Je suis fille de rage, et de liberté, de Jean-Laurent Del Socorro

Alors que les États-Unis viennent de changer de président, revenons à une autre période de son histoire où sa société était divisée : la guerre de Sécession.

Soldats, généraux de l’Union comme des Confédérés ; esclaves affranchis ou sur le point de l’être ; poètes et acteurs de théâtre en tournée ; civils curieux ou engagés ; capitaine de bateau opportuniste… La faucheuse elle-même s’invite dans les bureaux de Lincoln et compte les morts.

Dans un roman choral efficace, Jean-Laurent Del Socorro retrace les cinq années du conflit. Mais est-ce, pour autant, un simple récit de guerre ?

Je suis fille de rage : un roman polyphonique ambitieux

Avec une vingtaine de narrateurs, il faut souligner l’exercice de style ambitieux, réalisé ici avec brio. Aucun doute : Jean-Laurent Del Socorro sait jouer de sa plume pour rendre compte du charisme unique de chaque personnage.

Lettres et missives, titres de journaux, extraits de discours… C’est un joli travail de documentation et de traduction par l’auteur lui-même. Au-delà de l’authenticité historique, cela contribue aussi à donner une voix particulière à ses narrateurs. En ce sens, la double utilisation de documents historiques est astucieuse.

Certains s’exprimant uniquement par leurs propres écrits, comment faire plus vraisemblable ?

Or, l’utilisation de ces documents n’aurait pas été aussi efficace sans une bonne mise en scène. Chaque lettre, rapport, extrait arrive à point nommé dans le récit. De fait, la fiction s’entremêle à la réalité historique avec fluidité.

Une facilité renforcée par une mise en page soignée. Je suis fille de rage est en effet un roman très méticuleux et organisé. Divisé en cinq parties, pour chaque année de guerre, il suit une chronologie précise et linéaire.

Chaque chapitre possède également un en-tête très fourni, précisant la date, le lieu, et surtout qui parle et dans quel camp il se trouve. Ainsi, malgré la multitude de narrateurs, et les va-et-vient géographiques, le lecteur n’est jamais perdu.

Au-delà du récit de guerre, une vision pluridimensionnelle nuancée

La contrepartie de sa rigueur et son organisation très précise donne au roman un aspect très rigide. Son découpage chronologique nous fait suivre, batailles après batailles, l’évolution de la guerre jusqu’à sa conclusion. Dans son squelette, le roman a tout d’un récit de guerre.

Pourtant, plusieurs éléments permettent d’élever celui-ci à une dimension plurielle.

La dimension humaine et sociale

La pluralité des points de vue représentent toutes sortes de classes, de genres et de rangs sociaux. On y retrouve aussi bien des soldat.e.s et des généraux conférés qu’unionistes, des esclaves affranchi.e.s ou sur le point de l’être, un acteur de théâtre aux intentions meurtrières, des européen.e.s curieux.ses ou opportunistes…

Qu’iels aient existé ou non, chaque personnage est doté d’une personnalité charismatique, immédiatement identifiable. Leur leitmotiv apparaît dès le début, inspirant chacun vers une trajectoire qui nous embarque à leur côté.

La dimension politique

Elle s’exprime par le biais du seul personnage fantastique du roman : la Faucheuse. Omnisciente et omniprésente, elle est le catalyseur du récit.

Et en même temps elle se pose en observatrice impartiale. Invoquée par Abraham Lincoln malgré lui, elle trace dans son bureau un trait de craie blanche pour chaque mort.

Ce décompte pragmatique et macabre permet de s’extraire de tout commentaire purement militaire. (Ceci est laissé aux généraux.) Lincoln, lui, doit faire face à ses responsabilités. Par les questions de la Mort, il doit répondre de ses tergiversations vis-à-vis de l’esclavage, qu’il repousse au profit de la guerre. Or, plus il tarde à le considérer, et plus cette dernière s’englue.

Enfin, le roman met aussi en avant l’utilisation politique des journaux. Le roman intercale entre les chapitres quelques titres de journaux. Une manière simple de montrer le contrôle de l’opinion publique par celle des médias.

La dimension militaire

D’abord, par le progrès technologique et la première utilisation de premiers vaisseaux cuirassés et de sous-marins. Puis, par son revers humain, notamment au travers des généraux. C’est auprès d’eux que l’on retrouve l’humour et l’ironie, tournant en dérision la bêtise et la déshumanisation. Il suffit de voir par quels titres les personnages sont annoncés.

Ainsi, le Général Grant est « Le Général qui ne compte pas ses morts » ; son fidèle bras droit, le lieutenant Sherman, « L’Officier qui lutte contre la folie » ; Robert. E. Lee, « Le Commandant qui ne veut pas prendre les armes contre son pays natal » ; le Général McClellan, « Le Héros qui n’en est pas un« …

Protéiforme, polyphonique, la relation fusionnelle de la fiction et de l’Histoire

L’onirisme de Boudicca offrait à la reine celtique une dimension mythique. Ici, le récit terre-à-terre utilise l’imaginaire pour en nuancer le réel.

Il dépeint un double tableau de la guerre : celui intime de ceux qui la vivent et la subissent. Et celui, plus global, des enjeux politiques, sociaux, militaires et économiques.

Encore une fois, je tiens à souligner le très joli travail de traduction et d’incorporation qui fait de Je suis fille de rage, un roman historique remarquable.

Un second coup de cœur : pour la plume de Jean-Laurent Del Socorro et l’orchestration du récit.

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Publié aux éditions ActuSF (2019), 536 pages, Format hardback relié 23.90€, Ebook 9.99€, Littérature française, fantastique, historique

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Quelques mots sur l’auteur

Né en 1977, Jean-Laurent Del Socorro est un passionné de littérature et d’Histoire. Il propose dans ses nouvelles et romans une littérature au croisement du roman historique, de la fantasy et du fantastique.

Il commence à publier des nouvelles en 2012, d’abord chez Le Belial’, puis chez ActuSF. Son premier roman, Royaume de vent et de colère, publié par ActuSF en 2015, gagne le Prix Elbakin.net du meilleur roman fantasy français cette même année. Boudicca (ActuSF, 2017) remporte en 2018 le prix Imaginales des bibliothécaires de 2018.

D’autres œuvres de l’auteur à découvrir :

  • Chez ActuSF :
    • La Guerre des trois rois : novella illustrée dans l’univers de son premier roman Royaume de vent et de colère
    • Les Chevaliers de la raclette, T1 : série jeunesse co-écrite avec l’autrice Nadia Coste
    • Ses participations aux anthologies des Utopiales
    • la nouvelle Le vert est éternel disponible gratuitement au format numérique
  • Chez Le Belial’ : la nouvelle La Mère des mondes, sa première publication, disponible gratuitement au format numérique

Résumé :

« 1861 : la guerre de Sécession commence. À la Maison Blanche, un huis clos oppose Abraham Lincoln à la Mort elle-même. Le président doit mettre un terme au conflit au plus vite, mais aussi à l’esclavage, car la Faucheuse tient le compte de chaque mort qui tombe. Militaires, affranchis, forceurs de blocus, politiciens, comédiens, poètes… Traversez cette épopée pour la liberté aux côtés de ceux qui la vivent, comme autant de portraits de cette Amérique déchirée par la guerre civile. »

L’Homme qui mit fin à l’Histoire, un documentaire, de Ken Liu

Couverture article
Couverture de L'homme qui mit fin à l'Histoire

L’Histoire s’apprête à connaître son instant de vérité.

Deux scientifiques ont mis au point un procédé qui permet d’observer le passé. C’est une révolution historique ! L’invention est cependant encore limitée : une seule personne peut visualiser une période donnée. Après quoi, celle-ci redevient inaccessible et ce, pour toujours.

Qu’à cela ne tienne, les scientifiques sont décidés. La vérité n’attend pas. Leur première cible : les atrocités commises en Mandchourie par l’Unité 731 sous mandat impérial japonais, durant la Seconde Guerre Mondiale.

Un documentaire pour toute fiction

La forme que prend la novella s’inspire de la nouvelle de Ted Chiang (« Aimer ce que l’on voit, un documentaire »).

Dénué de narrateur, L’homme qui mit fin à l’Histoire est donc un texte oral qui se veut neutre. Montage de retranscriptions d’interviews, de débats, de discours, de prises d’opinion…

Le documentaire est un mélange habile de faits très documentés et d’opinions très diverses sur les questions soulevées par l’expérimentation. Cela va du témoignage des familles de victimes à celui d’un ancien membre de l’Unité 731. Des avis d’académiciens, de politiciens, à ceux d’hommes et de femmes ordinaires…

Et comme il se déroule après l’expérimentation, on assiste en réalité au bilan et à la tenue des comptes. Cela évite le débat de rester dans la pure rhétorique et l’anticipation. Ce qui est d’autant plus avisé que le récit a un contexte finalement très contemporain.

Mais c’est aussi une mise en abyme de ce que l’auteur critique : l’Histoire n’échappe pas à son contexte. Elle ne peut donc être neutre.

Où l’Histoire perd de sa majuscule

Si le cadre SF fait appel à l’imaginaire, il propose en réalité un exercice d’analyse rétrospective.

En filigrane du documentaire, les différents intervenants soulignent le contexte géopolitique de l’époque. Il apparaît ainsi qu’au-delà de la responsabilité du Japon, l’auteur vise à interroger celle des communautés internationales.

Comment expliquer en effet qu’il y ait eu autant d’années avant que ces crimes n’aient été dévoilés et reconnus ? Une telle mansuétude n’aurait-elle pas un rapport avec l’intérêt des États-Unis pour les recherches en matière d’armes biologiques ? Ou encore avec la volonté des puissances de l’époque à protéger l’échiquier mondial en place ?

Or, il ne s’agit pas seulement de pointer du doigt mais bien de réfléchir également aux leçons à en tirer. Et de poser en filigrane une autre question : à qui l’histoire devrait servir ?

L’homme qui mit fin à l’Histoire. Mais laquelle ?

La fiction entre de cette façon en résonance avec notre société. Elle questionne notamment notre rapport à l’Histoire, son statut scientifique, politique et social et son caractère péremptoire. En pointant du doigt ses « oublis », Ken Liu dénonce directement son instrumentalisation et le négationnisme politique.

Et il le fait sans se montrer dirigiste ou moralisateur. C’est en cela que L’homme qui mit fin à l’Histoire se révèle une excellente novella de science-fiction. Courte, bien écrite, efficace : un excellent choix pour découvrir la plume et le talent narratif de Ken Liu.

Rendez-vous sur le site de Le Bélial’ pour en savoir plus

Traduit par Pierre-Paul Duransti, publié par les éditions Le Bélial’ (coll. Une heure lumière), 2016, 112p, broché 8,90€, numérique 3,99€, Littérature américaine / Science-fiction


Référence citée :

« Aimer ce que l’on voit, un documentaire » Nouvelle parue dans le recueil « La tour de Babylon », éd. Folio SF (n° 358), trad. Pierre-Paul Duransti et Jean-Pierre Pugi, 2010. Elle a été adaptée au cinéma par Denis Villeneuve dans son film « Premier Contact » en 2016.


Quelques mots sur Ken Liu :

Né en 1976 à Lanzhou (Chine), Ken Liu est un écrivain de science-fiction, fantastique et fantasy sino-américain. Il a fait ses études et vit aux États-Unis depuis l’âge de 11 ans. Il a débuté sa carrière dans la programmation avant de se diriger vers le droit d’entreprise et enfin vers l’écriture.

Sa carrière de nouvelliste a été plusieurs fois récompensée des prestigieux prix Hugo, Nebula ou encore World Fantasy Appart. Et c’est en 2015 qu’il commence à publier sa première série de romans avec La Dynastie des Dents de Lion. Son premier tome a lui aussi remporté le prix Lotus.

Mais Ken Liu est également connu pour avoir traduit et fait connaître des auteurs chinois en Occident. En particulier, Liu Cixin et sa trilogie de science-fiction Le problème à trois corps.

Où trouver ses livres en Français :

  • Chez Le Bélial :
    • Les novellas : L’homme qui mit fin à l’Histoire et Le Regard (coll. Une heure lumière)
    • Les recueils de nouvelles : La Ménagerie de Papier et Les Jardins de Poussière (coll. Quarante-deux)
    • D’autres nouvelles sont disponibles individuellement dans la revue Bifrost
  • Chez Fleuve éditions (coll. Outre Fleuve) ou Pocket :
    • sa série de romans en cours : La Dynastie des Dents de Lion
    • le one-shot dérivé de la saga Star Wars : Luke Skywalker : Légendes

Quatrième de couverture :

« Futur proche.

Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.

Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire. »

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector, qui est mort

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort

d’après l’œuvre de Jean Racine
Découverte au Festival OFF 2014 en Avignon
Mise en scène par Néry
Interprétée par Nelson-Rafaell Madel et Paul Nguyen
Musique originale de Nicolas Cloche
Découvrez le site du Collectif Palmera à l’origine de la pièce

LES COUPS DE CŒUR

Résumé : « Mon Dieu, des vers s’agitent devant vous et vous menacent : faut-il s’en débarrasser et par quel bout les prendre ? Ne prenez pas peur, Madame, restez-là, Monsieur et n’en faites pas une tragédie. Laissez-nous faire! Commencez par vous défaire des vieux rideaux rouges, des fauteuils qui coincent les genoux, des ouvreuses revêches et de votre acharnement de collégienne ou de collégien à dénigrer ce que votre professeur de français vous proposait de découvrir. Deux comédiens, pas plus c’est promis, se chargent de vous guider dans votre nouveau théâtre tout frais et tout neuf. La visite en vaut la chandelle et les coulisses regorgent de surprises. Partagez un vers avec Oreste, Hermione, Pyrrhus, Andromaque qui ont accepté de vous recevoir dans l’intimité de leur être, nus comme des alexandrins.« 

Par souci de fluidité de lecture, je vous propose dans cette chronique de raccourcir le titre en ce sigle : OHPAH.

Je suis une aficionado des pièces de Jean Racine et Andromaque est sans doute celle que je préfère mais aussi celle qui m’a fait découvrir sa plume. Mais c’est également une pièce très difficile à interpréter. Le texte se suffit à lui-même, mais le jeu d’acteurs et la mise en scène sont déterminants pour ne pas se retrouver plongés dans l’ennui. Par expérience, j’ai déjà vécu des heures douloureuses dans des interprétations parfois trop prises au premier degré avec un sur-jeu inutile et assez lourd vu la portée du texte.

OHPAH a fait le choix inverse de ne pas rester le nez collé à la plume de Racine. Mais au-delà de sa mise en scène originale et très astucieuse, il faut avant tout reconnaître que rien n’aurait été possible sans le talent de ces deux acteurs, un immense bravo à Neslon-Rafaell Madel et Paul Nguyen qui ont offert des interprétations sublimes. Car ils sont seuls en scène, à interpréter la foultitude de personnages, certains empruntés de la pièce, d’autres tirées de sa mise en abyme.

Ils sont à la fois les narrateurs, les spectateurs et les personnages du récit. Ils nous racontent la guerre de Troie, Épire, et puis Andromauqe, Pyrrhus, Oreste, Hermione en nous offrant une interprétation de la pièce qui, tout en reprenant les vers de celle-ci (qu’il n’aurait pas fallu bouder non plus), commence par l’introduire de façon ludique. Sans l’altérer, OHPAH offre une vision moderne de la pièce, en la rendant accessible à tout public, sans la simplifier.

Et puis, évoquons la mise en scène, originale, qui s’appuie sur un décor des plus minimalistes : deux fils éclairés d’ampoules sur le sol, délimitant la soule où l’intrigue se joue (sans jamais être une barrière pour les acteurs qui joueront justement sur le dépassement de ces frontières usuelles du théâtre) ; six sauts auxquels sont accrochés des ballons de couleur, représentant tous un personnage. Même Hector est là, sauf que son ballon est crevé, puisque, on le sait, il est mort.

La proximité que les acteurs vont créer dès l’introduction de la pièce nous immerge immédiatement dans son ressort dramatique. Puis ils reprennent les vers de Racine, les récitant, les interprétant, les chantant, en leur donnant une toute autre ampleur, une forme différente, rarement vue, ludique, sans jamais perdre de leur magnificence. Ils l’ont compris : le texte, seul, suffit. Alors pourquoi se priver de s’amuser avec ?

L’apothéose de cette pièce vient de brillantes idées d’interprétation – ainsi mettre en scène la relation d’Andromaque et de Pyrrhus comme un tango ; représenter Hermione comme une diva grecque. La myriade des interprétations offertes est brillante. Oreste trompé ; Hermione, sauvage ; Pyrrhus, triomphal ; Andromaque, forte ; Hector, toujours mort. Sans cesse, la pièce revient sur ce point d’ancrage, avec beaucoup humour et toujours dans le respect de l’œuvre originale.

Excellente en tout points, OHPAH est une des meilleurs interprétations que j’ai pu voir d’Andromaque. Elle nous plonge dans les affres de cette tragédie grecque, nous emmène du rire aux larmes, mais surtout beaucoup d’étonnement et de plaisir.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • L’interprétation brillante
  • L’humour
  • La mise en scène et la scénographie
  • La musique
  • Les vers de Racine

Ce que j’ai moins aimé :

  • Je ne le sais toujours pas !

Bonne Nuit Punpun, les prémisses (tomes 1/2), d’Inio Asano

Bonne nuit Punpun

En 2014, j’ai découvert pour la première fois Inio Asano avec ces deux premiers tomes de Bonne nuit Punpun. Frappée par la force du récit, la qualité d’écriture et de dessin de l’auteur, j’ai écrit cette chronique pour garder en mémoire et partager ces premières impressions.

Pourtant, j’ai fini par abandonner la série à la suite des deux tomes suivants, découragée par le pessimisme qu’il s’en dégage. Le portrait dressé de la société japonaise était celui d’un pays où la jeunesse ne trouve pas sa place, où le rapport entretenu par et avec les adultes est très malsain.

Pourtant, sept ans après, je continue à repenser à cette œuvre, en me demandant comment je la recevrais aujourd’hui. Pour cette raison, j’ai décidé de republier cet avis afin que, si un jour je retente de la lire, je puisse y revenir et comparer.

Mais, en fait, n’ai-je réellement lu que deux tomes ?

En prenant du recul sur ma lecture, je me rends compte de tout le sous-texte de l’histoire, des choix habiles faits par l’auteur pour parler de sa société, de la jeunesse, de la famille…

C’est un manga aussi étrange, déroutant et réaliste.

En effet, tout ce qui semble irréaliste au moment de la lecture, exacerbé par l’absurde caricature, devient limpide quand on y repense. L’histoire est celle de l’enfance de ce jeune Punpun et de ses amis. Entrant dans l’âge de la puberté, de l’adolescence, ils découvrent qu’ils doivent avant tout lutter contre un environnement hostile.

Celui d’une société dépravée, hermétique, malsaine. Et face à des adultes qui, loin d’être des modèles et appuis, sont gangrénés par leurs propres névroses.

A son plus simple appareil, un récit initiatique

Punpun est un garçon ordinaire, amoureux de la nouvelle élève de sa classe, Aiko Tanaka. Il est entouré d’une bande de copains très soudée avec laquelle il aime passer du temps. Ensemble, ils découvrent les premiers émois sexuels, à travers les magazines porno.

Comme d’autres enfants, il s’invente un refuge imaginaire afin d’échapper à la réalité sombre des adultes. Ici, celui-ci prend la forme de Dieu, sous l’influence de son oncle qui lui enseigne la formule magique pour l’invoquer. Or, Punpun ressent de plus en plus le besoin de le faire, à défaut de pouvoir se tourner vers les adultes.

Car Bonne nuit Punpun parle aussi d’une famille brisée. Son père, au chômage, est devenu alcoolique et violent. Il fuit après avoir envoyé sa femme rouée de coups à l’hôpital. Sa mère, femme au foyer, est un personnage tout aussi égoïste, dur, brisée, qui semble n’avoir aucun amour pour les enfants. Son oncle Yûichi, pourtant le plus sympathisant pour Punpun, est un homme lubrique et sans emploi.

La singularité esthétique, au service du récit

En voilà un caractéristique particulier au manga : le choix esthétique de la famille de Punpun. Tous les membres sont dessinés comme un oiseau sous les traits d’un enfant. Pourtant, tout leur entourage, humain réaliste, les perçoit comme ils se voient eux-mêmes.

Un choix qui est déroutant, et qui pourtant est une invitation à laisser libre court son imagination, à s’immerger dans le récit. Au final, on est libre de donner à cette famille les traits qu’on leur imagine. Leur singularité esthétique ne changeant en rien leur réalisme.

Punpun n’a pas de voix propre. A l’exception de quelques pensées à la troisième personne, le lecteur n’accède à ses paroles que par celles des autres personnages. Choix narratif étonnant et ambitieux qui invite, une fois de plus, le lecteur à s’identifier.

Ce silence relatif aiguise en effet notre attention sur tout ce qui l’entoure. Il invite à ne pas se concentrer uniquement sur le héros et à sa perception, mais à percevoir ce qu’il voit. On découvre ainsi à quel point tout le monde est bavard autour de lui, et au final, à quel point il est si peu écouté.

Ils parlent avec lui et de lui, pourtant sans réellement porter d’attention à ce qu’il vit vraiment. Ils ne se rendent absolument pas compte de ce qu’il traverse, des changements qui le perturbent.

Les adultes, au crible du regard d’enfants

Si les enfants sont construits de façon très réaliste dans leurs réactions et leur rapport au monde, c’est tout l’inverse des adultes. Ceux-ci sont d’une extravagance et d’une bizarrerie sans commune mesure.

Ce n’est pas rare dans les BD ou les livres jeunesses. Souvent, cela sert à appuyer l’absurdité et l’aveuglement des adultes vis-à-vis de la réalité de l’enfant. Or, ça n’a que rarement aussi contrasté que dans Bonne nuit Punpun.

Et qu’est-ce que cela dit ? Que malgré toute l’expérience de leur propre vie, les adultes ne sont pas à la hauteur. Malgré leur expérience, les adultes semblent désemparés face à l’évolution des enfants. Ils se révèlent incapables de les aider à comprendre leur puberté, la sexualité naissance, à les aider à se protéger de la violence et à se sécuriser face à un avenir incertain.

Les enfants se retrouvent seuls, confrontés à un monde qui leur est hostile. Même Dieu, qui pour un temps servait d’adulte de substitution, se révèle rapidement insuffisant. Et c’est quand Punpun le réalise, qu’il perd définitivement son innocence d’enfant.

Devenir adulte

C’est cette opposition qui marque la critique acerbe et pessimiste du manga sur la société japonaise contemporaine. D’un côté, des enfants encore bercés par l’innocence qui se retrouvent écartés de la société. De l’autre, des adultes incapables de faire face, accaparés par leurs propres névroses et perversions. Or, comment devenir des adultes quand ceux-ci semblent à ce point dépassés ?

Finalement, la singularité de Punpun peut certes étonner au premier regard. Mais on oublie vite qu’il est un oiseau sans voix. Passées les premières pages, ce n’est plus tellement lui que l’on remarque, mais tout ce qui l’entoure.

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Scénarisé et dessiné par Inio ASANO entre 2007 et 2013, terminé en 13 tomes, publié en France par Kana, 7.45€ le tome, 4.99€ le tome en format numérique. Japon – Société, Tranches de vie

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Quelques mots sur l’auteur :

Inio Asano, né en 1980 à Ishioka, est un mangaka japonais réputé pour ses œuvres parlant de la jeunesse, de la société contemporaine, dans des contextes réalistes ou de science-fiction. Il évoque notamment la difficulté pour la jeunesse d’évoluer dans une société restrictive. Des jeunes indécis qui galèrent face à la pression sociale, qui n’accepte pas facilement la différence.

Il est diplômé de l’université de Tamagawa et fait ses débuts auprès du mangaka Shin Takahashi. Il commence en 2000 sa carrière de mangaka et remporte en 2001 le prix GX pour les jeunes auteurs. Prolifique, il a depuis publié plus d’une vingtaine d’œuvres courtes, de recueils d’histoires courtes, de séries longues.

Parmi celles-ci, vous pourrez retrouver publiés en France chez Kana (liste non exhaustive):

Sources : l’article de Pauline Croquet sur lemonde.fr à l’occasion du Festival de la BD d’Angoulême de 2020, la page Wikipédia


Résumé :

« Bonne nuit Punpun nous raconte le quotidien d’un jeune garçon de CM1 nommé Punpun. La fille qu’il aime vient de quitter son école mais fort heureusement une nouvelle vient d’arriver : elle s’appelle Aiko et il en tombe fou amoureux !

Pourtant, la vie de Punpun bascule le jour où son papa est envoyé en prison après avoir roué sa femme de coups. L’oncle emménage chez le jeune garçon. Les journées de Punpun sont partagées entre les cours, les moments complices avec Aiko et les copains avec qui il découvre les mystères de la sexualité…

Pour Punpun et ses amis c’est le début d’une nouvelle aventure qui est finalement celle de la vie.« 

Le Portrait de Dorian Gray, la décadente satyre du Beau, par Oscar Wilde

Le portrait de Dorian Gray

Le portrait de Dorian Gray fait partie de ces mastodontes de la littérature anglaise (commandée par un éditeur américain), incontournables classiques qui peuvent impressionner.

J’avais également quelques appréhensions à l’attaquer, d’autant que je m’étais en plus mise au défit de le faire dans sa langue originale.

Et comme je le pensais, ça n’a pas été une lecture évidente, malgré l’élégance et la fluidité de la plume d’Oscar Wilde.

La beauté de Dorian Gray envoûte, même le lecteur éclairé

On est tout de suite happé par cet esprit malfaisant et cependant délectable.

Dorian Gray ne sublime pas que son entourage, il nous subjugue, nous, les lecteurs. Pourtant, ce statut privilégié nous confère une distance, un recul, que n’ont pas les personnages. Mais rien ne fait obstacle à l’irrémédiable fascination qu’exerce le personnage central.

Comme décor, il dresse un tout autre portrait. Ce n’est donc pas que le tableau de Dorian qui s’étiole, mais toute la société.

C’est ainsi une description cynique d’une société décadente, remplie de superficiels oisifs, à la moralité dépravante. Une toute autre image de l’ère victorienne, où la quête du beau ne semble pas réussir à cacher sa perfidie.

Une beauté pure à la morale impure

Or, la beauté vue par Oscar Wilde présuppose que son porteur reste pur.

Autour de ce postulat central, l’auteur va justement porter sa réflexion sur la notion de beau, l’art, l’esthétique et, au-delà, de la morale.

Entaché par les vices de l’humain, la beauté de Dorian s’étoilerait. C’est pour cela que Basil supplie Lord Henry de ne rien tenter envers son protégé. Mais, tel le Serpent dans le Jardin d’Eden, Lord Henry jouera son rôle de tentateur.

(Petite parenthèse : Lord Henry est probablement la raison principale qui m’a rendue cette lecture difficile. Au-delà de son hédonisme, sa conception des femmes rend une bonne partie de l’œuvre particulièrement déplaisante.)

Toute la noirceur du récit se dévoile de façon progressive et pernicieuse. Nous assistons ainsi à la lente et inéluctable métamorphose d’un esprit perverti par la vanité, insufflée par Lord Henry. Mais également par Basil lui-même, en lui faisant prendre conscience du pouvoir de sa beauté.

Sous cette enveloppe d’immunité, Dorian Gray révèle, au fur et à mesure du récit, sa tortueuse personnalité. En quête perpétuelle de nouvelles sensations et du plaisir absolu, il y cache une peur irrémédiable de la vieillesse, de la laideur et de la mort.

Derrière le voile, un miroir inversé

La beauté, parce que supposée pure, devient donc la cache derrière laquelle Dorian révèle toute sa lâcheté.

Elle lui sert d’excuse pour succomber à tous les vices jusqu’au crime ultime. On comprend que le portrait, dont il restera obsédé depuis la formulation de ses vœux, représente sa conscience.

Une phrase écrite par Oscar Wilde lorsqu’il était en prison est édifiante au regard de son œuvre :

« La faute suprême, c’est d’être superficiel. Tout ce dont on prend conscience est juste.« 

Préface, The Portrait of Dorian Gray, Oscar Wilde, Penguin Classics, ed. Hardback 2008

Et la superficialité de Dorian transparaît dans tout le récit. S’il s’inspire des paroles de Lord Henry, jamais Dorian ne fait preuve d’esprit affûté. Tout en subjuguant la société, il s’en retrouve isolé par le mépris qu’il lui inspire. Tout en cherchant la beauté, c’est son âme qui s’enlaidit…

Et en faisant ce choix, Dorian suit finalement le destin que lui prédisait Lord Henry depuis le début. Sans jamais se sentir rassasié, tout ce dont il tire de sa beauté n’est qu’une source perpétuelle de souffrances.

Une œuvre complexe, cynique, incontournable

Le Portrait est ainsi une œuvre d’une fine complexité, bourrée de paradoxes. Ceux-là même qui finissent par avoir raison de son héros.

Difficile de dire simplement que j’ai aimé ma lecture. Mais c ‘était une de ces expériences littéraires qui marqueront mon parcours de lectrice. J’ai apprécié l’incroyable force du texte, la qualité d’écriture, les sous-textes vibrants sur la société victorienne à l’époque d’Oscar Wilde.

Pourtant, comment apprécier le sujet du livre ? La métamorphose mettant ici en exergue non pas la beauté humaine, mais son exact opposé. Oscar Wilde ne cache rien de la noirceur puante de Londres et de sa société. C’est un plongeon sans retour dans nos aspects les moins louables.

Et ce n’est jamais agréable.

PS : Il faut être aguerris à l’anglais pour l’apprécier pleinement dans sa langue originale. En revanche, si vous en avez l’occasion, n’hésitez pas à lire la préface de cette version hardback de 2008 chez Penguin Books. Elle apporte un éclairage passionnant sur l’œuvre, un excellent moyen de l’appréhender si, comme moi, elle vous impressionne.

Plus d’informations sur le site du Livre de Poche pour la version française et de Penguins Books pour la version anglaise

Publié aux éditions Penguins dans leur collection Classics, 256 pages, 6.49€ Format Paperback, 0.49€ Format numérique

Traduit par Vladimir Volkoff, publié aux éditions du Livre de Poche, 256 pages, 3.30€ Format Paperback, 2.99€ Format numérique

Littérature anglaise (publiée initialement aux US), conte philosophique, fantastique

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Quelques mots sur l’auteur

Oscar Wilde (1854 – 1900) est un auteurs irlandais connus mondialement pour ses romans fantastiques, ses poésies et ses dramaturgies.

Véritable dandy, élève brillant, Oscar Wilde fréquente la bonne société et les cercles culturels prisés de son époque. Il gagne rapidement la confirmation de ses pairs, par la publication de poèmes faisant l’apologie de l’esthétisme, puis continue son exploration à travers des activités de conférenciers et de journaliste, en Angleterre et aux US.

Au faîte de sa gloire, il publie en 1890 son roman le plus célèbre, Le portrait de Dorian Gray, où il dépeint un portrait cynique de la société londonienne. Il se confronte pour la première fois à la morale anglaise avec sa pièce Salomé, écrite en français en 1891, qui ne pourra pas être jouée en Angleterre.

En 1895, Oscar Wilde est jugé pour son homosexualité affichée avec Alfred Douglas de Queensberry. Il quitte l’Angleterre à sa libération de prison en 1987 pour la France, où il écrit sa dernière œuvre, La Ballade de la geôle de Reading (1898).

Quelques idées de lectures en Français :

Et en Anglais, vous retrouverez l’ensemble de ses livres aux éditions Penguin Books.

Sources : la page de Wikipédia sur Oscar Wilde, la biographie disponible sur le site de l’internaute, les pages des différentes maisons d’édition publiant l’auteur


Résumé :

« Au centre de la pièce, fixé à un chevalet droit, se dressait le portrait en pied d’un jeune homme d’une extraordinaire beauté physique, devant lequel, à peu de distance, se tenait assis le peintre lui-même, Basil Hallward, celui dont, il y a quelques années, la disparition soudaine a, sur le moment, tant ému le public et donné lieu à d’étranges conjectures. »

Or Dorian Gray, jeune dandy séducteur et mondain, a fait ce voeu insensé : garder toujours l’éclat de sa beauté, tandis que le visage peint sur la toile assumerait le fardeau de ses passions et de ses péchés. Et de fait, seul vieillit le portrait où se peint l’âme noire de Dorian qui, bien plus tard, dira au peintre : « Chacun de nous porte en soi le ciel et l’enfer. »