L’Homme qui mit fin à l’Histoire, un documentaire, de Ken Liu

Couverture article
Couverture de L'homme qui mit fin à l'Histoire

L’Histoire s’apprête à connaître son instant de vérité.

Deux scientifiques ont mis au point un procédé qui permet d’observer le passé. C’est une révolution historique ! L’invention est cependant encore limitée : une seule personne peut visualiser une période donnée. Après quoi, celle-ci redevient inaccessible et ce, pour toujours.

Qu’à cela ne tienne, les scientifiques sont décidés. La vérité n’attend pas. Leur première cible : les atrocités commises en Mandchourie par l’Unité 731 sous mandat impérial japonais, durant la Seconde Guerre Mondiale.

Un documentaire pour toute fiction

La forme que prend la novella s’inspire de la nouvelle de Ted Chiang (« Aimer ce que l’on voit, un documentaire »).

Dénué de narrateur, L’homme qui mit fin à l’Histoire est donc un texte oral qui se veut neutre. Montage de retranscriptions d’interviews, de débats, de discours, de prises d’opinion…

Le documentaire est un mélange habile de faits très documentés et d’opinions très diverses sur les questions soulevées par l’expérimentation. Cela va du témoignage des familles de victimes à celui d’un ancien membre de l’Unité 731. Des avis d’académiciens, de politiciens, à ceux d’hommes et de femmes ordinaires…

Et comme il se déroule après l’expérimentation, on assiste en réalité au bilan et à la tenue des comptes. Cela évite le débat de rester dans la pure rhétorique et l’anticipation. Ce qui est d’autant plus avisé que le récit a un contexte finalement très contemporain.

Mais c’est aussi une mise en abyme de ce que l’auteur critique : l’Histoire n’échappe pas à son contexte. Elle ne peut donc être neutre.

Où l’Histoire perd de sa majuscule

Si le cadre SF fait appel à l’imaginaire, il propose en réalité un exercice d’analyse rétrospective.

En filigrane du documentaire, les différents intervenants soulignent le contexte géopolitique de l’époque. Il apparaît ainsi qu’au-delà de la responsabilité du Japon, l’auteur vise à interroger celle des communautés internationales.

Comment expliquer en effet qu’il y ait eu autant d’années avant que ces crimes n’aient été dévoilés et reconnus ? Une telle mansuétude n’aurait-elle pas un rapport avec l’intérêt des États-Unis pour les recherches en matière d’armes biologiques ? Ou encore avec la volonté des puissances de l’époque à protéger l’échiquier mondial en place ?

Or, il ne s’agit pas seulement de pointer du doigt mais bien de réfléchir également aux leçons à en tirer. Et de poser en filigrane une autre question : à qui l’histoire devrait servir ?

L’homme qui mit fin à l’Histoire. Mais laquelle ?

La fiction entre de cette façon en résonance avec notre société. Elle questionne notamment notre rapport à l’Histoire, son statut scientifique, politique et social et son caractère péremptoire. En pointant du doigt ses « oublis », Ken Liu dénonce directement son instrumentalisation et le négationnisme politique.

Et il le fait sans se montrer dirigiste ou moralisateur. C’est en cela que L’homme qui mit fin à l’Histoire se révèle une excellente novella de science-fiction. Courte, bien écrite, efficace : un excellent choix pour découvrir la plume et le talent narratif de Ken Liu.

Rendez-vous sur le site de Le Bélial’ pour en savoir plus

Traduit par Pierre-Paul Duransti, publié par les éditions Le Bélial’ (coll. Une heure lumière), 2016, 112p, broché 8,90€, numérique 3,99€, Littérature américaine / Science-fiction


Référence citée :

« Aimer ce que l’on voit, un documentaire » Nouvelle parue dans le recueil « La tour de Babylon », éd. Folio SF (n° 358), trad. Pierre-Paul Duransti et Jean-Pierre Pugi, 2010. Elle a été adaptée au cinéma par Denis Villeneuve dans son film « Premier Contact » en 2016.


Quelques mots sur Ken Liu :

Né en 1976 à Lanzhou (Chine), Ken Liu est un écrivain de science-fiction, fantastique et fantasy sino-américain. Il a fait ses études et vit aux États-Unis depuis l’âge de 11 ans. Il a débuté sa carrière dans la programmation avant de se diriger vers le droit d’entreprise et enfin vers l’écriture.

Sa carrière de nouvelliste a été plusieurs fois récompensée des prestigieux prix Hugo, Nebula ou encore World Fantasy Appart. Et c’est en 2015 qu’il commence à publier sa première série de romans avec La Dynastie des Dents de Lion. Son premier tome a lui aussi remporté le prix Lotus.

Mais Ken Liu est également connu pour avoir traduit et fait connaître des auteurs chinois en Occident. En particulier, Liu Cixin et sa trilogie de science-fiction Le problème à trois corps.

Où trouver ses livres en Français :

  • Chez Le Bélial :
    • Les novellas : L’homme qui mit fin à l’Histoire et Le Regard (coll. Une heure lumière)
    • Les recueils de nouvelles : La Ménagerie de Papier et Les Jardins de Poussière (coll. Quarante-deux)
    • D’autres nouvelles sont disponibles individuellement dans la revue Bifrost
  • Chez Fleuve éditions (coll. Outre Fleuve) ou Pocket :
    • sa série de romans en cours : La Dynastie des Dents de Lion
    • le one-shot dérivé de la saga Star Wars : Luke Skywalker : Légendes

Quatrième de couverture :

« Futur proche.

Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.

Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire. »

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.