Bonne Nuit Punpun, les prémisses (tomes 1/2), d’Inio Asano

Bonne nuit Punpun

En 2014, j’ai découvert pour la première fois Inio Asano avec ces deux premiers tomes de Bonne nuit Punpun. Frappée par la force du récit, la qualité d’écriture et de dessin de l’auteur, j’ai écrit cette chronique pour garder en mémoire et partager ces premières impressions.

Pourtant, j’ai fini par abandonner la série à la suite des deux tomes suivants, découragée par le pessimisme qu’il s’en dégage. Le portrait dressé de la société japonaise était celui d’un pays où la jeunesse ne trouve pas sa place, où le rapport entretenu par et avec les adultes est très malsain.

Pourtant, sept ans après, je continue à repenser à cette œuvre, en me demandant comment je la recevrais aujourd’hui. Pour cette raison, j’ai décidé de republier cet avis afin que, si un jour je retente de la lire, je puisse y revenir et comparer.

Mais, en fait, n’ai-je réellement lu que deux tomes ?

En prenant du recul sur ma lecture, je me rends compte de tout le sous-texte de l’histoire, des choix habiles faits par l’auteur pour parler de sa société, de la jeunesse, de la famille…

C’est un manga aussi étrange, déroutant et réaliste.

En effet, tout ce qui semble irréaliste au moment de la lecture, exacerbé par l’absurde caricature, devient limpide quand on y repense. L’histoire est celle de l’enfance de ce jeune Punpun et de ses amis. Entrant dans l’âge de la puberté, de l’adolescence, ils découvrent qu’ils doivent avant tout lutter contre un environnement hostile.

Celui d’une société dépravée, hermétique, malsaine. Et face à des adultes qui, loin d’être des modèles et appuis, sont gangrénés par leurs propres névroses.

A son plus simple appareil, un récit initiatique

Punpun est un garçon ordinaire, amoureux de la nouvelle élève de sa classe, Aiko Tanaka. Il est entouré d’une bande de copains très soudée avec laquelle il aime passer du temps. Ensemble, ils découvrent les premiers émois sexuels, à travers les magazines porno.

Comme d’autres enfants, il s’invente un refuge imaginaire afin d’échapper à la réalité sombre des adultes. Ici, celui-ci prend la forme de Dieu, sous l’influence de son oncle qui lui enseigne la formule magique pour l’invoquer. Or, Punpun ressent de plus en plus le besoin de le faire, à défaut de pouvoir se tourner vers les adultes.

Car Bonne nuit Punpun parle aussi d’une famille brisée. Son père, au chômage, est devenu alcoolique et violent. Il fuit après avoir envoyé sa femme rouée de coups à l’hôpital. Sa mère, femme au foyer, est un personnage tout aussi égoïste, dur, brisée, qui semble n’avoir aucun amour pour les enfants. Son oncle Yûichi, pourtant le plus sympathisant pour Punpun, est un homme lubrique et sans emploi.

La singularité esthétique, au service du récit

En voilà un caractéristique particulier au manga : le choix esthétique de la famille de Punpun. Tous les membres sont dessinés comme un oiseau sous les traits d’un enfant. Pourtant, tout leur entourage, humain réaliste, les perçoit comme ils se voient eux-mêmes.

Un choix qui est déroutant, et qui pourtant est une invitation à laisser libre court son imagination, à s’immerger dans le récit. Au final, on est libre de donner à cette famille les traits qu’on leur imagine. Leur singularité esthétique ne changeant en rien leur réalisme.

Punpun n’a pas de voix propre. A l’exception de quelques pensées à la troisième personne, le lecteur n’accède à ses paroles que par celles des autres personnages. Choix narratif étonnant et ambitieux qui invite, une fois de plus, le lecteur à s’identifier.

Ce silence relatif aiguise en effet notre attention sur tout ce qui l’entoure. Il invite à ne pas se concentrer uniquement sur le héros et à sa perception, mais à percevoir ce qu’il voit. On découvre ainsi à quel point tout le monde est bavard autour de lui, et au final, à quel point il est si peu écouté.

Ils parlent avec lui et de lui, pourtant sans réellement porter d’attention à ce qu’il vit vraiment. Ils ne se rendent absolument pas compte de ce qu’il traverse, des changements qui le perturbent.

Les adultes, au crible du regard d’enfants

Si les enfants sont construits de façon très réaliste dans leurs réactions et leur rapport au monde, c’est tout l’inverse des adultes. Ceux-ci sont d’une extravagance et d’une bizarrerie sans commune mesure.

Ce n’est pas rare dans les BD ou les livres jeunesses. Souvent, cela sert à appuyer l’absurdité et l’aveuglement des adultes vis-à-vis de la réalité de l’enfant. Or, ça n’a que rarement aussi contrasté que dans Bonne nuit Punpun.

Et qu’est-ce que cela dit ? Que malgré toute l’expérience de leur propre vie, les adultes ne sont pas à la hauteur. Malgré leur expérience, les adultes semblent désemparés face à l’évolution des enfants. Ils se révèlent incapables de les aider à comprendre leur puberté, la sexualité naissance, à les aider à se protéger de la violence et à se sécuriser face à un avenir incertain.

Les enfants se retrouvent seuls, confrontés à un monde qui leur est hostile. Même Dieu, qui pour un temps servait d’adulte de substitution, se révèle rapidement insuffisant. Et c’est quand Punpun le réalise, qu’il perd définitivement son innocence d’enfant.

Devenir adulte

C’est cette opposition qui marque la critique acerbe et pessimiste du manga sur la société japonaise contemporaine. D’un côté, des enfants encore bercés par l’innocence qui se retrouvent écartés de la société. De l’autre, des adultes incapables de faire face, accaparés par leurs propres névroses et perversions. Or, comment devenir des adultes quand ceux-ci semblent à ce point dépassés ?

Finalement, la singularité de Punpun peut certes étonner au premier regard. Mais on oublie vite qu’il est un oiseau sans voix. Passées les premières pages, ce n’est plus tellement lui que l’on remarque, mais tout ce qui l’entoure.

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Scénarisé et dessiné par Inio ASANO entre 2007 et 2013, terminé en 13 tomes, publié en France par Kana, 7.45€ le tome, 4.99€ le tome en format numérique. Japon – Société, Tranches de vie

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Quelques mots sur l’auteur :

Inio Asano, né en 1980 à Ishioka, est un mangaka japonais réputé pour ses œuvres parlant de la jeunesse, de la société contemporaine, dans des contextes réalistes ou de science-fiction. Il évoque notamment la difficulté pour la jeunesse d’évoluer dans une société restrictive. Des jeunes indécis qui galèrent face à la pression sociale, qui n’accepte pas facilement la différence.

Il est diplômé de l’université de Tamagawa et fait ses débuts auprès du mangaka Shin Takahashi. Il commence en 2000 sa carrière de mangaka et remporte en 2001 le prix GX pour les jeunes auteurs. Prolifique, il a depuis publié plus d’une vingtaine d’œuvres courtes, de recueils d’histoires courtes, de séries longues.

Parmi celles-ci, vous pourrez retrouver publiés en France chez Kana (liste non exhaustive):

Sources : l’article de Pauline Croquet sur lemonde.fr à l’occasion du Festival de la BD d’Angoulême de 2020, la page Wikipédia


Résumé :

« Bonne nuit Punpun nous raconte le quotidien d’un jeune garçon de CM1 nommé Punpun. La fille qu’il aime vient de quitter son école mais fort heureusement une nouvelle vient d’arriver : elle s’appelle Aiko et il en tombe fou amoureux !

Pourtant, la vie de Punpun bascule le jour où son papa est envoyé en prison après avoir roué sa femme de coups. L’oncle emménage chez le jeune garçon. Les journées de Punpun sont partagées entre les cours, les moments complices avec Aiko et les copains avec qui il découvre les mystères de la sexualité…

Pour Punpun et ses amis c’est le début d’une nouvelle aventure qui est finalement celle de la vie.« 

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