Minuit dans l’univers, les étoiles manquantes de George Clooney

Minuit dans l'univers de Georges Clooney

2049 devient le nouveau 2012. A ceci près : si la Terre s’effondre à cette date, ce sera notre faute. 

Des gens se précipitent dans des vaisseaux pour fuir une Terre ravagée. Un scientifique reste seul à l’arrière, trop malade pour espérer encore être sauvé. Il tente de prévenir un équipage parti deux ans plus tôt chercher une lune habitable de ne pas tenter de retour.

Quelques points rouges sur une carte et l’air qui s’irradie de plus en plus. Quoi qu’il se soit passé, on comprend vite à quel point l’humanité a merdé.

Au fond, cela n’aurait pas été très grave de ne pas savoir comment ou pourquoi. Il y avait certainement plein de choses à raconter.

Par exemple, ce que cela fait d’être le dernier homme resté sur Terre, rongé lui-aussi par la maladie. Ce que cela fait d’avoir quitté sa planète pendant deux ans. Puis d’y revenir enfin et se rendre compte qu’il n’y a plus rien à retrouver. Ou encore d’être allé au bout de ses ambitions sans se soucier du reste, et se retrouver seul sur une planète ravagée.

Mais, comme son protagoniste passe à côté de sa vie, le film passe à côté de son scénario. Puisqu’il culmine à la prise de contact entre le scientifique et les astronautes, la question revient évidemment sur la table. Que s’est-il donc passé ?

Et que répond le film ? Rien, le néant.

Nulle gloire pour qui détruit sa Terre

Le personnage central resté seul dans la base terrienne est Augustine Lofthouse, joué par George Clooney. C’est l’archétype du scientifique obnubilé par son travail, qui délaisse sa vie personnelle au profit de sa découverte. Il y est parvenu, puisqu’on suit en parallèle du film l’équipage de retour de la mission spatiale. Ils ont en effet trouvé sur la lune visée par le scientifique un lieu propice à la vie humaine. L’équipe est en extase, mais ils ont hâte de rentrer après deux ans d’absence. 

Les flashbacks d’Augustine racontent cependant une autre histoire, à laquelle l’état de la Terre semble faire miroir. Comme l’a prédit sa compagne au moment de le quitter, il est passé à côté de sa vie. Il en a oublié l’essentiel, obnubilé qu’il était par son ambition. Et finalement, au moment où celle-ci se concrétise, alors que l’équipage a effectivement trouvé une lune habitable, que lui reste-t-il ? Une planète aussi désolée que lui-même, condamné à y mourir, seul.

Peut-on y voir une sorte d’appel à redevenir modestes ? De ne pas oublier, dans notre course vers le progrès, la croissance, le développement, ce qui est essentiel ? Prendre soin de la seule planète où nous sommes capables de vivre. Car même si on finissait par trouver une lune habitable, il se pourrait bien que ce soit trop tard.

C’est là l’interprétation à laquelle j’ai envie de croire pour lui donner un tant soit peu de matière. Car, il faut l’admettre : sous ses habits modernes, le film est un squelette rouillé d’œuvres similaires, qui n’a pas grand-chose à proposer. Rien de neuf, mais surtout : rien du tout.

Minuit dans l’univers : un condensé fade de déjà-vu

Malgré de jolies images autour de la lune habitable, de l’intérieur du vaisseau, dans la sortie spatiale, le film reste très sage. Rien ne sort vraiment de l’ordinaire ou de ce que l’on aura déjà vu auparavant. Notamment dans des œuvres récentes, comme Interstellar ou Gravity. Avec des thèmes aussi similaires, la comparaison est inévitable et défavorable.  

Que ce soit dans l’esthétique, la réalisation, la construction du récit et son twist final, ce dernier ne prend aucun risque.

Et comme il repose sur des filons sur-usités du cinéma, il finit par se spoiler lui-même.

On sait tous qu’une scène où des personnages chantent à tue-tête précède un grand malheur. Et même, dès le début, il suffit de voir Georges Clooney observer la liste de l’équipage pour deviner dans les grandes lignes ce que sera la fin du film.

Mais c’est surtout un condensé de vide

Les personnages sont des coques vides.

A vrai dire, le seul qui ne le soit pas, c’est bien celui joué par George Clooney. Il a au moins un nom, un métier, des relations (enfin, une), un passé, une ambition, et des regrets.

Du reste, les cinq autres personnages récurrents n’ont quasiment droit qu’à un nom et une fonction dans l’équipage. Et si le film évoque pour deux d’entre eux une famille restée sur Terre, c’est pour une raison très précise dans le scénario.

Les informations données sont donc strictement fonctionnelles – même pour Augustus. Insuffisantes pour créer des personnages tangibles, auxquels on va croire ou ressentir de l’empathie.  Mais, surtout, leur utilité est si évidente qu’on devine tout de suite ce qui va leur arriver dès le départ.

Le scénario patine sur son point de départ, laissé vide

Comme indiqué en introduction, le film ne dit pas ce qui s’est passé sur Terre. Et si cet élément était resté comme un postulat de départ dans lequel évolue les protagonistes, cela n’aurait pas été aussi gênant. Au pire, c’est une facilité scénaristique justifiée, si le film s’était concentré sur autre chose.

La question allait être posée par l’équipage, évidemment. Or, le trois quart du film va tourner autour d’elle, renforçant le mystère. Et quand elle est enfin posée, le scénario part à la débandade.

Qu’est-il arrivé à la Terre ? Pluie d’astéroïdes, le contact est coupé. Après s’être démenés à réparer les communications, les astronautes font finalement face à une Terre ravagée. Reprise de contact. Mais qu’est-il arrivé à la planète ? Changement de caméra, perte de paroles. Augustus baragouine et précise qu’il ne connaît pas les détails…

Une guerre nucléaire massive, une succession de cataclysmes, un enchaînement d’accidents… Les films post-apocalyptiques regorgent d’excuses toutes faites. A défaut d’être originales ou crédibles, elles auraient fait un meilleur camouflage. Et si le scénariste ne tenait pas à développer cette partie, pourquoi ne pas l’avoir désamorcé dés le début ?

Une première tentative dans la SF ratée

En terminant le film, j’avais des impressions plutôt positives à son égard. Il y a de jolies intentions, quelques scènes réussies, de belles images, une conception sympa du vaisseau, de très bons acteurs et une réalisation soignée. Mais en prenant du recul, le film manque cruellement de prise de risque et d’un scénario plus abouti.

Je n’ai pas lu le roman dont il s’est adapté, je ne saurais donc pas dire si les défauts de son scénario en sont l’héritage. Mais il me semble qu’une bonne adaptation sait parfois prendre des libertés pour arranger ce qui est mal fait dans l’œuvre originale. Or, ici, c’est clairement un acte manqué.

The midnight sky, réalisé par George Clooney, 2020, d’après l’œuvre originale de Lily Brooks-Dalton, film de science-fiction, voyage spatial et post-apocalypse, disponible sur Netflix, interprété entre autres par George Clooney, Felicity Jones, Tiffany Boone, David Oyelowo, Demian Bichir, Kyle Chandler…

La Traversée du Temps, le jour sans fin version Yasutaka Tsutsui

Couverture La traversée du temps (the girl who leapt through time) Yasutaka Tsutsui

Non, ce titre n’est pas un attrape-clics. Ou peut-être que si...

Après tout : en moins d’une centaine de pages, l’héroïne n’a pas le temps de faire plus de trois ou quatre trajets temporels. Elle ne revit pas non plus la même journée. Et elle peut même revenir plusieurs journées dans le passé.

Kazuko est une lycéenne ordinaire jusqu’au jour où elle respire une étrange odeur dans le laboratoire de son école. Le lendemain, elle se rend compte que son calendrier est détraqué. Ou alors, c’est elle qui revit l’histoire… ?

Il n’y a donc pas grand-chose à voir avec le film d’Harold Ramis. Sauf, bien sûr, son principe : le voyage dans le temps. Mais qu’en dit Yasutaka Tsutsui ?

Un concept sans grande originalité mais sans superflu

Le retour dans le temps est une thématique récurrente dans les univers de SF. Épineuse dès lors qu’on tente de lui donner une vraisemblance scientifique, elle est surtout efficace quand on évite justement de la sur-expliquer. Efficacité que l’on retrouve d’ailleurs dans La traversée du temps.

L’auteur fait pour cela appel à deux éléments pour rendre crédible le voyage spatio-temporel. L’un tient des superstitions liées à des faits divers, des disparitions bien connues qui restent inexpliquées. L’autre de la science-fiction elle-même, par le biais du progrès scientifique.

Rien de nouveau à l’horizon (encore plus, cinquante ans après sa publication). Or, le récit gagne en fluidité grâce à la facilité d’intégration de son concept. L’auteur évite ainsi les grabuges de cohérence temporelle et se concentre sur l’essentiel : l’instant présent que vit l’héroïne.

Un récit de voyage temporel figé au présent

La Traversée du temps est rapide à lire. Cela tient évidemment de sa faible épaisseur (une centaine de pages avec beaucoup d’aération dans sa mise en page). Mais c’est aussi dû à son écriture simple, élégante, fluide, et surtout concentrée sur l’action.

C’est donc une mise en situation de son héroïne, qui doit à tour de bras découvrir, accepter et apprivoiser son « don ». Une construction assez linéaire, certes. Mais , là encore, efficace dans la simplicité et la fluidité de sa mise en œuvre. L’auteur parvient assez justement à décrire l’évolution émotionnelle de son héroïne, très crédible jusqu’à la fin.

Mais en laissant la temporalité de l’ordre du décor et non du sujet, la novella n’a, au fond, pas grand-chose à raconter. En restant concentré sur le moment qu’est en train de vivre l’héroïne, le roman paraît donc superficiel et sans grand intérêt.

La Traversée du temps : le double-tranchant de la simplicité

Publiée entre 1965 et 1967, elle est devenue au Japon une des œuvres cultures de la littérature jeunesse japonaise. Déclinée en de multiples adaptations, dont celle de Mamoru Hosoda en 2006, c’est une novella SF et de romance adolescente rafraichissante, bien écrite et non dénuée de poésie.

A bien des égards, la novella est en effet très efficace sur chaque aspect qui la constitue.

Par exemple, elle ne fait pas dans la dentelle inutile quand il s’agit de décrire son univers et ses personnages. Elle utilise sciemment des archétypes de personnages, assez quelconques, mais facilement reconnaissables pour le jeune lectorat visé. En peu de temps, on se retrouve plongé-e dans l’ambiance de ce quotidien adolescent et avec ses personnages attachants.

Mais à l’inverse, c’est cette légèreté du récit qui le rend finalement assez oubliable. Un très bon divertissement, certes. Mais, qu’en reste-t-il au fond, la lecture terminée ?

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Traduit par Jean-Christian Bouvier, publié aux éditions L’école des loisirs (2007), 104 pages, broché 5€80, Littérature japonaise / jeunesse / science-fiction / romance adolescente

Achetez le livre en papier sur le site Place des Libraires pour soutenir votre librairie de quartier préférée !


Quelques mots sur Yasutaka Tsutsui et ses autres œuvres :

Yasutaka Tsutsui, né en 1934, est un auteur phare de la littérature de science-fiction japonaise. Plus d’informations de biographie et liens vers ses autres œuvres traduites à retrouver dans ma chronique de sa novella de SF éroti-comique : « Les Hommes salmonelles sur la planète Porno ».


Quatrième de couverture

« Kazuko, la sérieuse et appliquée Kazuko, aurait-elle soudainement perdu la tête ? Depuis quelque temps, elle n’est plus sûre de rien. A-t-elle vécu ou bien rêvé les catastrophes qui se succèdent sur son passage ? L’accident de camion, le tremblement de terre ou l’incendie semblaient pourtant si précis, si réels !

Kazuko a l’impression de savoir à l’avance ce qui va se passer, comme si elle avait fait un saut dans le temps…

Un jour, son calendrier s’est détraqué. Elle rangeait la salle de sciences naturelles quand elle a cru percevoir une silhouette, nostalgique, comme de la lavande, puis elle s’est évanouie…

Il lui faut maintenant convaincre ses amis, Goro et Mazaru, ainsi que son professeur de sciences, qu’elle n’est pas folle. Et surtout découvrir d’où lui vient cet étrange pouvoir… »

L’Homme qui mit fin à l’Histoire, un documentaire, de Ken Liu

Couverture article
Couverture de L'homme qui mit fin à l'Histoire

L’Histoire s’apprête à connaître son instant de vérité.

Deux scientifiques ont mis au point un procédé qui permet d’observer le passé. C’est une révolution historique ! L’invention est cependant encore limitée : une seule personne peut visualiser une période donnée. Après quoi, celle-ci redevient inaccessible et ce, pour toujours.

Qu’à cela ne tienne, les scientifiques sont décidés. La vérité n’attend pas. Leur première cible : les atrocités commises en Mandchourie par l’Unité 731 sous mandat impérial japonais, durant la Seconde Guerre Mondiale.

Un documentaire pour toute fiction

La forme que prend la novella s’inspire de la nouvelle de Ted Chiang (« Aimer ce que l’on voit, un documentaire »).

Dénué de narrateur, L’homme qui mit fin à l’Histoire est donc un texte oral qui se veut neutre. Montage de retranscriptions d’interviews, de débats, de discours, de prises d’opinion…

Le documentaire est un mélange habile de faits très documentés et d’opinions très diverses sur les questions soulevées par l’expérimentation. Cela va du témoignage des familles de victimes à celui d’un ancien membre de l’Unité 731. Des avis d’académiciens, de politiciens, à ceux d’hommes et de femmes ordinaires…

Et comme il se déroule après l’expérimentation, on assiste en réalité au bilan et à la tenue des comptes. Cela évite le débat de rester dans la pure rhétorique et l’anticipation. Ce qui est d’autant plus avisé que le récit a un contexte finalement très contemporain.

Mais c’est aussi une mise en abyme de ce que l’auteur critique : l’Histoire n’échappe pas à son contexte. Elle ne peut donc être neutre.

Où l’Histoire perd de sa majuscule

Si le cadre SF fait appel à l’imaginaire, il propose en réalité un exercice d’analyse rétrospective.

En filigrane du documentaire, les différents intervenants soulignent le contexte géopolitique de l’époque. Il apparaît ainsi qu’au-delà de la responsabilité du Japon, l’auteur vise à interroger celle des communautés internationales.

Comment expliquer en effet qu’il y ait eu autant d’années avant que ces crimes n’aient été dévoilés et reconnus ? Une telle mansuétude n’aurait-elle pas un rapport avec l’intérêt des États-Unis pour les recherches en matière d’armes biologiques ? Ou encore avec la volonté des puissances de l’époque à protéger l’échiquier mondial en place ?

Or, il ne s’agit pas seulement de pointer du doigt mais bien de réfléchir également aux leçons à en tirer. Et de poser en filigrane une autre question : à qui l’histoire devrait servir ?

L’homme qui mit fin à l’Histoire. Mais laquelle ?

La fiction entre de cette façon en résonance avec notre société. Elle questionne notamment notre rapport à l’Histoire, son statut scientifique, politique et social et son caractère péremptoire. En pointant du doigt ses « oublis », Ken Liu dénonce directement son instrumentalisation et le négationnisme politique.

Et il le fait sans se montrer dirigiste ou moralisateur. C’est en cela que L’homme qui mit fin à l’Histoire se révèle une excellente novella de science-fiction. Courte, bien écrite, efficace : un excellent choix pour découvrir la plume et le talent narratif de Ken Liu.

Rendez-vous sur le site de Le Bélial’ pour en savoir plus

Traduit par Pierre-Paul Duransti, publié par les éditions Le Bélial’ (coll. Une heure lumière), 2016, 112p, broché 8,90€, numérique 3,99€, Littérature américaine / Science-fiction


Référence citée :

« Aimer ce que l’on voit, un documentaire » Nouvelle parue dans le recueil « La tour de Babylon », éd. Folio SF (n° 358), trad. Pierre-Paul Duransti et Jean-Pierre Pugi, 2010. Elle a été adaptée au cinéma par Denis Villeneuve dans son film « Premier Contact » en 2016.


Quelques mots sur Ken Liu :

Né en 1976 à Lanzhou (Chine), Ken Liu est un écrivain de science-fiction, fantastique et fantasy sino-américain. Il a fait ses études et vit aux États-Unis depuis l’âge de 11 ans. Il a débuté sa carrière dans la programmation avant de se diriger vers le droit d’entreprise et enfin vers l’écriture.

Sa carrière de nouvelliste a été plusieurs fois récompensée des prestigieux prix Hugo, Nebula ou encore World Fantasy Appart. Et c’est en 2015 qu’il commence à publier sa première série de romans avec La Dynastie des Dents de Lion. Son premier tome a lui aussi remporté le prix Lotus.

Mais Ken Liu est également connu pour avoir traduit et fait connaître des auteurs chinois en Occident. En particulier, Liu Cixin et sa trilogie de science-fiction Le problème à trois corps.

Où trouver ses livres en Français :

  • Chez Le Bélial :
    • Les novellas : L’homme qui mit fin à l’Histoire et Le Regard (coll. Une heure lumière)
    • Les recueils de nouvelles : La Ménagerie de Papier et Les Jardins de Poussière (coll. Quarante-deux)
    • D’autres nouvelles sont disponibles individuellement dans la revue Bifrost
  • Chez Fleuve éditions (coll. Outre Fleuve) ou Pocket :
    • sa série de romans en cours : La Dynastie des Dents de Lion
    • le one-shot dérivé de la saga Star Wars : Luke Skywalker : Légendes

Quatrième de couverture :

« Futur proche.

Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.

Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire. »

Les hommes salmonelle sur la planète Porno, de la SF éroti-comique de Yasutaka Tsutsui

Couverture de la novella Les hommes salmonelle sur la planète Porno

Sur la planète subtilement surnommée Porno, les scientifiques terriens s’inquiètent pour leur intégrité ! Et pour cause : les espèces locales ont tendance à copuler à tout va, faisant fi de toute considération biologique.

Alors qu’une scientifique tombe enceinte contre sa volonté, ils lancent une expédition à la rencontre des Nunudiens. Seule population humaine de la planète, ils sont leur dernier retour afin de l’aider à avorter.


Une SF parodique drôle et inventive

Avec un tel postulat et un tel titre, la novella donne immédiatement le ton. On passera sur la lourdeur de l’humour graveleux et les quelques réflexions machistes. Car, outre la loufoquerie du bestiaire, l’inventivité de l’univers n’est pas dénuée de complexité et de cohérence.

En parallèle des aventures ubuesques des scientifiques, l’auteur propose un récit parodique qui mêle réflexion éthique et débats scientifiques. Selon le narrateur, la planète évoluerait selon un angle contraire à celui de la Terre : celui de la dégénérescence.

Le récit laisse donc place à un dialogue incessant entre les deux scientifiques de l’expédition. Dépassés par leur environnement, ils font appels aux théories de Darwin, Freud, Jung, Lorenz, afin de lui trouver du sens. Mais, loin de casser le rythme, celui-ci transforme un environnement loufoque en un système efficace et crédible.

Une satire qui se moque de la pudeur

En filigrane de ce dialogue, et au-delà des considérations morales des scientifiques, c’est en réalité une utopie qui fait surface. Un monde où il n’existe aucun prédateur et où domine l’amour. Une planète capable de s’autoréguler dans une certaine harmonie.

A chaque page, les scientifiques n’ont de cesse de répéter à quel point la planète est vicieuse. Pourtant, c’est bien eux et leur jugement moral qui finissent par devenir le sujet de gausserie. Et pour cause : leur obsession à la pudeur ne montre en réalité que leur propre obscénité. Ils doivent la cacher à défaut de réussir à la dominer.

Un auteur à découvrir

Au-delà de la parodie, Les hommes salmonelle sur la planète Porno fait fi de sa linéarité. Il propose au contraire un court récit efficace tant dans sa forme que dans son fond. Un bon premier pas afin de découvrir l’auteur, et malheureusement encore un des seuls textes traduits en Français.

Rendez-vous sur le site de Nouvelles Éditions Wombat pour en savoir plus

Traduit par Miyako Slocombe, publié par les Nouvelles Editions Wombat, 2017, 96p, broché à 16€, ebook à 10,99€, Littérature japonaise / Science-fiction


A propos de Yasutaka Tsutsui

Yasutaka Tsutsui, né en 1934, est un auteur de science-fiction et de fantastique japonais. Il est notamment réputé pour son style satyrique et son humour noir. Diplômé de l’université de Doshisha à Kyoto, il mêle très souvent à ses récits la psychanalyse et le surréalisme, objets de sa thèse.

Acclamé et controversé au Japon, il est néanmoins un des piliers incontournables de la science-fiction japonaise moderne.

Ses œuvres sont aussi très connues pour leurs excellentes adaptations. Entre autres, La traversée du temps adapté par Mamoru Hosoda et Paprika par Satoshi Kon.

Vous pourrez retrouver : La traversée du temps à L’école des loisirs, Hell et Les hommes salmonelle sur la planète Porno chez Nouvelles Editions Wombat. Deux recueils de nouvelles potentiellement en occasion : Le censeur des rêves ou Les cours particuliers du professeur Tadano, publiés par les éditions Stock.

PS : Notez qu’il y a quelques traductions complémentaires à retrouver parmi les éditeurs anglophones. Je vous recommande notamment Paprika paru aux éditions Vintage.


Résumé de Les hommes salmonelles sur la Planète Porno :

Si la planète Nakamura est surnommée « planète Porno » par l’équipe d’explorateurs japonais, c’est que la végétation comme la faune ont la fâcheuse habitude de forniquer à tout va. Le croisement des espèces forment un écosystème des plus étranges, à la fois énigmatique et dégoûtant ! Aussi nos savants sont-ils fort perplexes lorsqu’une de leurs collègues tombe enceinte, inséminée par une spore pas très catholique…

Afin de découvrir comment la soigner, trois hommes sont alors envoyés en mission. Ils doivent contacter la tribu d’humanoïdes autochtones et impudiques qui semble détenir le secret de la coexistence dans ce milieu. Mais leur voyage, parmi les crocopile-à-l’heure, les tatami-popotames et autres méduses-cul-en-l’air, leur réserve bien des surprises. Parfois plaisantes, parfois moins…

Au cœur du Yamato, le second cycle de romans d’Aki Shimazaki

Couverture du coffret Au Coeur du Yamato

Vous pouvez retrouver mon avis sur son premier cycle de romans en cliquant ici.

Comme pour son prédécesseur, Au cœur du Yamato se décompose en plusieurs tomes indépendants. Chaque narrateur raconte son histoire personnelle tout en intégrant un tableau plus grand. Ils sont tous plus ou moins connectés par une connaissance ou un environnement commun. La Seconde Guerre Mondiale est terminée, le Japon s’est reconstruit et vient de vivre son plein essor économique.

Une suite spirituelle à la série Le Poids des secrets

Si ceux-ci sont liés par l’entreprise Goshima, il faut néanmoins chercher leur lien dans la signification du terme Yamato. Synonyme de ‘Japon‘, son écriture 大和 peut également se traduire par « grande harmonie ». Et c’est bien cela qui fait le cœur des récits et des réflexions soulevées par la pentalogie. Comment cette recherche d’harmonie collective peut-elle conditionner les relations sociales, hiérarchiques et individuelles de sa communauté ?

Il y a une sorte de continuité avec le précédent cycle. La majorité des personnages auront connu la Seconde Guerre Mondiale. C’est notamment le cas du roman Zakuro où Toda tente une dernière fois de retrouver son père disparu dans les camps sibériens. On y retrouve toutefois un passage de flambeaux à la génération suivante.

Des thématiques plus modernes

On parlera du plein essor économique de la seconde moitié du 20e siècle et de l’émergence du salaryman. On voit notamment dans Mitsuba un exemple de la manière dont le wa (l’harmonie) sera opposé à Aoki. Et comment cela le poussera indirectement à se résigner face à la collectivité et malgré l’injustice qu’il subit.

L’autrice parle aussi des brimades scolaires et du suicide (Tombo) poussé par le déshonneur, l’injustice et l’humiliation. Mais elle aborde surtout d’avantage les relations hommes/femmes. Par l’entremise des rencontres arrangées en vue d’un mariage, les miais (Yamabuki), par exemple, mais aussi par l’homosexualité (Tsukushi).

Une plume toujours efficace mais sans renouveau

L’écriture fluide et aérienne nous offre un bel exemple de délicatesse et de subtilité dans le traitement psychologique des narrateurs. La richesse des thématiques et l’émotion douce-amer font toujours la force de ses récits, plaisants et addictifs.

Mais sans la sensation de fraicheur du premier cycle, celui-ci a paru redondant, plus maladroit et inégal sur certains sujets. Peut-être du fait du lien moins ténu entre les narrateurs, les multiples références pour le rappeler ont paru cette fois un peu forcées.

Malgré cela, Au cœur du Yamato reste une bonne découverte

Je préfère donc le premier cycle à celui-ci. Toutefois, sa lecture est toujours enrichissante pour découvrir de nouvelles facettes du Japon, un peu plus modernes cette fois-ci. Je recommande en particulier les romans Zakuro et Tonbo de ce nouveau cycle.

Rendez-vous sur le site d’Actes Sud pour en savoir plus

Pentalogie composée de Mitsuba, Zakuro, Tonbo, Tsukushi, Yamabuki, publiée aux éditions Actes Sud, 33,40€ le coffret, 6.50€ le tome individuel, Contemporain / Japon / 20e siècle

A propos de l’autrice

Née à Gifu, en 1954, Aki Shimazaki a quitté le Japon pour vivre au Canada en 1981. Elle a commencé à publier en français directement avec son premier roman, Tsubaki (1999).

Sa bibliographie se compose en trois cycles de cinq romans chacun. Ils s’articulent autour d’une dynamique commune et entrecroisent le destin de différents narrateurs au sein d’un même univers.

Elle dresse ainsi dans ses livres un portrait détaillé de la société japonaise, à travers son histoire, sa culture, son évolution et aussi ses tabous.

Ses romans ont remporté plusieurs prix, dont par exemple le Prix de la Société des écrivains du Canada pour Tsubaki, le prix Ringuet 2001 pour Hamaguri, etc.

En France, elle est publiée par les éditions Actes Sud qui propose d’acheter ses cycles par coffret ou individuellement.

Résumé des tomes :

Mitsuba

Takashi Aoki est un salarié prometteur, engagé par la société d’import-export Goshima, à la suite de son père, décédé quand il était encore jeune. Alors qu’il est sur le point de faire sa demande en mariage à la jeune réceptionniste avec qui il prend également des cours de langues, il reçoit une offre de mutation pour la succursale de Goshima à Paris.

Zakuro

Bien que le père de Tsuyoshi Toda ait disparu dans les camps de Sibérie à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la mère de celui-ci, atteinte d’Alzheimer, attend toujours son retour, persuadée qu’il est encore en vie.

Tonbo

Alors qu’il a ouvert un juku (école privée) suite à sa démission de la société Goshima, Nobu reçoit la visite d’un ancien élève de son père, professeur de lycée, pour lui parler des événements qui ont conduit au suicide de ce dernier et s’excuser.

Tsukushi

Alors qu’elle venait d’accepter la pressante demande en mariage du fils du directeur de la banque Sumida, celui-ci accepta d’adopter l’enfant que Yûko attendait d’un autre, sans en dire un mot à leur entourage. Treize ans plus tard, alors qu’elle pensait leur famille heureuse, elle découvre qu’un autre secret cachait le sien.

Yamabuki

A l’aune du mariage de sa nièce, Aiko se remémore les cinquante ans de son second mariage et le coup de foudre qu’elle avait eu pour cet homme, croisé dans un train qui lui avait glissé sa demande sur une feuille de papier sans même lui avoir parlé.

Le poids des secrets, un autre regard du Japon d’Aki Shimazaki

Couverture Le Poids des secrets

En cinq volumes indépendants, Le poids des secrets traverse l’histoire du Japon au début du 20e siècle. Le cycle recompose le puzzle de la vie de deux familles, leur généalogie, leur société et l’histoire de leur pays.

Un récit historique à échelle humaine

C’est un texte délicat qui s’intéresse à la psychologie de familles japonaises ayant survécu aux drames du siècle dernier. Le grand tremblement de terre de 1923 qui a détruit le Kantô. Le massacre de Coréens qui y a fait suite. La Seconde Guerre Mondiale, en particulier au Mandchourie après l’invasion soviétique et à Nagasaki, lorsque la bombe atomique est tombée sur le district d’Urakami…

C’est cependant une histoire à échelle humaine, par laquelle l’autrice décrypte certains tabous de son pays. Ils sont fruits à la fois de son histoire, de sa société, de sa culture et de ses traditions. J’ai apprécié la lucidité de ses narrateurs, leurs regards critiques envers leurs situations et leur propre société. Et ce, sans qu’ils ne tombent jamais dans le pathos, la condamnation ou quelconque manichéisme.

Or, le choix de cette narration donnant à chaque livre la voix à un membre particulier de la famille, est idéal. Il montre la complexité de la psyché humaine, au regard de leurs secrets. Comment ceux-ci vont conditionner leur vie, leur avenir et leurs relations.

Une série puzzle passionnante et efficace

Bien que les tomes ressassent les mêmes périodes de l’histoire, l’autrice réussit à apporter à chaque livre un véritable cœur. Ils ont chacun des thématiques et des enjeux spécifiques, qui renforcent la profondeur de ses personnages. On peut donc choisir de ne lire qu’un des tomes sans risque d’être perdu. Ou les lire dans l’ordre pour profiter du tableau dans son ensemble.

Ainsi, l’autrice évite un des principaux écueils à ce type de série-puzzle : être trop répétitive et sur-explicite. Seule exception : le tout dernier volume où je suis plus réservée, malgré l’intérêt de son sous-texte. Du reste, Aki Shimazaki est parvenue à laisser le lecteur combler par lui-même les trous des non-dits, rendant ainsi chaque volume indispensable à la pentalogie.

La force du Le Poids des Secrets : l’écriture d’Aki Shimazaki

Dès le premier roman, j’ai été happée par la subtilité de l’écriture, la poésie sous-jacent la dureté de ses thématiques. Mais aussi la finesse et le réalisme de ses personnages charismatiques.

Tout à leurs secrets et enjeux individuels, ceux-ci aspirent communément à la liberté et à la dignité. Autant de sentiments universels qui les rendent humains, touchants et malgré tout proches du lecteur.

Une excellente lecture pour découvrir le Japon

Pour conclure, ce premier plongeon a été une lecture poignante et enrichissante. Il offre une vision différente du Japon, au travers des événements tragiques et des thèmes riches. En bref : un cycle harmonieux, efficace, très bien écrit, qui donne envie d’explorer la bibliographie d’Aki Shimazaki.

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Achetez le livre papier ou numérique sur le site Place des libraires pour soutenir votre librairie de quartier préférée !

Pentalogie composée de 5 tomes (Tsubaki, Hamaguchi, Tsubame, Wasurenagusa, Hotaru), écrite par Aki Shimazaki, publiée en France par les éditions Actes Sud, collection Babel, Coffret de l’intégrale 33€, Petit format 6,60€ /tome, Littérature québécoise/japonaise, Contemporain / Historique / Japon / Secrets de familles

A propos de l’autrice

Née à Gifu, en 1954, Aki Shimazaki a quitté le Japon pour vivre au Canada en 1981. Elle a commencé à publier en français directement avec son premier roman, Tsubaki (1999).

Sa bibliographie se compose en trois cycles de cinq romans chacun. Ils s’articulent autour d’une dynamique commune et entrecroisent le destin de différents narrateurs au sein d’un même univers.

Elle dresse ainsi dans ses livres un portrait détaillé de la société japonaise, à travers son histoire, sa culture, son évolution et aussi ses tabous.

Ses romans ont remporté plusieurs prix, dont par exemple le Prix de la Société des écrivains du Canada pour Tsubaki, le prix Ringuet 2001 pour Hamaguri, etc.

En France, elle est publiée par les éditions Actes Sud qui propose d’acheter ses cycles par coffret ou individuellement.

Résumé des tomes :

Tsubaki
La mère de Namiko vient de mourir. Pour héritage, elle lui lègue deux carnets, l’un à son intention et l’autre à celle de son demi-frère, dont Namiko ignorait jusque-là l’existence. Dans son carnet, elle y découvre le passé de cette mère discrète, aux lourds secrets.

Hamaguchi
Yukio se remémore les vestiges de son enfance ; des drames qu’il a vécus, en tant qu’enfant naturel et à cause de la bombe atomique à Nagasaki ; mais aussi de ses amours de jeunesse dont il ignorait tout jusqu’à la veille de la mort de sa mère.

Tsubame
Après le tremblement de terre qui a dévasté le Kanto, pour protéger sa fille des appels à la violence contre les Coréens vivant au Japon en 1923, la mère de Mariko la confie au prêtre d’une église japonaise qu’elle connaissait, avant de partir à la recherche de son frère et disparaître à jamais.

Wasurenagusa
En tant qu’héritier de la famille Takahashi, Kenji tente de fuir la pression familiale qui ne songe qu’à lui trouver une nouvelle femme afin de perpétrer leur lignée et dont les parents ne sont pas prêts à accepter son secret ni la femme dont il est tombé amoureux, Mariko.

Hotaru
Tsubaki rend régulièrement visite à sa grand-mère, qui souffre d’hallucinations depuis une commotion cérébrale. Mais un jour, alors qu’elle vit un moment de lucidité, celle-ci finit par lui raconter les souvenirs de sa jeunesse dont elle n’avait encore parlé à personne jusque-là.

Card Captor Sakura de Clamp, quand la nostalgie ne suffit plus

Couverture du tome 1 de Card Captor Sakura

Nom original : カードキャプターさくら (nom français : Sakura chasseuse de cartes), scénarisé et dessiné par le collectif CLAMP entre 1996 et 2000, série terminée en 9 tomes, Manga – Magical Girl, Shojo, Jeunesse, rééditée en France par les éditions Pika, voir le site de l’éditeur, par tome : 9,10€ (Papier), 4,49€ (Numérique)

On a tous nos péchés mignons, ces œuvres de notre enfance auxquelles on voue une admiration nostalgique. Le dessin animé de Card Captor Sakura en fait partie pour moi. Alors, pour me divertir pendant cette période de confinement, je me suis plongée dans la jolie réédition publiée par Pika.

En conclusion de cette « première lecture », je dois admettre être profondément mitigée. D’un côté, elle est géniale car elle a toutes les qualités d’un bon shojo. Elle offre aussi des représentations de personnages féminins et des relations LGBT affirmées plutôt cool. D’un autre, il y a des relations toxiques auxquelles je fais d’avantage attention aujourd’hui. Et qui n’ont surtout aucun intérêt dans le manga.

Commençons par les points forts de Card Captor Sakura.

La diversité sexuelle de ses personnages

A la différence de l’anime, les relations homosexuelles des personnages sont en effet bien plus affirmées. Les personnes le montrent sans détour, offrant des moments très touchants dans le manga. Ainsi, Tomoyo, amie de Sakura, ne cache pas que son dévouement sans faille est lié à son amour profond. Elle ne souhaite que de rendre Sakura heureuse, quitte à s’effacer et la soutenir.

On sait également que leurs mères à toutes deux partageaient le même type de relation. On regrette cependant que, dans les deux cas, l’amour soit à sens unique. Le grand-frère de Sakura est un personnage bisexuel. On lui connait en effet deux relations amoureuses : celle, passée, avec son ancienne professeure de mathématiques, et celle plus récente, avec Yukiko.

Un éventail riche de représentation des femmes

Et cela fait plaisir à voir. Sakura est une héroïne bourrée d’énergie, profondément gentille. Mais elle est surtout très courageuse et persévérante dans son apprentissage de la magie. Elle n’hésite pas à se mettre en danger et à affronter ses peurs pour protéger ceux qu’elle aime.

Tomoyo, sa meilleure amie, est l’un des personnages les plus solides et matures de l’histoire. D’un sang-froid sans commune mesure, elle est très observatrice et intelligente. Sa mère est une femme d’affaire accomplie. Loin des clichés de la femme au foyer, elle dirige son entreprise à la pointe de la technologie. Et jamais une ligne de reproche ne lui sera opposée. Elle emploie par ailleurs pour protéger sa fille des gardes du corps entièrement composées de femmes.

Enfin, Melle Mizugi est un personnage charismatique et mystérieux, peut-être la plus clichée et problématique comme on verra ci-dessous. Cependant, on comprend vite qu’elle permet surtout de faire avancer l’histoire vers son objectif final : que Sakura devienne enfin maîtresse des cartes.

La tendance s’inverse : les garçons deviennent le soutien de l’héroïne

Et c’est sur ce point que l’anime et le manga vont différer. Dans l’anime, Shaolan arrive dans l’école de Sakura et a clairement l’intention de devenir le prochain maître des cartes. Il sera d’ailleurs évalué par Yue le moment venu comme potentiel candidat. Or dans le manga cette rivalité se cristallise rapidement. Shaolan se rendant compte de la force de Sakura, il décide en effet de devenir son appui. C’est d’ailleurs lui qui exprimera le premier des sentiments envers la jeune fille.

D’un côté, ça renforce un des défauts du manga : tout est trop facile pour Sakura. Mais d’un autre, c’est assez rafraichissant. Sakura n’est plus jaugée en comparaison du héro, elle ne l’est que vis-à-vis d’elle-même. Son leitmotiv est d’ailleurs une confiance infaillible en ses capacités, en se répétant que tout ira bien.

Un excellent shojo…

CCS est ainsi un savant mélange d’aventure fantastique et initiatique et d’un quotidien de petite fille en primaire. Il prend appui sur les qualités que l’on retrouve dans les meilleurs shojos. En effet, le merveilleux des cartes magiques que Sakura doit collecter et s’approprier est certes très présent. Mais ce sont les personnages, leurs relations et leur développement personnel qui sont au cœur du récit. C’est donc moins l’adversité qui va compter que la protection de ce qui est cher à Sakura.

Si l’amour est un des sujets centraux dans CCS, il ne s’agit pas que de romance. D’ailleurs, l’accomplissement de l’amour n’est pas un objectif en soi. Tomoyo le personnifie très bien : elle veut simplement le bonheur de Sakura. Peu importe si celle-ci en aime un autre. Sakura elle-même fait montre de cette maturité. Se rendant compte de l’amour porté par Yukiko à son frère, elle ne lui déclare sa flamme que pour pouvoir avancer.

…s’il n’y avait pas eu deux défauts majeurs

Le moins pénible : la quasi absence d’adversité

A l’exception des deux moments clés du récit, il n’y aucun véritable obstacle dans l’histoire. La capture des cartes comme leur transformation auront l’air d’un jeu d’enfant pour Sakura. Les chapitres étant extrêmement court, tout est condensé et rapidement résolu. Malgré la beauté du dessin, on regrette l’absence d’intensité dans les scènes d’action.

On finit par ne plus craindre pour Sakura, ce qui provoque une sensation d’ennui et de répétition à la longue. C’est d’autant plus marquant quand on passe à la seconde partie. Sakura est devenue maîtresse des cartes, mais elle doit encore transformer les cartes de Clow en cartes de Sakura. Le scénario manque cruellement d’inventivité, au point qu’on a une sérieuse impression de redite. Dans une série de 9 volumes à peine, c’est malheureusement assez pénalisant.

C’est une chose à laquelle les créateurs de l’anime ont prêté plus d’attention. Le format plus long des épisodes leur permettent en effet d’ajouter ce qui manque au manga. Même si on connait le résultat, on peut toutefois voir Sakura se retrouver en difficulté, douter, se tromper. Et ça la rend encore plus touchante. Enfin, le passage à la seconde partie de l’histoire est mieux maîtrisée, de sorte qu’elle montre d’avantage l’évolution de son héroïne.

Le vrai problème de Card Captor Sakura : la pédophilie

Impossible de faire abstraction à ces relations toxiques une fois devenue adulte. L’anime a peut-être le défaut de tamiser les relations homosexuelles qui fait la richesse des personnages. Mais il a l’avantage d’effacer un peu les relations pédophiles du manga.

Le plus marquant et dérangeant vient dans la relation entre le professeur principal Terada et Rika, l’amie de Sakura. Dans l’anime, Rika est amoureuse du professeur mais la réciprocité n’est pas aussi clairement montrée. Dans le manga, celui-ci fait sa demande en mariage à la jeune fille, encore en classe de primaire.

Et il n’y a pas que cet exemple. Les parents de Sakura se sont également mariés alors que le père était son professeur. Mizugi sort avec Tôya à l’époque où elle était enseignante stagiaire dans son lycée. Et, plusieurs années plus tard, elle partage une relation amoureuse évidente avec Eriol, du même âge que Sakura…

Trop d’exemples pour que cela puisse passer inaperçu de l’éditeur. Il mettra à cet effet une note au moment où on apprend justement la relation des parents de Sakura. Voici ce qu’elle dit : « Au Japon, on peut se marier dès 16 ans avec le consentement mutuel des familles. Les enseignants sont très respectés et leur salaire supérieur à celui que perçoivent les enseignants en France. » Un peu léger, non ?

Bien évidemment qu’il faut expliquer qu’au Japon, la culture et les mentalités sont différentes à ce sujet. Toutefois, ça semble surtout insuffisant et, au mieux, très maladroit.

Ajouté à cela, le manga précise à plusieurs reprises que les mères de Sakura et Tomoyo seraient en réalité cousines. Et il le fait surtout en le présentant comme quelque chose de très touchant. Alors que ça donne un aspect incestueux qui n’a, en vrai, aucune raison d’être dans le récit. Cela dit, la pédophilie aussi…


En conclusion, hormis par nostalgie, il n’est plus incontournable

Cette découverte du manga rend impossible d’avoir le même regard sur cette œuvre de mon enfance. Comme indiqué plus haut, c’est une œuvre qui pourrait être géniale pour les enfants. Surtout pour la représentation des femmes et des relations diversifiées. Mais que dire de ces relations toxiques normalisées dans le manga…

Alors, oui, je ressens toujours un attachement particulier à ce dessin animé qui m’aura fait rêver durant l’enfance. Mais je ne suis plus certaine que ce soit finalement indispensable de le faire découvrir aujourd’hui. Ou à défaut, je recommanderai de privilégier l’anime où tout cela est plus tamisé.

Résumé

« Alors qu’elle feuillette un livre mystérieux, Sakura laisse accidentellement s’échapper aux quatre vents des dizaines de cartes magiques ! La jeune élève de CM1 décide de les récupérer au plus vite. Mais les esprits farceurs des cartes sont peu enclins à se laisser capturer ! Accompagnée de Kélo et de son amie Tomoyo, la jeune fille devra maîtriser ses pouvoirs magiques pour devenir une vraie héroïne !« 

La main gauche de la nuit, une réflexion sur le genre d’Ursula Le Guin

Couverture La main gauche de la nuit

Écrit par Ursula LE GUIN en 1969, Cycle de Hain, tome 4 – voir le site de l’éditeur (VO), 18,33€ (Hardback), 6,19€ (Paperback), 6,49€ (Ebook) – voir le site de l’éditeur (VF), 7,70€ (Poche), 9,90€ (Ebook) – science-fiction, littérature américaine

Nota bene : Bien qu’étant le 4e volet du Cycle de Hain, La main gauche de la nuit peut être lu de façon indépendante.

L’envoyé de l’Ekumen a bien du mal à supporter le froid polaire de la planète Gethen. Mais ce n’est pas tant l’hostilité des températures que la particularité de ses habitants qui le trouble.

Et pour cause : les Géthéniens sont des êtres humains sans distinction de sexe. A l’exception de la période de reproduction, où ils prennent aléatoirement le sexe féminin ou masculin, iels sont ambisexué-e-s. De plus, les politiques locales sont plutôt hostiles à l’idée d’intégrer l’Ekumen. La mission de Genly Aï semble compromise.

Publié initialement en 1969, La main gauche de la nuit est un récit de science-fiction singulier qui a contribué à la renommée de l’autrice. Mais il s’agit également d’un des premiers livres féministes de science-fiction écrits.

Le genre comme limitation sociale

La narration homodiégétique permet une approche directe de la question de genre. Surtout que le regard de Genly Aï nous est en réalité familier. C’est notre vision du monde qui s’oppose à celui des Géthéniens. Ainsi, elle nous fait réfléchir sur l’influence que le genre a sur la détermination des rôles dans nos sociétés.

Genly Aï est aussi faillible qu’on peut s’imaginer l’être dans pareille situation. Bien que maladroitement justifié, il évoque immédiatement son choix du neutre masculin pour parler de ses hôtes. Cela démontre dès le départ la conscience aiguë qu’il a de l’inadaptabilité de la langue. Il attribuera également sans cesse un genre aux attitudes des Géthéniens, bien que cela n’ait aucun sens pour eux.

Habilement, Ursula Le Guin met ainsi en scène notre obsession du genre et ses conséquences. Tous ces préjugés déterministes limitent finalement nos relations sociales et obstruent notre vision par la recherche permanente d’altérité. Et c’est bien cela qui est au cœur du récit.

Un monde sans genre : un monde plus juste ?

Sur Gethen, la guerre, comme le genre, est un concept étranger à la population. Mais, la planète reste un terrain où le conflit existe. Il prend d’autres sources et d’autres formes : le patriotisme, l’appartenance territoriale, qui se résout en chantages, intrigues politiques, manipulations…

De plus, de par son genre déterminé, Genly Aï apparaît comme un monstre aux yeux de la population. Ils se méfient de lui et leur premier réflexe est celui du rejet. Il sera exilé, muselé et enfin enfermé, de sorte à ce qu’il ne puisse répandre son message.

Finalement la peur de l’inconnu, de « l’autre », reste prégnante. Mais est-ce suffisant pour dire que l’absence de genre rendrait le monde moins belliqueux ? Pas vraiment.

L’axe de réponse se trouve dans le choix narratif. La narration change en effet de temps à autre pour offrir le point de vue d’un Géthénien. Esthaven, lui-même en exil, est le seul qui a dès le début soutenu la proposition de Genly Aï. Par sa vision élargie, il a perçu le potentiel pour Géthen de s’allier à l’Ekhumen. Or, l’explorateur interprète mal son attitude et se méprend sur ses intentions. Ce qui l’entraînera à faire les mauvais choix et risquer sa perte.

Cette alternance de narrateurs met en scène l’altérité que l’autrice dénonce. De cette dissemblance, naît l’impossibilité de compréhension, de communication et la peur de l’autre. C’est de là que naît le conflit.

Un récit exigeant non dénué de poésie

Pour une première découverte de l’autrice, j’ai été surprise par la qualité de son écriture. D’une part, elle propose une réflexion approfondie sur le genre dans un récit passionnant, aux intrigues socio-politiques et humaines prenantes.

Mais, elle le fait également dans un univers approfondi, riche de ses mythes et légendes. Celles-ci prennent la forme de contes oniriques. Ce sont des pauses poétiques bienvenues dans un récit autrement très terre à terre. Et un moyen efficace de construire un univers dense et surtout très immersif.

Un incontournable de la SF féministe

Rétrospectivement, l’autrice s’est reconnue quelques maladresses au regard du féminisme. Elle offre néanmoins une base de réflexion sur le genre qui reste encore très actuel. La richesse de son œuvre est intemporelle. Cela tient de l’habilité de son récit à faire miroir à notre société. Elle perdure dans l’ode faite à l’empathie et la tolérance face aux altérités, quelles que soient leur nature. Et dans un espoir en l’humanité qui réside dans son ouverture à l’autre.


A propos d’Ursula Le Guin

Née en 1929 et morte en 2018, Ursula Le Guin est une autrice américaine mondialement réputée pour ses récits de science-fiction spéculative et de fantasy. Ses sujets de prédilection se tournent autour des sciences sociales. On retrouve en particulier de l’anthropologie culturelle, du féminisme, de la philosophie taoïste, entre autres thématiques politiques et sociales.

Elle commence à publier à la fin des années 50. C’est en 1969 que paraît le premier roman qui lui donnera en premier sa renommée : La main gauche de la nuit. Mais l’autrice continuera à faire parler d’elle, par l’excellence de son écriture, la complexité et la richesse de ses récits. La liste de ses nominations littéraires en témoigne : 1 National Book Award, 9 prix Hugo, 6 Nebula Awards…

Extrêmement prolifique, elle a publié pas moins de 21 romans, 12 recueils de nouvelles, 11 de poésie, 13 romans jeunesses et 8 essais. Une de ses adaptations la plus célèbre est celle de sa saga de fantasy Terremer, par Gorô Miyazaki des studios japonais Ghibli en 2006.

Pour en découvrir d’avantage sur l’autrice, rendez-vous sur le site officiel (en anglais).

Plusieurs de ses œuvres ont été traduites et peuvent être facilement trouvées en France, en neuf ou en occasion. Quelques-unes d’entre elles avec les liens vers leur maison d’édition :

Quatrième de couverture

« Sur Gethen, la planète glacée que les premiers hommes ont baptisée Hiver, il n’y a ni hommes ni femmes, seulement des êtres humains.
Des androgynes qui, dans certaines circonstances, adoptent les caractères de l’un ou l’autre sexe.
Les sociétés nombreuses qui se partagent Gethen portent toutes la marque de cette indifférenciation sexuelle.
L’Envoyé venu de la Terre, qui passe pour un monstre aux yeux des Géthéniens, parviendra-t-il à leur faire entendre le message de l’Ekumen
« 

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector, qui est mort

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort

d’après l’œuvre de Jean Racine
Découverte au Festival OFF 2014 en Avignon
Mise en scène par Néry
Interprétée par Nelson-Rafaell Madel et Paul Nguyen
Musique originale de Nicolas Cloche
Découvrez le site du Collectif Palmera à l’origine de la pièce

LES COUPS DE CŒUR

Résumé : « Mon Dieu, des vers s’agitent devant vous et vous menacent : faut-il s’en débarrasser et par quel bout les prendre ? Ne prenez pas peur, Madame, restez-là, Monsieur et n’en faites pas une tragédie. Laissez-nous faire! Commencez par vous défaire des vieux rideaux rouges, des fauteuils qui coincent les genoux, des ouvreuses revêches et de votre acharnement de collégienne ou de collégien à dénigrer ce que votre professeur de français vous proposait de découvrir. Deux comédiens, pas plus c’est promis, se chargent de vous guider dans votre nouveau théâtre tout frais et tout neuf. La visite en vaut la chandelle et les coulisses regorgent de surprises. Partagez un vers avec Oreste, Hermione, Pyrrhus, Andromaque qui ont accepté de vous recevoir dans l’intimité de leur être, nus comme des alexandrins.« 

Par souci de fluidité de lecture, je vous propose dans cette chronique de raccourcir le titre en ce sigle : OHPAH.

Je suis une aficionado des pièces de Jean Racine et Andromaque est sans doute celle que je préfère mais aussi celle qui m’a fait découvrir sa plume. Mais c’est également une pièce très difficile à interpréter. Le texte se suffit à lui-même, mais le jeu d’acteurs et la mise en scène sont déterminants pour ne pas se retrouver plongés dans l’ennui. Par expérience, j’ai déjà vécu des heures douloureuses dans des interprétations parfois trop prises au premier degré avec un sur-jeu inutile et assez lourd vu la portée du texte.

OHPAH a fait le choix inverse de ne pas rester le nez collé à la plume de Racine. Mais au-delà de sa mise en scène originale et très astucieuse, il faut avant tout reconnaître que rien n’aurait été possible sans le talent de ces deux acteurs, un immense bravo à Neslon-Rafaell Madel et Paul Nguyen qui ont offert des interprétations sublimes. Car ils sont seuls en scène, à interpréter la foultitude de personnages, certains empruntés de la pièce, d’autres tirées de sa mise en abyme.

Ils sont à la fois les narrateurs, les spectateurs et les personnages du récit. Ils nous racontent la guerre de Troie, Épire, et puis Andromauqe, Pyrrhus, Oreste, Hermione en nous offrant une interprétation de la pièce qui, tout en reprenant les vers de celle-ci (qu’il n’aurait pas fallu bouder non plus), commence par l’introduire de façon ludique. Sans l’altérer, OHPAH offre une vision moderne de la pièce, en la rendant accessible à tout public, sans la simplifier.

Et puis, évoquons la mise en scène, originale, qui s’appuie sur un décor des plus minimalistes : deux fils éclairés d’ampoules sur le sol, délimitant la soule où l’intrigue se joue (sans jamais être une barrière pour les acteurs qui joueront justement sur le dépassement de ces frontières usuelles du théâtre) ; six sauts auxquels sont accrochés des ballons de couleur, représentant tous un personnage. Même Hector est là, sauf que son ballon est crevé, puisque, on le sait, il est mort.

La proximité que les acteurs vont créer dès l’introduction de la pièce nous immerge immédiatement dans son ressort dramatique. Puis ils reprennent les vers de Racine, les récitant, les interprétant, les chantant, en leur donnant une toute autre ampleur, une forme différente, rarement vue, ludique, sans jamais perdre de leur magnificence. Ils l’ont compris : le texte, seul, suffit. Alors pourquoi se priver de s’amuser avec ?

L’apothéose de cette pièce vient de brillantes idées d’interprétation – ainsi mettre en scène la relation d’Andromaque et de Pyrrhus comme un tango ; représenter Hermione comme une diva grecque. La myriade des interprétations offertes est brillante. Oreste trompé ; Hermione, sauvage ; Pyrrhus, triomphal ; Andromaque, forte ; Hector, toujours mort. Sans cesse, la pièce revient sur ce point d’ancrage, avec beaucoup humour et toujours dans le respect de l’œuvre originale.

Excellente en tout points, OHPAH est une des meilleurs interprétations que j’ai pu voir d’Andromaque. Elle nous plonge dans les affres de cette tragédie grecque, nous emmène du rire aux larmes, mais surtout beaucoup d’étonnement et de plaisir.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • L’interprétation brillante
  • L’humour
  • La mise en scène et la scénographie
  • La musique
  • Les vers de Racine

Ce que j’ai moins aimé :

  • Je ne le sais toujours pas !

おやすみプンプン – Bonne Nuit Punpun (tomes 1-2)

Bonne nuit Punpun

Scénarisé et dessiné par Inio ASANO entre 2007 et 2013
Série terminée en 13 tomes
Manga – Société, Tranches de vie
Origine Japon
Édité en France par Kana
Voir sur le site de l’éditeur, 7,45€ le tome (broché), 4,99€ le tome (ebook)

LES COUPS DE CŒUR

Résumé : « Bonne nuit Punpun nous raconte le quotidien d’un jeune garçon de CM1 nommé Punpun. La fille qu’il aime vient de quitter son école mais fort heureusement une nouvelle vient d’arriver : elle s’appelle Aiko et il en tombe fou amoureux !
Pourtant, la vie de Punpun bascule le jour où son papa est envoyé en prison après avoir roué sa femme de coups. L’oncle emménage chez le jeune garçon. Les journées de Punpun sont partagées entre les cours, les moments complices avec Aiko et les copains avec qui il découvre les mystères de la sexualité…
Pour Punpun et ses amis c’est le début d’une nouvelle aventure qui est finalement celle de la vie.
« 


En 2014, j’ai découvert Inio ASANO avec les premiers tomes de Bonne nuit Punpun, que je n’ai malheureusement pas continué (pas encore, du moins) car son portrait pessimiste de la société japonaise dans les deux tomes suivants m’avaient découragée. Mais, quelques années après, j’aimerais beaucoup m’y retenter. Je vous republie l’avis que j’avais rédigé à l’époque après avoir lu ces deux premiers tomes car il me semble que mon avis n’a pas changé.

Mais, en fait, n’ai-je réellement lu que deux tomes ? Difficile à croire. En prenant du recul sur ma lecture, je me rends compte de tout le sous-texte de l’histoire, des choix habiles faits par l’auteur pour parler de sa société, de la jeunesse, de la famille… C’est un manga aussi étrange, déroutant et réaliste.

En effet, tout ce qui paraît irréaliste, tant par l’absurdité que la caricature, devint limpide en prenant du recul sur ce que l’histoire raconte : on y retrouve la part d’enfance de Punpun et ses amis entrant en âge de la puberté et de l’adolescence et devant lutter pour s’en sortir à la fois dans l’environnement hostile d’une société dépravée, hermétique, malsaine, et face à des adultes qui, tout le contraire de modèles et d’appuis, sont gangrénés par leurs névroses.

A son plus simple appareil, l’histoire paraît anodine : Punpun est un jeune garçon qui tombe amoureux de la nouvelle élève arrivée dans sa classe, Aiko Tanaka. Il est entouré d’une bande de copains soudée avec laquelle il passe son temps à s’amuser. On y retrouve les affres des jeunes garçons arrivés à l’âge de la puberté découvrent leur sexualité, chipent des magazines porno… Rien de très extraordinaire.

Comme beaucoup d’enfants, Punpun s’invente un refuge pour échapper à une réalité trop sombre et dure pur lui. Ici, il prend la forme de Dieu, inspirée par la formule magique que lui enseigne son oncle, lorsqu’il ne peut plus se tourner vers personne.

Car Bonne nuit Punpun parle aussi d’une famille brisée : son père au chômage, est devenu alcoolique et violent, au point d’envoyer sa femme à l’hôpital avant de fuir ; sa mère, femme au foyer, personnage égoïste, dure, et qui n’aime pas les enfants ; son oncle, Yûichi, également sans emploi, personnage lubrique, venu s’ajouter à leur foyer déséquilibré…

Là où le manga se révèle le plus déroutant, c’est dans le choix esthétique de la famille de Punpun, où chaque membre prend la forme d’un oiseau très schématisé, alors que leur entourage les perçoit comme des humains ordinaires. C’est un choix étonnant mais qui est une invitation à laisser libre court à son imagination, à s’y immerger.

S’ajoute également le fait que Punpun n’a pas de voix propre. Encore une fois, les autres l’entendent et le comprenne mais le lecteur est laissé avec son imagination seule pour imaginer ce qu’il dit, à l’exception de quelques pensées racontées à la troisième personne.

Mais ce silence relatif du héros aiguise notre attention à tout ce qui l’entoure, d’avantage que sur lui-même, rendant compte à quel point le monde autour de lui est bavard. Ils parlent de lui et sur lui, mais en portant finalement très peu d’attention à ce qu’il vit, ne se rendant pas compte de tout les changements qui le bouleversent.

La seconde particularité du manga vient du fait qu’à l’inverse des enfants, très réalistes, les adultes sont tous d’une extravagante et d’une bizarrerie caricaturales. Ce n’est pas rare dans les mangas (ou même dans les livres jeunesses), mais cela n’a rarement été aussi contracté que dans Bonne nuit Punpun.

Finalement, qu’est-ce que tout cela dévoile ? Que, face à ce qui arrive à ces enfants, à leur puberté, leur sexualité naissante, à la violence, à l’amour, à l’insécurité vis-à-vis de l’avenir, les adultes ne sont pas à la hauteur. Les enfants se retrouvent seuls confrontés à un monde qui leur est hostile. Dieu, qui fait office un moment de substitution, se révèle rapidement insuffisant, marquant pour Punpun le moment décisif de la perte de son innocence.

C’est l’opposition entre ces enfants, dont la pureté les écarte de la société, et les adultes, pervertis et névrosés, qui révèle la critique acerbe et pessimiste du manga sur la société contemporaine. Finalement, que Punpun soit dessiné de façon si particulière ne le rend étrange qu’aux premiers abords, car, passées les premières pages, ce n’est plus son chara-design qui nous saute aux yeux mais bien tout ce qui l’entoure. Reste à savoir si la suite de son histoire sera plus optimiste ?

Affaire à suivre.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • Le sous-texte
  • L’habilité du récit
  • La satyre sociale
  • Les choix esthétiques qui ont du sens dans le récit

Ce que j’ai moins aimé :

  • Le pessimisme du portrait dressé sur la société japonaise
  • L’extrême lubricité des personnages adultes