Au cœur du Yamato, le second cycle de romans d’Aki Shimazaki

Couverture du coffret Au Coeur du Yamato

Pentalogie composée de Mitsuba, Zakuro, Tonbo, Tsukushi, Yamabuki

Publiée aux éditions Actes Sud, 33,40€ le coffret, 6.50€ le tome individuel (voir le site de l’éditeur)

Contemporain / Japon / 20e siècle


Les bonnes découvertes

Vous pouvez retrouver mon avis sur son premier cycle de romans en cliquant ici.

De la même façon que pour Le poids des secrets, ce second cycle propose de suivre en cinq tomes la destinée de narrateurs différents, plus ou moins liés. Dans Au cœur du Yamato, ce point commun est la société d’import-export Goshima où la majorité d’entre eux auront travaillé.

Il y a donc une sorte de continuité avec le précédent cycle. La majorité des personnages auront connu la Seconde Guerre Mondiale, entre autre dans le roman Zakuro, où Tsuyoshi Toda part à la recherche de son père, supposé disparu dans les camps russes en Sibérie. Mais on y retrouve cette fois un passage de flambeaux à la génération suivante.

Les thématiques abordées se font de fait plus actuelles. Il sera question de la période de plein essor économique du Japon, qui a fait émerger la figure du salary man. On parle notamment des effets du wa (signifiant « harmonie », « paix » ou encore « Japon ») qui conditionne les rapports sociaux et notamment les rapports hiérarchiques en entreprise (dans le roman Mitsuba).

L’autrice parle aussi des brimades scolaires et du suicide (Tombo). Mais elle aborde surtout d’avantage des relations hommes/femmes, par l’entremise des rencontres arrangées en vue d’un mariage, les miais (Yamabuki), par exemple, ou encore l’homosexualité (Tsukushi).

On y retrouve l’écriture fluide et aérienne d’Aki Shimazaki, mais aussi la délicatesse et la subtilité dans le traitement psychologique des narrateurs. La richesse des thématiques et l’émotion douce-amer font toujours la force de ces récits, plaisants et addictifs.

Néanmoins, sans la sensation de fraicheur du premier cycle, celui-ci a paru redondant, plus maladroit et inégal dans la façon d’aborder certains sujets. Le lien entre les différents personnages étant moins ténus, certaines coïncidences pour les raccorder entre eux ou leur faire mutuellement référence ont paru un peu forcées, mais cela tient du détail.

Bien que je préfère Le poids des secrets, c’est une bonne découverte, que je vous recommande si vous vous intéressez à la société japonaise (en particulier pour Zakuro, Tonbo et Yamabuki).

A propos de l’autrice

Née à Gifu, en 1954, Aki Shimazaki a enseigné au Japon avant de partir vivre au Canada en 1981 où elle a appris le français. Elle a commencé à publier (en français) avec son premier roman, Tsubaki (1999).

Sa bibliographie se compose en trois cycles de cinq romans chacun. Ils s’articulent autour d’une dynamique commune et entrecroisent le destin de différents narrateurs au sein d’un même univers.

Elle dresse ainsi dans ses livres un portrait détaillé de la société japonaise, à travers son histoire, sa culture, son évolution et aussi ses tabous.

Ses romans ont remporté plusieurs prix, dont par exemple le Prix de la Société des écrivains du Canada pour Tsubaki, le prix Ringuet 2001 pour Hamaguri, etc.

En France, elle est publiée par les éditions Actes Sud qui propose d’acheter ses cycles par coffret ou individuellement.

Résumé des tomes :

Mitsuba

Takashi Aoki est un salarié prometteur, engagé par la société d’import-export Goshima, à la suite de son père, décédé quand il était encore jeune. Alors qu’il est sur le point de faire sa demande en mariage à la jeune réceptionniste avec qui il prend également des cours de langues, il reçoit une offre de mutation pour la succursale de Goshima à Paris.

Zakuro

Bien que le père de Tsuyoshi Toda ait disparu dans les camps de Sibérie à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la mère de celui-ci, atteinte d’Alzheimer, attend toujours son retour, persuadée qu’il est encore en vie.

Tonbo

Alors qu’il a ouvert un juku (école privée) suite à sa démission de la société Goshima, Nobu reçoit la visite d’un ancien élève de son père, professeur de lycée, pour lui parler des événements qui ont conduit au suicide de ce dernier et s’excuser.

Tsukushi

Alors qu’elle venait d’accepter la pressante demande en mariage du fils du directeur de la banque Sumida, celui-ci accepta d’adopter l’enfant que Yûko attendait d’un autre, sans en dire un mot à leur entourage. Treize ans plus tard, alors qu’elle pensait leur famille heureuse, elle découvre qu’un autre secret cachait le sien.

Yamabuki

A l’aune du mariage de sa nièce, Aiko se remémore les cinquante ans de son second mariage et le coup de foudre qu’elle avait eu pour cet homme, croisé dans un train qui lui avait glissé sa demande sur une feuille de papier sans même lui avoir parlé.

Le poids des secrets

Pentalogie composée de 5 tomes (Tsubaki, Hamaguchi, Tsubame, Wasurenagusa, Hotaru)
écrite par Aki Shimazaki
publiée en France par les éditions Actes Sud, collection Babel
Littérature québécoise/japonaise
Contemporain / Historique / Japon / Secrets de familles
Coffret de l’intégrale 33€, Petit format 6,60€ /tome
En savoir plus sur le site de l’éditeur

LES BONNES SURPRISES

Résumé des tomes :
Tsubaki
La mère de Namiko vient de mourir. Pour héritage, elle lui lègue deux carnets, l’un à son intention et l’autre à celle de son demi-frère, dont Namiko ignorait jusque-là l’existence. Dans son carnet, elle y découvre le passé de cette mère discrète, aux lourds secrets.

Hamaguchi
Yukio se remémore les vestiges de son enfance ; des drames qu’il a vécus, en tant qu’enfant naturel et à cause de la bombe atomique à Nagasaki ; mais aussi de ses amours de jeunesse dont il ignorait tout jusqu’à la veille de la mort de sa mère.

Tsubame
Après le tremblement de terre qui a dévasté le Kanto, pour protéger sa fille des appels à la violence contre les Coréens vivant au Japon en 1923, la mère de Mariko la confie au prêtre d’une église japonaise qu’elle connaissait, avant de partir à la recherche de son frère et disparaître à jamais.

Wasurenagusa
En tant qu’héritier de la famille Takahashi, Kenji tente de fuir la pression familiale qui ne songe qu’à lui trouver une nouvelle femme afin de perpétrer leur lignée et dont les parents ne sont pas prêts à accepter son secret ni la femme dont il est tombé amoureux, Mariko.

Hotaru
Tsubaki rend régulièrement visite à sa grand-mère, qui souffre d’hallucinations depuis une commotion cérébrale. Mais un jour, alors qu’elle vit un moment de lucidité, celle-ci finit par lui raconter les souvenirs de sa jeunesse dont elle n’avait encore parlé à personne jusque-là.


En cinq volumes indépendants, Le poids des secrets traverse l’histoire du Japon au 20e siècle, et recompose le puzzle de la vie de deux familles, leur généalogie, leur société et l’histoire de leur pays.

C’est un texte délicat qui s’intéresse de près à la psychologie des membres de ces familles japonaises ayant survécu aux nombreux drames du siècle dernier : entre autres, lors du grand tremblement de terre de 1923 qui a détruit le Kantô et le massacre de Coréens qui y a fait suite ; lors de la Seconde Guerre Mondiale, en particulier au Mandchourie après l’invasion soviétique et à Nagasaki, lorsque la bombe atomique est tombée sur le district d’Urakami…

Ce n’est cependant pas un récit historique, mais une histoire à échelle humaine, par laquelle l’autrice décrypte certains tabous de son pays, fruits à la fois de son histoire, de sa société, de sa culture et de ses traditions. J’ai apprécié la lucidité de ses narrateurs, leurs regards critiques envers leurs situations et leur propre société, sans qu’ils ne tombent jamais dans le pathos, la condamnation ou quelconque manichéisme.

Le choix de cette narration donnant directement, dans chacun de ses livres, la voix à un membre particulier de la famille, est idéal pour rendre compte de la complexité de la psyché humaine, notamment au regard de leurs secrets qui vont conditionner leur vie, leur histoire et leurs relations.

Bien que les tomes reviennent incessamment sur les mêmes périodes de l’histoire (autant celle avec un grand « H » que celle des protagonistes), l’autrice réussit avec brio à apporter à chaque livre un véritable cœur, avec des thématiques et des enjeux spécifiques, qui renforcent la profondeur de chacun de ses personnages. On pourrait très bien en lire un des tomes au hasard sans être totalement perdu et en ayant la même sensation que s’il avait été un tome unique.

De plus, l’autrice évite un des principaux écueils à ce type de série-puzzle, c’est-à-dire qu’elle finisse à la fois par devenir trop répétitive et sur-explicite. Or, à l’exception du tout dernier volume où je suis plus réservée, malgré l’intérêt de son sous-texte, il m’a semblé qu’Aki Shimazaki est parvenue à cadrer son récit de sorte à laisser, à chaque tome, le lecteur combler par lui-même les trous des non-dits, rendant ainsi chaque volume indispensable à la pentalogie.

Dès le premier volume, j’ai été happée par la subtilité de l’écriture (écrit directement en Français par l’autrice), la poésie sous-jacent la dureté de ses thématiques, la finesse et le réalisme de ses personnages charismatiques, qui tout à leurs secrets et enjeux individuels, aspirent communément à la liberté et à la dignité.

Dévoré en quelques jours, Le poids des secrets est un premier cycle de romans magnifique qui ne me donne qu’une envie : me plonger dans toute la bibliographie d’Aki Shimazaki dans les semaines à venir. Affaire à suivre !


Ce que j’ai le plus aimé :

  • La cohérence des tomes entre eux et la part laissée à l’interprétation pour les lecteurs
  • La finesse de la psychologie des personnages charismatiques
  • Les thématiques abordées et les réflexions sur le Japon du XXe siècle, son histoire et sa société
  • L’ode à la liberté, la dignité, la vérité, l’amour et la famille

Ce que j’ai moins aimé :

  • Un dernier tome un peu plus répétitif et explicite que les précédents – même s’il propose une bonne conclusion à la série
  • Le secret de Kenji Takahashi moins travaillé dans la façon dont il a un impact sur sa psyché et ses choix dans le 4e tome – un personnage globalement plus creux que les autres