Catégories
Les mitigés Passion BD

カードキャプターさくら – Card Captor Sakura

Scénarisé et dessiné par le collectif CLAMP entre 1996 et 2000
Série terminée en 9 tomes
Manga – Magical Girl, Shojo, Jeunesse
Origine – Japon
Rééditée en France par les éditions Pika
Voir le site de l’éditeur, par tome : 9,10€ (Papier), 4,49€ (Numérique)

LES MITIGES

Résumé : « Alors qu’elle feuillette un livre mystérieux, Sakura laisse accidentellement s’échapper aux quatre vents des dizaines de cartes magiques ! La jeune élève de CM1 décide de les récupérer au plus vite. Mais les esprits farceurs des cartes sont peu enclins à se laisser capturer ! Accompagnée de Kélo, un petit animal étrange et de son amie Tomoyo, la jeune fille devra apprendre à maîtriser au mieux ses pouvoirs magiques pour devenir une vraie héroïne !« 


On a tous nos péchés mignons, ces œuvres de notre enfance auxquelles on voue une admiration nostalgique. Le dessin animé de Sakura la Chasseuse de cartes en fait partie pour moi. Alors, pour me divertir pendant cette période de confinement, je me suis plongée dans la jolie réédition publiée dernièrement chez les éditions Pika. En conclusion de cette « première lecture », je dois admettre être profondément mitigée : d’un côté, elle est géniale car non seulement elle a toutes les qualités d’un bon shojo mais offre aussi des représentations de personnages féminins et des relations LGBT affirmées plutôt cool. D’un autre, il y a un aspect que je ne peux plus ignorer en tant qu’adulte et qui me fait grincer des dents à l’idée que ce soit exposé aux plus jeunes, en tout cas sans aucun accompagnement.

Commençons par tout le positif du manga.

A la différence de l’anime, les relations homosexuelles des personnages sont en effet bien plus affirmées et assumées par ces derniers, offrant des moments très touchants dans le manga. Ainsi, Tomoyo, la meilleure amie de Sakura, ne cache pas que son dévouement sans faille envers cette dernière est lié à son amour profond et la volonté de la rendre heureuse, quitte à s’effacer et la soutenir. On sait également que leurs mères à toutes deux partageaient le même type de relation, même si, encore une fois, l’amour restera à sens unique. Le grand-frère de Sakura est un personnage bisexuel, puisqu’on lui connait deux relations amoureuses : celle, passée, avec son ancienne professeure de mathématiques, et celle plus récente, avec Yukiko.

Il faut également reconnaître à CCS qu’il offre pléthores de représentations de personnages féminins qui font plaisir à voir. Sakura est une héroïne bourrée d’énergie, profondément gentille, mais également très courageuse et persévérante dans son apprentissage de la magie. Elle n’hésite pas à se mettre en danger et à affronter ses peurs pour protéger ceux qu’elle aime. Tomoyo, sa meilleure amie, est l’un des personnages les plus solides et matures de l’histoire, d’un sang-froid sans commune mesure, elle est très observatrice et intelligente. La mère de cette dernière est une femme d’affaire accomplie et affairée la plupart du temps à diriger son entreprise à la pointe de la technologie, sans que jamais ça ne lui soit reproché dans le manga. Elle emploie par ailleurs pour protéger sa fille des gardes du corps entièrement composées de femmes. Melle Mizugi est un personnage charismatique, mystérieux, ayant des pouvoirs lunaires qu’elle utilise pour apporter un soutien non-négligeable à Sakura à un moment clé de l’histoire. Etc. 

En réalité, les personnages masculins dans le manga servent principalement à soutenir Sakura ou la challenger pour la faire progresser. Et c’est un des écarts vis-à-vis de l’anime, puisque Shaolan qui est, dans ce dernier, son concurrent à la chasse aux cartes ne l’est dans le manga qu’à instant de leur rencontre. La preuve en est qu’il ne gagnera aucune carte et ne sera pas « testé » par Yue comme potentiel Maître des Cartes. D’un côté, ça renforce un des défauts du manga où Sakura avance dans sa collecte sans aucune difficulté. D’un autre, je trouve ce choix assez positif puisqu’il n’est pas foncièrement nécessaire que la force de Sakura soit jaugée en comparaison de celle d’un garçon mais plutôt du dépassement de soi tout simplement.

CCS est ainsi un savant mélange d’aventure fantastique et initiatique et d’un quotidien de petite fille en primaire, qui prend appui sur les qualités que l’on retrouve dans les meilleurs shojos. En effet, malgré le merveilleux des cartes magiques que Sakura doit collecter et s’approprier, ce sont bien les personnages, leurs relations et leur développement personnel qui est au cœur du récit. C’est donc moins l’adversité qui va compter que la protection de ce qui est cher à Sakura, les cartes de Clow étant considérées par celles-ci comme de nouvelles amies au même titre que les humains qui l’entourent.

Si l’amour est un des sujets centraux dans CCS, il faut toutefois nuancer qu’il s’agit de tous les amours possibles dans une vie et pas uniquement de la romance. De plus, l’accomplissement de l’amour n’est pas l’unique but, ce qui est personnifié par le personnage de Tomoyo qui déclare aimer Sakura tout en souhaitant son bonheur d’avantage qu’un amour partagé. Un autre exemple : Sakura que l’on voit amoureuse de Yukiko depuis le début du manga se résignera et se consolera rapidement de son cœur brisé, puisqu’elle connaît les sentiments de celui-ci pour son frère et que rien ne compte plus pour elle que de protéger ceux qu’elle aime. Et c’est vraiment ça, le leitmotiv et le cœur du récit.

En revanche, le manga a deux écueils dont un est, à mon sens, très problématique.

D’abord le moins dérangeant : à l’exception des deux moments clés du récit, il n’y aucun véritable obstacle dans l’histoire. La capture des cartes de Clow de même que leur métamorphose en cartes de Sakura est un véritable jeu d’enfant, si bien qu’il n’y a aucune intensité dans les scènes. Malgré la beauté du dessin, on n’a pas vraiment le temps d’apprécier le pouvoir des cartes qu’elles sont capturées et rangées dans le deck de Sakura, et on passe au chapitre suivant. Du coup, on ne craint jamais que l’héroïne échoue ou soit blessée, ce qui rend, malgré tout, la lecture assez monotone et prévisible.

Et puis, il y a le vrai problème, celui au-dessus duquel je ne peux pas passer outre : les relations pédophiles sont bien trop nombreuses dans le récit pour être de simples écarts. Le professeur principal de Sakura, Terada, offrant une bague de fiançailles à son amie Rika, alors qu’elle n’est encore qu’une élève de primaire ; le professeur Mizuki et Tôya quand il était encore collégien et elle enseignante en stage dans son école ; la même Mizuki avec Eriol, lui-même élève de primaire et nouveau camarade de Sakura en deuxième partie du roman ; le père de Sakura a épousé sa mère quand il était encore son enseignant. Et quand bien même il s’agit d’amour à sens unique, on apprend dans le manga que les mères de Tomoyo et de Sakura étaient cousines, apportant également un peu d’inceste dans l’histoire. Et tout cela est, dans le manga, parfaitement normal voir présenté comme des instants « touchants » du récit.

La seule note accordée par la réédition à cet égard se retrouve lorsque Sakura rencontre pour la première fois la mère de Tomoyo et que celle-ci reproche au père de Sakura d’avoir épousé son élève quand il n’était encore qu’enseignant-stagiaire. Voici ce qu’elle dit : « Au Japon, on peut se marier dès 16 ans avec le consentement mutuel des familles. Les enseignants sont très respectés et leur salaire supérieur à celui que perçoivent les enseignants en France. »

Alors, oui, quand une œuvre, de surcroît destinée à la jeunesse, présente des relations pareilles, il est important que la lecture soit commentée. Bien sûr qu’il faut présenter les différences culturelles, qui expliquent dans une certaine mesure en quoi certaines choses sont tolérées et légalement possibles dans un pays plutôt qu’un autre. Mais là encore, ça nécessiterait d’aller plus loin dans l’analyse. Je ne pense pas cependant que ce soit très judicieux d’ajouter la différence salariale vis-à-vis de la France (qu’est-ce que ça veut dire ?) ; que les enseignants soient perçus au Japon comme des gendres enviables, soit, mais est-ce pour autant que cela explique le fait qu’ils épousent leurs élèves de lycée ? Et que penser de l’absence de note lorsque Terada demande son élève de CM1 de l’épouser ? Je trouve qu’en ce sens, la seule note glissée dans l’édition reste largement insuffisante et, au mieux, maladroite.

Pour conclure, malgré tout le bien que je continue de penser de CCS, je recommanderai plutôt de ne pas le faire lire à un jeune public et de préférer, si on tient vraiment à le partager à un enfant, sa version animée. Certes, les relations LGBT y sont moins affirmées (bien que suggérées), mais à l’inverse ces relations puantes sont aussi plus tamisées. J’ai souvenir, par exemple, d’une Rika en effet très amoureuse de son professeur principal, mais beaucoup moins de sa réciprocité. Dans mon regard de pré-adolescente, cela me semblait naturel. Dans mon regard d’adulte, cela me semble très dérangeant, d’autant plus que le manga et l’anime auraient très bien pu s’en passer, sans que cela change quoi que ce soit au récit. Quel dommage, non ?


Ce que j’ai le plus aimé :

  • Les personnages et relations LGBT
  • Les nombreuses représentations de personnages féminins diverses
  • Le leitmotiv de Sakura
  • Les cartes et les créatures magiques

Ce que j’ai moins aimé :

  • Les relations pédophiles et incestueuses…
  • L’absence totale d’adversité ou d’obstacles véritables
  • La répétitivité des aventures de Sakura dans la seconde moitié de la série
Catégories
Les bonnes découvertes Passion Livres

La main gauche de la nuit

Écrit par Ursula LE GUIN en 1969
Cycle de Hain, tome 4
Roman – Science-fiction, identité de genre
Origine US
voir le site de l’éditeur (VO), 18,33€ (Hardback), 6,19€ (Paperback), 6,49€ (Ebook)
voir le site de l’éditeur (VF), 7,70€ (Poche), 9,90€ (Ebook)

LES BONNES DECOUVERTES

Résumé : « Sur Gethen, la planète glacée que les premiers hommes ont baptisée Hiver, il n’y a ni hommes ni femmes, seulement des êtres humains.
Des androgynes qui, dans certaines circonstances, adoptent les caractères de l’un ou l’autre sexe.
Les sociétés nombreuses qui se partagent Gethen portent toutes la marque de cette indifférenciation sexuelle.
L’Envoyé venu de la Terre, qui passe pour un monstre aux yeux des Géthéniens, parviendra-t-il à leur faire entendre le message de l’Ekumen ?
Ce splendide roman a obtenu le prix Hugo et a consacré Ursula Le Guin comme un des plus grands talents de la science-fiction.
« 

Notabene : Bien qu’étant le 4e volet du Cycle de Hain, ce roman peut être lu de façon indépendante.

Première découverte de la très célèbre autrice américaine de SFFF, c’est un roman exigeant, encore d’avantage dans sa langue originelle. La main gauche de la nuit dresse une réflexion avant-gardiste dans la SF autour des questions d’identité de genres en partant d’un postulat assez simple. Celui de la rencontre entre Genly Ai, un terrien, envoyé en mission de reconnaissance sur la planète Nivôse (ou son nom local, Géthen) afin de les convaincre d’adhérer à l’Ekhumen (sorte d’organisation interplanétaire qui est le tronc commun de plusieurs romans de l’autrice).

Or, Genly va se confronter à trois problèmes : les politiques locales qu’il rencontre n’ont aucune intention de s’y lier, soit par peur ou par défiance, et qui préféreront le museler. La planète Nivôse est un enfer glacial où y passer l’été équivaudrait peu ou prou à vivre un hiver au Canada. Et les locaux sont androgynes et asexués la majorité du temps, sauf à des périodes succinctes, où ils entrent en période de kemma et adopte soit un sexe féminin soit un sexe masculin de façon aléatoire.

En nous proposant dès le départ une narration homodiégétique, l’autrice nous offre un point de vue familier, celui de Genly, afin de mettre en abyme la réflexion portée dans tout le roman sur le genre et son influence sur notre vision du monde et la détermination des rôles dans nos sociétés.

Malgré le choix immédiat du neutre masculin, que Genly tente de justifier par la volonté de simplifier l’écriture de son rapport, les pensées de ce dernier ne cesseront sans cesse de rapprocher les attitudes de ses interlocuteurs à un genre, quand bien même cela n’a pas de sens pour un peuple androgyne. Cela démontre d’autant plus notre obsession du genre, des préjugés déterministes qui y sont liés, des limitations sociales induites et de la recherche permanente d’altérité (homme/femme) qui empêchent toute compréhension de l’autre. Et peut-être peut-on y voir de la part de l’autrice, une remise en cause l’argument de la biologie, souvent utilisée pour justifier le genre (et surtout les conséquences du genre sur un individu).

L’autrice n’hésite pas à poser la question des incidents que son absence induiraient sur la société. Ainsi, sur Gethen, il n’y a pas vraiment de guerres, mais intrigues politiques, manipulation, patriotisme et conflits territoriaux ne manquent pas. Se pose ainsi la question : est-ce pour autant que les modèles de gouvernement sont plus égalitaristes, plus tolérantes et moins belliqueuses ?

Genly ne sera cependant pas le seul narrateur de ce récit, puisqu’on retrouvera par moment la voix d’Esthaven, le premier Géthen à avoir prêté attention à la proposition de Géthen et un allié qu’il ne se découvrira qu’assez tard dans le récit. L’alternance des deux narrateurs permet de créer l’altérité, mais une altérite qui démontre surtout de l’impossibilité de communication et de compréhension de l’autre – un des thèmes récurrents traités dans les œuvres de science-fiction.

Mais il existe encore une troisième narration proposée, cette fois-ci, extérieure et sous la forme de contes oniriques, qui racontent les mythes et légendes de Géthen, conférant une profondeur à son univers sans commune mesure. Une efficacité dans le world-building inégalable, compte tenu de la relative brièveté du roman (environ 300 pages), mais un moyen également efficace de nous immerger pleinement dans son récit et ses personnages.

En conclusion, La main gauche de la nuit est un très bon roman de science-fiction. Je n’ai certes pas forcément apprécié la plume d’Ursula Le Guin, malgré l’onirisme des mythes cités précédemment, mais la richesse de son œuvre réside surtout dans l’habileté du récit, le miroir qui nous est renvoyé à travers les réflexions proposées sur l’identité et le genre, et l’ode fait à l’empathie et la tolérance face aux altérités, quelles qu’elles puissent être.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • Les questions d’identité et de genre
  • L’onirisme des mythes et légendes et la construction de l’univers
  • Les choix de narrations, l’habilité du récit
  • L’ode à la tolérance

Ce que j’ai le moins aimé :

  • L’écriture
Catégories
Les coups de coeur Passion Théâtre

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector, qui est mort

d’après l’œuvre de Jean Racine
Découverte au Festival OFF 2014 en Avignon
Mise en scène par Néry
Interprétée par Nelson-Rafaell Madel et Paul Nguyen
Musique originale de Nicolas Cloche
Découvrez le site du Collectif Palmera à l’origine de la pièce

LES COUPS DE CŒUR

Résumé : « Mon Dieu, des vers s’agitent devant vous et vous menacent : faut-il s’en débarrasser et par quel bout les prendre ? Ne prenez pas peur, Madame, restez-là, Monsieur et n’en faites pas une tragédie. Laissez-nous faire! Commencez par vous défaire des vieux rideaux rouges, des fauteuils qui coincent les genoux, des ouvreuses revêches et de votre acharnement de collégienne ou de collégien à dénigrer ce que votre professeur de français vous proposait de découvrir. Deux comédiens, pas plus c’est promis, se chargent de vous guider dans votre nouveau théâtre tout frais et tout neuf. La visite en vaut la chandelle et les coulisses regorgent de surprises. Partagez un vers avec Oreste, Hermione, Pyrrhus, Andromaque qui ont accepté de vous recevoir dans l’intimité de leur être, nus comme des alexandrins.« 

Par souci de fluidité de lecture, je vous propose dans cette chronique de raccourcir le titre en ce sigle : OHPAH.

Je suis une aficionado des pièces de Jean Racine et Andromaque est sans doute celle que je préfère mais aussi celle qui m’a fait découvrir sa plume. Mais c’est également une pièce très difficile à interpréter. Le texte se suffit à lui-même, mais le jeu d’acteurs et la mise en scène sont déterminants pour ne pas se retrouver plongés dans l’ennui. Par expérience, j’ai déjà vécu des heures douloureuses dans des interprétations parfois trop prises au premier degré avec un sur-jeu inutile et assez lourd vu la portée du texte.

OHPAH a fait le choix inverse de ne pas rester le nez collé à la plume de Racine. Mais au-delà de sa mise en scène originale et très astucieuse, il faut avant tout reconnaître que rien n’aurait été possible sans le talent de ces deux acteurs, un immense bravo à Neslon-Rafaell Madel et Paul Nguyen qui ont offert des interprétations sublimes. Car ils sont seuls en scène, à interpréter la foultitude de personnages, certains empruntés de la pièce, d’autres tirées de sa mise en abyme.

Ils sont à la fois les narrateurs, les spectateurs et les personnages du récit. Ils nous racontent la guerre de Troie, Épire, et puis Andromauqe, Pyrrhus, Oreste, Hermione en nous offrant une interprétation de la pièce qui, tout en reprenant les vers de celle-ci (qu’il n’aurait pas fallu bouder non plus), commence par l’introduire de façon ludique. Sans l’altérer, OHPAH offre une vision moderne de la pièce, en la rendant accessible à tout public, sans la simplifier.

Et puis, évoquons la mise en scène, originale, qui s’appuie sur un décor des plus minimalistes : deux fils éclairés d’ampoules sur le sol, délimitant la soule où l’intrigue se joue (sans jamais être une barrière pour les acteurs qui joueront justement sur le dépassement de ces frontières usuelles du théâtre) ; six sauts auxquels sont accrochés des ballons de couleur, représentant tous un personnage. Même Hector est là, sauf que son ballon est crevé, puisque, on le sait, il est mort.

La proximité que les acteurs vont créer dès l’introduction de la pièce nous immerge immédiatement dans son ressort dramatique. Puis ils reprennent les vers de Racine, les récitant, les interprétant, les chantant, en leur donnant une toute autre ampleur, une forme différente, rarement vue, ludique, sans jamais perdre de leur magnificence. Ils l’ont compris : le texte, seul, suffit. Alors pourquoi se priver de s’amuser avec ?

L’apothéose de cette pièce vient de brillantes idées d’interprétation – ainsi mettre en scène la relation d’Andromaque et de Pyrrhus comme un tango ; représenter Hermione comme une diva grecque. La myriade des interprétations offertes est brillante. Oreste trompé ; Hermione, sauvage ; Pyrrhus, triomphal ; Andromaque, forte ; Hector, toujours mort. Sans cesse, la pièce revient sur ce point d’ancrage, avec beaucoup humour et toujours dans le respect de l’œuvre originale.

Excellente en tout points, OHPAH est une des meilleurs interprétations que j’ai pu voir d’Andromaque. Elle nous plonge dans les affres de cette tragédie grecque, nous emmène du rire aux larmes, mais surtout beaucoup d’étonnement et de plaisir.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • L’interprétation brillante
  • L’humour
  • La mise en scène et la scénographie
  • La musique
  • Les vers de Racine

Ce que j’ai moins aimé :

  • Je ne le sais toujours pas !
Catégories
Les coups de coeur Passion BD

おやすみプンプン – Bonne Nuit Punpun (tomes 1-2)

Scénarisé et dessiné par Inio ASANO entre 2007 et 2013
Série terminée en 13 tomes
Manga – Société, Tranches de vie
Origine Japon
Édité en France par Kana
Voir sur le site de l’éditeur, 7,45€ le tome (broché), 4,99€ le tome (ebook)

LES COUPS DE CŒUR

Résumé : « Bonne nuit Punpun nous raconte le quotidien d’un jeune garçon de CM1 nommé Punpun. La fille qu’il aime vient de quitter son école mais fort heureusement une nouvelle vient d’arriver : elle s’appelle Aiko et il en tombe fou amoureux !
Pourtant, la vie de Punpun bascule le jour où son papa est envoyé en prison après avoir roué sa femme de coups. L’oncle emménage chez le jeune garçon. Les journées de Punpun sont partagées entre les cours, les moments complices avec Aiko et les copains avec qui il découvre les mystères de la sexualité…
Pour Punpun et ses amis c’est le début d’une nouvelle aventure qui est finalement celle de la vie.
« 


En 2014, j’ai découvert Inio ASANO avec les premiers tomes de Bonne nuit Punpun, que je n’ai malheureusement pas continué (pas encore, du moins) car son portrait pessimiste de la société japonaise dans les deux tomes suivants m’avaient découragée. Mais, quelques années après, j’aimerais beaucoup m’y retenter. Je vous republie l’avis que j’avais rédigé à l’époque après avoir lu ces deux premiers tomes car il me semble que mon avis n’a pas changé.

Mais, en fait, n’ai-je réellement lu que deux tomes ? Difficile à croire. En prenant du recul sur ma lecture, je me rends compte de tout le sous-texte de l’histoire, des choix habiles faits par l’auteur pour parler de sa société, de la jeunesse, de la famille… C’est un manga aussi étrange, déroutant et réaliste.

En effet, tout ce qui paraît irréaliste, tant par l’absurdité que la caricature, devint limpide en prenant du recul sur ce que l’histoire raconte : on y retrouve la part d’enfance de Punpun et ses amis entrant en âge de la puberté et de l’adolescence et devant lutter pour s’en sortir à la fois dans l’environnement hostile d’une société dépravée, hermétique, malsaine, et face à des adultes qui, tout le contraire de modèles et d’appuis, sont gangrénés par leurs névroses.

A son plus simple appareil, l’histoire paraît anodine : Punpun est un jeune garçon qui tombe amoureux de la nouvelle élève arrivée dans sa classe, Aiko Tanaka. Il est entouré d’une bande de copains soudée avec laquelle il passe son temps à s’amuser. On y retrouve les affres des jeunes garçons arrivés à l’âge de la puberté découvrent leur sexualité, chipent des magazines porno… Rien de très extraordinaire.

Comme beaucoup d’enfants, Punpun s’invente un refuge pour échapper à une réalité trop sombre et dure pur lui. Ici, il prend la forme de Dieu, inspirée par la formule magique que lui enseigne son oncle, lorsqu’il ne peut plus se tourner vers personne.

Car Bonne nuit Punpun parle aussi d’une famille brisée : son père au chômage, est devenu alcoolique et violent, au point d’envoyer sa femme à l’hôpital avant de fuir ; sa mère, femme au foyer, personnage égoïste, dure, et qui n’aime pas les enfants ; son oncle, Yûichi, également sans emploi, personnage lubrique, venu s’ajouter à leur foyer déséquilibré…

Là où le manga se révèle le plus déroutant, c’est dans le choix esthétique de la famille de Punpun, où chaque membre prend la forme d’un oiseau très schématisé, alors que leur entourage les perçoit comme des humains ordinaires. C’est un choix étonnant mais qui est une invitation à laisser libre court à son imagination, à s’y immerger.

S’ajoute également le fait que Punpun n’a pas de voix propre. Encore une fois, les autres l’entendent et le comprenne mais le lecteur est laissé avec son imagination seule pour imaginer ce qu’il dit, à l’exception de quelques pensées racontées à la troisième personne.

Mais ce silence relatif du héros aiguise notre attention à tout ce qui l’entoure, d’avantage que sur lui-même, rendant compte à quel point le monde autour de lui est bavard. Ils parlent de lui et sur lui, mais en portant finalement très peu d’attention à ce qu’il vit, ne se rendant pas compte de tout les changements qui le bouleversent.

La seconde particularité du manga vient du fait qu’à l’inverse des enfants, très réalistes, les adultes sont tous d’une extravagante et d’une bizarrerie caricaturales. Ce n’est pas rare dans les mangas (ou même dans les livres jeunesses), mais cela n’a rarement été aussi contracté que dans Bonne nuit Punpun.

Finalement, qu’est-ce que tout cela dévoile ? Que, face à ce qui arrive à ces enfants, à leur puberté, leur sexualité naissante, à la violence, à l’amour, à l’insécurité vis-à-vis de l’avenir, les adultes ne sont pas à la hauteur. Les enfants se retrouvent seuls confrontés à un monde qui leur est hostile. Dieu, qui fait office un moment de substitution, se révèle rapidement insuffisant, marquant pour Punpun le moment décisif de la perte de son innocence.

C’est l’opposition entre ces enfants, dont la pureté les écarte de la société, et les adultes, pervertis et névrosés, qui révèle la critique acerbe et pessimiste du manga sur la société contemporaine. Finalement, que Punpun soit dessiné de façon si particulière ne le rend étrange qu’aux premiers abords, car, passées les premières pages, ce n’est plus son chara-design qui nous saute aux yeux mais bien tout ce qui l’entoure. Reste à savoir si la suite de son histoire sera plus optimiste ?

Affaire à suivre.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • Le sous-texte
  • L’habilité du récit
  • La satyre sociale
  • Les choix esthétiques qui ont du sens dans le récit

Ce que j’ai moins aimé :

  • Le pessimisme du portrait dressé sur la société japonaise
  • L’extrême lubricité des personnages adultes
Catégories
Les coups de coeur Passion Livres

Le Portrait de Dorian Gray

Écrit par Oscar Wilde en 1891
Roman – Conte philosophique, Fantastique
Origine US (commande), UK (auteur)
Voir sur le site de Penguins Books (VO), 6,09€ (Paperback)
Voir sur le site du Livre de Poche (VF), 3,30€ (Poche), 2,99€ (Ebook)

LES COUPS DE CŒUR

Résumé : « « Au centre de la pièce, fixé à un chevalet droit, se dressait le portrait en pied d’un jeune homme d’une extraordinaire beauté physique, devant lequel, à peu de distance, se tenait assis le peintre lui-même, Basil Hallward, celui dont, il y a quelques années, la disparition soudaine a, sur le moment, tant ému le public et donné lieu à d’étranges conjectures. »
Or Dorian Gray, jeune dandy séducteur et mondain, a fait ce voeu insensé : garder toujours l’éclat de sa beauté, tandis que le visage peint sur la toile assumerait le fardeau de ses passions et de ses péchés. Et de fait, seul vieillit le portrait où se peint l’âme noire de Dorian qui, bien plus tard, dira au peintre : « Chacun de nous porte en soi le ciel et l’enfer. »
« 


Le portrait de Dorian Gray fait partie de ces mastodontes de la littérature anglaise (même si elle a été commandée par un éditeur américain), incontournables classiques qui peuvent impressionner. J’avais également quelques appréhensions à l’attaquer, d’autant que je m’étais en plus mise au défit de le faire dans sa langue originale. Et comme je le pensais, ça n’a pas été une lecture évidente, quand bien même j’ai été surprise par l’élégance et la fluidité de la plume d’Oscar Wilde.

Je n’étais pas innocente lorsque j’ai attaqué ce livre : j’étais préparée à me plonger dans la noirceur la plus pure de l’âme humaine. Même si ce ne sont pas les récits que j’apprécie le plus, le Portrait fut un livre haletant, pesant et difficile.

On est happé par cet esprit malfaisant et cependant délectable. Dorian Gray ne sublime pas que son entourage, il subjugue, nous-même, les lecteurs, alors que par ce statut, nous sommes sensé avoir de la distance. Mais rien ne fait obstacle à l’irrémédiable fascination qu’exerce le personnage central.

Comme décor, il dresse un tout autre portrait, celui cynique d’une société décadente remplie de superficiels oisifs à la morale dépravante, qui en ressort pathétique. Or, la beauté vue par Oscar Wilde présuppose que son porteur reste pur. Autour de ce postulat central, l’auteur va justement porter tout le long de son récit sa réflexion sur la notion de beau, l’art, l’esthétique et, au-delà, de la morale. Si Dorian était, ne serait-ce qu’entaché par les vices de l’humain, sa beauté se détériorerait, comme l’exprime le peintre Basil à Lord Henry, le conjurant de ne rien tenter envers son protégé. Celui-là même qui, dès le début, sera présenté comme le « tentateur ».

Petite parenthèse car c’est d’ailleurs en partie à cause de ce personnage que la lecture du Portrait me fut difficile. Au-delà de son hédonisme, sa conception des femmes a rendu la première partie de l’œuvre particulièrement déplaisante.

Toute la noirceur du récit se dévoile au fur et à mesure que nous assistons à la lente et inéluctable métamorphose d’un esprit perverti par la vanité, insufflée par Lord Henry et par Basil, malgré lui, en lui faisant prendre conscience du pouvoir de sa beauté. Sous cette enveloppe d’immunité, Dorian Gray révèle, au fur et à mesure du récit, sa tortueuse personnalité, en quête perpétuelle de nouvelles sensations et du plaisir absolu, et sa peur inéluctable non seulement de la vieillesse et la laideur, mais de la mort.

La beauté, parce que supposée pure, devient donc la cache derrière laquelle Dorian montre toute sa lâcheté. Elle lui sert d’excuse pour succomber à tous les vices jusqu’au crime ultime. On comprend que le portrait, dont il restera obsédé depuis la formulation de ses vœux, représente sa conscience. Finalement, en choisissant la superficialité, Dorian Gray a fait le choix que formulait pour lui Lord Henry dès le début du récit.

Une phrase dite par Oscar Wilde en prison, que l’on peut lire dans la préface, est édifiante au regard de son œuvre : « La faute suprême, c’est d’être superficiel. Tout ce dont on prend conscience est juste.«  Et la superficialité de Dorian transparaît dans tout le récit : s’il s’inspire des paroles de Lord Henry, jamais Dorian ne fait preuve d’esprit affûté ; tout en subjuguant la société, il s’en retrouve isolé par le mépris qu’il lui inspire ; tout en cherchant la beauté, c’est son âme qui s’enlaidit… Voilà la morale, Dorian ne trouvera jamais ce qu’il recherchait et ne tirera de sa beauté qu’une source continuelle de souffrances.

Le Portrait est ainsi une œuvre d’une fine complexité, bourrée de paradoxes, ceux-là même qui finissent par avoir raison de son héros. Même si l’anglais est compliqué, je vous recommanderai au moins de lire la préface de cette version hardback de 2008 qui apporte un vrai éclairage sur l’oeuvre et permet de mieux l’appréhender.

Enfin, c’est un « coup de cœur » étant donné l’incroyable force du texte et la qualité de son écriture ; mais il est assez compliqué de pouvoir dire l’avoir aimé, tant le sujet lui-même est objet de déplaisir – car enfin, la métamorphose en question ne révèle en rien la beauté de l’humain, mais son exacte opposée. Et ce n’est jamais agréable.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • Les thèmes sur la beauté, l’art, l’esthétique, la morale
  • La préface de la VO
  • L’écriture élégante
  • L’habilité du récit

Ce que j’ai moins aimé :

  • La considération des femmes sous le regard de Lord Henry
  • La noirceur du récit

Catégories
Les coups de coeur Passion Cinéma

Pompoko

Réalisé par Isao TAKAHATA en 1994
Film d’animation – Drame, Fantastique, Comédie, Jeunesse
Japon

LES COUPS DE COEUR

Résumé : « Jusqu’au milieu du XXe siècle, les tanukis, emprunts d’habitudes frivoles, partageaient aisément leur espace vital avec les paysans. Leur existence était douce et paisible… Un dû et don de la nature, en somme : un équilibre qui ne semblait jamais pouvoir être menacé… »

Des films de l’excellent Isao TAKAHATA (confrère d’Hayao MIYAZAKI et cofondateur du célèbre studio Ghibli), Pompoko est sans doute le plus déroutant. Dans une veine radicalement différente de ses autres chefs d’œuvre, Le Tombeau des Lucioles ou Mes Voisins les Yamada, ce film est une autre preuve de son habileté à varier son style, à étonner son spectateur et à proposer une œuvre aux grilles de lecture multiples.

Pompoko est en effet une œuvre remarquable qui n’aura pas la même portée en fonction de l’âge de son public. Derrière son apparence de comédie / fable écologique, avec ces petits animaux personnifiés, fêtards, oisifs et lubriques, l’œuvre ne cache rien de la violente réalité des Tanukis à l’aune de l’urbanisation massive du Japon dans la seconde moitié du XXe siècle. C’est cette ambivalence des regards et sa portée trans-générationnelle qui révèle à quel point une œuvre jeunesse de qualité n’est pas forcément cloisonnée au public premièrement visé.

La métamorphose qui s’opère dans la première scène du film, où on passe rapidement de ratons laveurs réalistes aux Tanukis plus humanisés, est judicieuse. Le choix du chara-design de ces derniers ne fait aucun doute puisque cela permet aux spectateurs de s’y identifier et de s’y attacher plus facilement et parce que la suspension consentie d’incrédulité n’aurait clairement pas fonctionné autrement. Mais les avoir montrés en tant que ratons laveurs permet surtout de rappeler que, derrière la fable, il y a une réalité derrière cette histoire. Ce n’est pas que de la fiction, renforçant l’intérêt et à la portée de celle-ci.

Et puis, disons-le : voir des Tanukis utiliser leurs testicules – des boules proéminentes – pour se servir de la magie était déjà suffisamment étrange, original, surprenant et drôle. Pour ne pas grossièrement dire what the fuck. Alors, en version réaliste…

Mais outre cette boutade assez comique du film, celui-ci se révèle d’une grande complexité et d’une justesse à toute épreuve. Sa force vient du fait que la gravité de son récit apparaît de façon sous-jacente et croissante, au fur et à mesure que les Tanukis passent de l’espoir au découragement et inversement, sans jamais savoir s’ils arriveront au bout de ce combat.

Les quelques longueurs que l’on peut ressentir, par moment, se justifient ainsi en créant un sentiment d’attente et en insufflant la conviction irrémédiable que cette lutte est vaine. Par la force ou par la négociation, rien y fait : les humains persistent d’avantage à détruire leur habitat par intérêt d’expansion urbaine. Plus les Tanukis se montrent astucieux et plus cette impression se renforce.

Le ton léger des scènes d’espoir prend alors une toute autre dimension et on comprend que le monde paisible auquel les Tanukis aspirent arrive à sa fin. Le message de ce film n’est pas qu’une leçon de morale, c’est la constatation mise en scène de l’effet que l’humain a sur son environnement. Isao TAKAHATA se serait d’ailleurs inspiré de l’histoire de son propre pays, celle de minorités qui ont vu leurs traditions, leur habitat et leurs coutumes se faire avaler par la modernisation.

C’est sa capacité à raconter une bonne histoire, tout en proposant un regard critique et une véritable réflexion sur ce qu’elle raconte de nous, sans jamais sur-dramatiser ou simplifier à l’extrême son message, que Pompoko tire toute sa force. C’est un chef d’œuvre à ne pas manquer.


Ce que j’aime le plus:

  • Le traitement de ses thématiques
  • Pour toutes les générations
  • Très fun à regarder
  • Beaucoup d’émotions
  • La justesse du récit

Ce que j’ai moins aimé:

  • Quelques longueurs (mais justifiées)