessiterait d’aller plus loin dans l’analyse. Je ne pense pas cependant que ce soit très judicieux d’ajouter la différence salariale vis-à-vis de la France (qu’est-ce que ça veut dire ?) ; que les enseignants soient perçus au Japon comme des gendres enviables, soit, mais est-ce pour autant que cela explique le fait qu’ils épousent leurs élèves de lycée ? Et que penser de l’absence de note lorsque Terada demande son élève de CM1 de l’épouser ? Je trouve qu’en ce sens, la seule note glissée dans l’édition reste largement insuffisante et, au mieux, maladroite.

Pour conclure, malgré tout le bien que je continue de penser de CCS, je recommanderai plutôt de ne pas le faire lire à un jeune public et de préférer, si on tient vraiment à le partager à un enfant, sa version animée. Certes, les relations LGBT y sont moins affirmées (bien que suggérées), mais à l’inverse ces relations puantes sont aussi plus tamisées. J’ai souvenir, par exemple, d’une Rika en effet très amoureuse de son professeur principal, mais beaucoup moins de sa réciprocité. Dans mon regard de pré-adolescente, cela me semblait naturel. Dans mon regard d’adulte, cela me semble très dérangeant, d’autant plus que le manga et l’anime auraient très bien pu s’en passer, sans que cela change quoi que ce soit au récit. Quel dommage, non ?


Ce que j’ai le plus aimé :

  • Les personnages et relations LGBT
  • Les nombreuses représentations de personnages féminins diverses
  • Le leitmotiv de Sakura
  • Les cartes et les créatures magiques

Ce que j’ai moins aimé :

  • Les relations pédophiles et incestueuses…
  • L’absence totale d’adversité ou d’obstacles véritables
  • La répétitivité des aventures de Sakura dans la seconde moitié de la série

おやすみプンプン – Bonne Nuit Punpun (tomes 1-2)

Bonne nuit Punpun

Scénarisé et dessiné par Inio ASANO entre 2007 et 2013
Série terminée en 13 tomes
Manga – Société, Tranches de vie
Origine Japon
Édité en France par Kana
Voir sur le site de l’éditeur, 7,45€ le tome (broché), 4,99€ le tome (ebook)

LES COUPS DE CŒUR

Résumé : « Bonne nuit Punpun nous raconte le quotidien d’un jeune garçon de CM1 nommé Punpun. La fille qu’il aime vient de quitter son école mais fort heureusement une nouvelle vient d’arriver : elle s’appelle Aiko et il en tombe fou amoureux !
Pourtant, la vie de Punpun bascule le jour où son papa est envoyé en prison après avoir roué sa femme de coups. L’oncle emménage chez le jeune garçon. Les journées de Punpun sont partagées entre les cours, les moments complices avec Aiko et les copains avec qui il découvre les mystères de la sexualité…
Pour Punpun et ses amis c’est le début d’une nouvelle aventure qui est finalement celle de la vie.
« 


En 2014, j’ai découvert Inio ASANO avec les premiers tomes de Bonne nuit Punpun, que je n’ai malheureusement pas continué (pas encore, du moins) car son portrait pessimiste de la société japonaise dans les deux tomes suivants m’avaient découragée. Mais, quelques années après, j’aimerais beaucoup m’y retenter. Je vous republie l’avis que j’avais rédigé à l’époque après avoir lu ces deux premiers tomes car il me semble que mon avis n’a pas changé.

Mais, en fait, n’ai-je réellement lu que deux tomes ? Difficile à croire. En prenant du recul sur ma lecture, je me rends compte de tout le sous-texte de l’histoire, des choix habiles faits par l’auteur pour parler de sa société, de la jeunesse, de la famille… C’est un manga aussi étrange, déroutant et réaliste.

En effet, tout ce qui paraît irréaliste, tant par l’absurdité que la caricature, devint limpide en prenant du recul sur ce que l’histoire raconte : on y retrouve la part d’enfance de Punpun et ses amis entrant en âge de la puberté et de l’adolescence et devant lutter pour s’en sortir à la fois dans l’environnement hostile d’une société dépravée, hermétique, malsaine, et face à des adultes qui, tout le contraire de modèles et d’appuis, sont gangrénés par leurs névroses.

A son plus simple appareil, l’histoire paraît anodine : Punpun est un jeune garçon qui tombe amoureux de la nouvelle élève arrivée dans sa classe, Aiko Tanaka. Il est entouré d’une bande de copains soudée avec laquelle il passe son temps à s’amuser. On y retrouve les affres des jeunes garçons arrivés à l’âge de la puberté découvrent leur sexualité, chipent des magazines porno… Rien de très extraordinaire.

Comme beaucoup d’enfants, Punpun s’invente un refuge pour échapper à une réalité trop sombre et dure pur lui. Ici, il prend la forme de Dieu, inspirée par la formule magique que lui enseigne son oncle, lorsqu’il ne peut plus se tourner vers personne.

Car Bonne nuit Punpun parle aussi d’une famille brisée : son père au chômage, est devenu alcoolique et violent, au point d’envoyer sa femme à l’hôpital avant de fuir ; sa mère, femme au foyer, personnage égoïste, dure, et qui n’aime pas les enfants ; son oncle, Yûichi, également sans emploi, personnage lubrique, venu s’ajouter à leur foyer déséquilibré…

Là où le manga se révèle le plus déroutant, c’est dans le choix esthétique de la famille de Punpun, où chaque membre prend la forme d’un oiseau très schématisé, alors que leur entourage les perçoit comme des humains ordinaires. C’est un choix étonnant mais qui est une invitation à laisser libre court à son imagination, à s’y immerger.

S’ajoute également le fait que Punpun n’a pas de voix propre. Encore une fois, les autres l’entendent et le comprenne mais le lecteur est laissé avec son imagination seule pour imaginer ce qu’il dit, à l’exception de quelques pensées racontées à la troisième personne.

Mais ce silence relatif du héros aiguise notre attention à tout ce qui l’entoure, d’avantage que sur lui-même, rendant compte à quel point le monde autour de lui est bavard. Ils parlent de lui et sur lui, mais en portant finalement très peu d’attention à ce qu’il vit, ne se rendant pas compte de tout les changements qui le bouleversent.

La seconde particularité du manga vient du fait qu’à l’inverse des enfants, très réalistes, les adultes sont tous d’une extravagante et d’une bizarrerie caricaturales. Ce n’est pas rare dans les mangas (ou même dans les livres jeunesses), mais cela n’a rarement été aussi contracté que dans Bonne nuit Punpun.

Finalement, qu’est-ce que tout cela dévoile ? Que, face à ce qui arrive à ces enfants, à leur puberté, leur sexualité naissante, à la violence, à l’amour, à l’insécurité vis-à-vis de l’avenir, les adultes ne sont pas à la hauteur. Les enfants se retrouvent seuls confrontés à un monde qui leur est hostile. Dieu, qui fait office un moment de substitution, se révèle rapidement insuffisant, marquant pour Punpun le moment décisif de la perte de son innocence.

C’est l’opposition entre ces enfants, dont la pureté les écarte de la société, et les adultes, pervertis et névrosés, qui révèle la critique acerbe et pessimiste du manga sur la société contemporaine. Finalement, que Punpun soit dessiné de façon si particulière ne le rend étrange qu’aux premiers abords, car, passées les premières pages, ce n’est plus son chara-design qui nous saute aux yeux mais bien tout ce qui l’entoure. Reste à savoir si la suite de son histoire sera plus optimiste ?

Affaire à suivre.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • Le sous-texte
  • L’habilité du récit
  • La satyre sociale
  • Les choix esthétiques qui ont du sens dans le récit

Ce que j’ai moins aimé :

  • Le pessimisme du portrait dressé sur la société japonaise
  • L’extrême lubricité des personnages adultes

Pompoko

Pompoko_Fete

Réalisé par Isao TAKAHATA en 1994
Film d’animation – Drame, Fantastique, Comédie, Jeunesse
Japon

LES COUPS DE COEUR

Résumé : « Jusqu’au milieu du XXe siècle, les tanukis, emprunts d’habitudes frivoles, partageaient aisément leur espace vital avec les paysans. Leur existence était douce et paisible… Un dû et don de la nature, en somme : un équilibre qui ne semblait jamais pouvoir être menacé… »

Des films de l’excellent Isao TAKAHATA (confrère d’Hayao MIYAZAKI et cofondateur du célèbre studio Ghibli), Pompoko est sans doute le plus déroutant. Dans une veine radicalement différente de ses autres chefs d’œuvre, Le Tombeau des Lucioles ou Mes Voisins les Yamada, ce film est une autre preuve de son habileté à varier son style, à étonner son spectateur et à proposer une œuvre aux grilles de lecture multiples.

Pompoko est en effet une œuvre remarquable qui n’aura pas la même portée en fonction de l’âge de son public. Derrière son apparence de comédie / fable écologique, avec ces petits animaux personnifiés, fêtards, oisifs et lubriques, l’œuvre ne cache rien de la violente réalité des Tanukis à l’aune de l’urbanisation massive du Japon dans la seconde moitié du XXe siècle. C’est cette ambivalence des regards et sa portée trans-générationnelle qui révèle à quel point une œuvre jeunesse de qualité n’est pas forcément cloisonnée au public premièrement visé.

La métamorphose qui s’opère dans la première scène du film, où on passe rapidement de ratons laveurs réalistes aux Tanukis plus humanisés, est judicieuse. Le choix du chara-design de ces derniers ne fait aucun doute puisque cela permet aux spectateurs de s’y identifier et de s’y attacher plus facilement et parce que la suspension consentie d’incrédulité n’aurait clairement pas fonctionné autrement. Mais les avoir montrés en tant que ratons laveurs permet surtout de rappeler que, derrière la fable, il y a une réalité derrière cette histoire. Ce n’est pas que de la fiction, renforçant l’intérêt et à la portée de celle-ci.

Et puis, disons-le : voir des Tanukis utiliser leurs testicules – des boules proéminentes – pour se servir de la magie était déjà suffisamment étrange, original, surprenant et drôle. Pour ne pas grossièrement dire what the fuck. Alors, en version réaliste…

Mais outre cette boutade assez comique du film, celui-ci se révèle d’une grande complexité et d’une justesse à toute épreuve. Sa force vient du fait que la gravité de son récit apparaît de façon sous-jacente et croissante, au fur et à mesure que les Tanukis passent de l’espoir au découragement et inversement, sans jamais savoir s’ils arriveront au bout de ce combat.

Les quelques longueurs que l’on peut ressentir, par moment, se justifient ainsi en créant un sentiment d’attente et en insufflant la conviction irrémédiable que cette lutte est vaine. Par la force ou par la négociation, rien y fait : les humains persistent d’avantage à détruire leur habitat par intérêt d’expansion urbaine. Plus les Tanukis se montrent astucieux et plus cette impression se renforce.

Le ton léger des scènes d’espoir prend alors une toute autre dimension et on comprend que le monde paisible auquel les Tanukis aspirent arrive à sa fin. Le message de ce film n’est pas qu’une leçon de morale, c’est la constatation mise en scène de l’effet que l’humain a sur son environnement. Isao TAKAHATA se serait d’ailleurs inspiré de l’histoire de son propre pays, celle de minorités qui ont vu leurs traditions, leur habitat et leurs coutumes se faire avaler par la modernisation.

C’est sa capacité à raconter une bonne histoire, tout en proposant un regard critique et une véritable réflexion sur ce qu’elle raconte de nous, sans jamais sur-dramatiser ou simplifier à l’extrême son message, que Pompoko tire toute sa force. C’est un chef d’œuvre à ne pas manquer.


Ce que j’aime le plus:

  • Le traitement de ses thématiques
  • Pour toutes les générations
  • Très fun à regarder
  • Beaucoup d’émotions
  • La justesse du récit

Ce que j’ai moins aimé:

  • Quelques longueurs (mais justifiées)