Les hommes salmonelle sur la planète Porno, de la SF éroti-comique de Yasutaka Tsutsui

Traduit par Miyako Slocombe

Publié par les Nouvelles Editions Wombat, 2017, 96p, broché à 16€, ebook à 10,99€ (voir sur le site de l’éditeur)

Littérature japonaise / Science-fiction


Les bonnes découvertes

Sur la planète subtilement surnommée Porno, les scientifiques terriens sont inquiets pour leur intégrité. En absence de toute agressivité, les espèces locales, autant animales que végétales, se livrent à une véritable orgie, faisant fi de toute considération de leur nature.

Lorsqu’une de leurs collègues se fait féconder contre sa volonté, ils lancent une expédition à la rencontre des Nunudiens, seule population humaine originaire de la planète, afin de leur demander de l’aide.

Avec un tel postulat, et un tel titre, la novella donne immédiatement le ton. On passera sur la lourdeur de l’humour graveleux et les quelques réflexions machistes, pour souligner l’inventivité de l’univers qui n’est pas dénué de complexité et de cohérence.

En parallèle des aventures ubuesques des scientifiques, l’auteur propose un récit parodique qui mêle réflexion éthique et débats scientifiques. L’hypothèse portée par le narrateur serait en effet que la planète évoluerait selon un angle contraire à celui de la Terre : celui de la dégénérescence.

Le récit laisse donc place à un dialogue incessant entre les deux scientifiques de l’expédition. Dépassés par ce qui les entoure, ils feront appels aux théories de Darwin, de Freud ou encore de Lorenz, afin de lui trouver du sens. Mais, loin de casser le rythme, celui-ci transforme un environnement loufoque en un système efficace et crédible.

En filigrane de ce dialogue, et au-delà des considérations morales des scientifiques, c’est en réalité une utopie qui fait surface. Un monde où il n’existe aucun prédateur et où domine l’amour tout en étant capable de s’auto-réguler dans une certaine harmonie.

Petit à petit, les scientifiques, qui se moquaient de la planète, la traitant de vicieuse à chaque page du livre, deviennent contre leur gré le sujet de gausserie. Par leur obsession à la pudeur, ils ne font montre que de leur propre obscénité, qu’ils cachent à défaut de réussir à dominer.

Au-delà de la parodie, Les hommes salmonelle sur la planète Porno fait fi de sa linéarité pour proposer un court récit efficace tant dans sa forme que dans son fond. Un bon premier pas afin de découvrir l’auteur, et malheureusement, de nos jours encore, un des seuls textes traduits en Français.

A propos de l’auteur

Yasutaka Tsutsui, né en 1934, est un auteur de science-fiction et de fantastique japonais réputé pour son style satyrique et son humour noir. Il mêle très souvent à ses récits des thématiques qui ont fait l’objet de sa thèse de fin d’études : la psychanalyse et le surréalisme.

Auteur à la fois acclamé et controversé au Japon, il est néanmoins réputé pour être un des piliers incontournables de la science-fiction japonaise moderne.

Ses oeuvres sont aussi très connues pour leurs excellentes adaptations. Entre autres, La traversée du temps adapté par Mamoru Hosoda et Paprika par Satoshi Kon.

Auteur prolifique de plus d’une trentaine de romans et autant (voir plus) de recueil de nouvelles, il est néanmoins assez peu traduits en France.

Vous pourrez retrouver La traversée du temps à L’école des loisirs, Hell et Les hommes salmonelle sur la planète Porno chez Nouvelles Editions Wombat. Vous pourrez trouver éventuellement deux recueils de nouvelles sur le marché de l’occasion : Le censeur des rêves ou Les cours particuliers du professeur Tadano, publiés par les éditions Stock.

PS : Notez qu’il y a quelques traductions complémentaires à retrouver parmi les éditeurs anglophones, dont notamment Paprika paru aux éditions Vintage, que je vous recommande également.

Résumé du livre :

Si la planète Nakamura est surnommée « planète Porno » par l’équipe d’explorateurs et de scientifiques japonais qui y ont installé leur base d’études, c’est que la végétation comme la faune ont la fâcheuse habitude de forniquer à tout va, se croisant avec n’importe quels genre ou espèce et produisant ainsi un écosystème des plus étranges, à la fois énigmatique et dégoûtant ! Aussi nos savants sont-ils fort perplexes lorsqu’une de leurs collègues tombe enceinte, inséminée par une spore pas très catholique…

Afin de découvrir comment la soigner, trois hommes sont alors envoyés en mission pour contacter la tribu d’humanoïdes autochtones et impudiques qui semble détenir le secret de la coexistence dans ce milieu. Mais leur voyage à travers la planète Porno, parmi les crocopile-à-l’heure, les tatami-popotames et autres méduses-cul-en-l’air, leur réserve bien des surprises, parfois plaisantes, parfois moins…

Moquant les distinctions biologiques, Yasutaka Tsutsui prouve dans cette parodie de SF érotico-comique que tous les goûts sont dans la nature !

Au cœur du Yamato, le second cycle de romans d’Aki Shimazaki

Couverture du coffret Au Coeur du Yamato

Pentalogie composée de Mitsuba, Zakuro, Tonbo, Tsukushi, Yamabuki

Publiée aux éditions Actes Sud, 33,40€ le coffret, 6.50€ le tome individuel (voir le site de l’éditeur)

Contemporain / Japon / 20e siècle


Les bonnes découvertes

Vous pouvez retrouver mon avis sur son premier cycle de romans en cliquant ici.

De la même façon que pour Le poids des secrets, ce second cycle propose de suivre en cinq tomes la destinée de narrateurs différents, plus ou moins liés. Dans Au cœur du Yamato, ce point commun est la société d’import-export Goshima où la majorité d’entre eux auront travaillé.

Il y a donc une sorte de continuité avec le précédent cycle. La majorité des personnages auront connu la Seconde Guerre Mondiale, entre autre dans le roman Zakuro, où Tsuyoshi Toda part à la recherche de son père, supposé disparu dans les camps russes en Sibérie. Mais on y retrouve cette fois un passage de flambeaux à la génération suivante.

Les thématiques abordées se font de fait plus actuelles. Il sera question de la période de plein essor économique du Japon, qui a fait émerger la figure du salary man. On parle notamment des effets du wa (signifiant « harmonie », « paix » ou encore « Japon ») qui conditionne les rapports sociaux et notamment les rapports hiérarchiques en entreprise (dans le roman Mitsuba).

L’autrice parle aussi des brimades scolaires et du suicide (Tombo). Mais elle aborde surtout d’avantage des relations hommes/femmes, par l’entremise des rencontres arrangées en vue d’un mariage, les miais (Yamabuki), par exemple, ou encore l’homosexualité (Tsukushi).

On y retrouve l’écriture fluide et aérienne d’Aki Shimazaki, mais aussi la délicatesse et la subtilité dans le traitement psychologique des narrateurs. La richesse des thématiques et l’émotion douce-amer font toujours la force de ces récits, plaisants et addictifs.

Néanmoins, sans la sensation de fraicheur du premier cycle, celui-ci a paru redondant, plus maladroit et inégal dans la façon d’aborder certains sujets. Le lien entre les différents personnages étant moins ténus, certaines coïncidences pour les raccorder entre eux ou leur faire mutuellement référence ont paru un peu forcées, mais cela tient du détail.

Bien que je préfère Le poids des secrets, c’est une bonne découverte, que je vous recommande si vous vous intéressez à la société japonaise (en particulier pour Zakuro, Tonbo et Yamabuki).

A propos de l’autrice

Née à Gifu, en 1954, Aki Shimazaki a enseigné au Japon avant de partir vivre au Canada en 1981 où elle a appris le français. Elle a commencé à publier (en français) avec son premier roman, Tsubaki (1999).

Sa bibliographie se compose en trois cycles de cinq romans chacun. Ils s’articulent autour d’une dynamique commune et entrecroisent le destin de différents narrateurs au sein d’un même univers.

Elle dresse ainsi dans ses livres un portrait détaillé de la société japonaise, à travers son histoire, sa culture, son évolution et aussi ses tabous.

Ses romans ont remporté plusieurs prix, dont par exemple le Prix de la Société des écrivains du Canada pour Tsubaki, le prix Ringuet 2001 pour Hamaguri, etc.

En France, elle est publiée par les éditions Actes Sud qui propose d’acheter ses cycles par coffret ou individuellement.

Résumé des tomes :

Mitsuba

Takashi Aoki est un salarié prometteur, engagé par la société d’import-export Goshima, à la suite de son père, décédé quand il était encore jeune. Alors qu’il est sur le point de faire sa demande en mariage à la jeune réceptionniste avec qui il prend également des cours de langues, il reçoit une offre de mutation pour la succursale de Goshima à Paris.

Zakuro

Bien que le père de Tsuyoshi Toda ait disparu dans les camps de Sibérie à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la mère de celui-ci, atteinte d’Alzheimer, attend toujours son retour, persuadée qu’il est encore en vie.

Tonbo

Alors qu’il a ouvert un juku (école privée) suite à sa démission de la société Goshima, Nobu reçoit la visite d’un ancien élève de son père, professeur de lycée, pour lui parler des événements qui ont conduit au suicide de ce dernier et s’excuser.

Tsukushi

Alors qu’elle venait d’accepter la pressante demande en mariage du fils du directeur de la banque Sumida, celui-ci accepta d’adopter l’enfant que Yûko attendait d’un autre, sans en dire un mot à leur entourage. Treize ans plus tard, alors qu’elle pensait leur famille heureuse, elle découvre qu’un autre secret cachait le sien.

Yamabuki

A l’aune du mariage de sa nièce, Aiko se remémore les cinquante ans de son second mariage et le coup de foudre qu’elle avait eu pour cet homme, croisé dans un train qui lui avait glissé sa demande sur une feuille de papier sans même lui avoir parlé.

La main gauche de la nuit

La main gauche de la nuit

Écrit par Ursula LE GUIN en 1969
Cycle de Hain, tome 4
Roman – Science-fiction, identité de genre
Origine US
voir le site de l’éditeur (VO), 18,33€ (Hardback), 6,19€ (Paperback), 6,49€ (Ebook)
voir le site de l’éditeur (VF), 7,70€ (Poche), 9,90€ (Ebook)

LES BONNES DECOUVERTES

Résumé : « Sur Gethen, la planète glacée que les premiers hommes ont baptisée Hiver, il n’y a ni hommes ni femmes, seulement des êtres humains.
Des androgynes qui, dans certaines circonstances, adoptent les caractères de l’un ou l’autre sexe.
Les sociétés nombreuses qui se partagent Gethen portent toutes la marque de cette indifférenciation sexuelle.
L’Envoyé venu de la Terre, qui passe pour un monstre aux yeux des Géthéniens, parviendra-t-il à leur faire entendre le message de l’Ekumen ?
Ce splendide roman a obtenu le prix Hugo et a consacré Ursula Le Guin comme un des plus grands talents de la science-fiction.
« 

Notabene : Bien qu’étant le 4e volet du Cycle de Hain, ce roman peut être lu de façon indépendante.

Première découverte de la très célèbre autrice américaine de SFFF, c’est un roman exigeant, encore d’avantage dans sa langue originelle. La main gauche de la nuit dresse une réflexion avant-gardiste dans la SF autour des questions d’identité de genres en partant d’un postulat assez simple. Celui de la rencontre entre Genly Ai, un terrien, envoyé en mission de reconnaissance sur la planète Nivôse (ou son nom local, Géthen) afin de les convaincre d’adhérer à l’Ekhumen (sorte d’organisation interplanétaire qui est le tronc commun de plusieurs romans de l’autrice).

Or, Genly va se confronter à trois problèmes : les politiques locales qu’il rencontre n’ont aucune intention de s’y lier, soit par peur ou par défiance, et qui préféreront le museler. La planète Nivôse est un enfer glacial où y passer l’été équivaudrait peu ou prou à vivre un hiver au Canada. Et les locaux sont androgynes et asexués la majorité du temps, sauf à des périodes succinctes, où ils entrent en période de kemma et adopte soit un sexe féminin soit un sexe masculin de façon aléatoire.

En nous proposant dès le départ une narration homodiégétique, l’autrice nous offre un point de vue familier, celui de Genly, afin de mettre en abyme la réflexion portée dans tout le roman sur le genre et son influence sur notre vision du monde et la détermination des rôles dans nos sociétés.

Malgré le choix immédiat du neutre masculin, que Genly tente de justifier par la volonté de simplifier l’écriture de son rapport, les pensées de ce dernier ne cesseront sans cesse de rapprocher les attitudes de ses interlocuteurs à un genre, quand bien même cela n’a pas de sens pour un peuple androgyne. Cela démontre d’autant plus notre obsession du genre, des préjugés déterministes qui y sont liés, des limitations sociales induites et de la recherche permanente d’altérité (homme/femme) qui empêchent toute compréhension de l’autre. Et peut-être peut-on y voir de la part de l’autrice, une remise en cause l’argument de la biologie, souvent utilisée pour justifier le genre (et surtout les conséquences du genre sur un individu).

L’autrice n’hésite pas à poser la question des incidents que son absence induiraient sur la société. Ainsi, sur Gethen, il n’y a pas vraiment de guerres, mais intrigues politiques, manipulation, patriotisme et conflits territoriaux ne manquent pas. Se pose ainsi la question : est-ce pour autant que les modèles de gouvernement sont plus égalitaristes, plus tolérantes et moins belliqueuses ?

Genly ne sera cependant pas le seul narrateur de ce récit, puisqu’on retrouvera par moment la voix d’Esthaven, le premier Géthen à avoir prêté attention à la proposition de Géthen et un allié qu’il ne se découvrira qu’assez tard dans le récit. L’alternance des deux narrateurs permet de créer l’altérité, mais une altérite qui démontre surtout de l’impossibilité de communication et de compréhension de l’autre – un des thèmes récurrents traités dans les œuvres de science-fiction.

Mais il existe encore une troisième narration proposée, cette fois-ci, extérieure et sous la forme de contes oniriques, qui racontent les mythes et légendes de Géthen, conférant une profondeur à son univers sans commune mesure. Une efficacité dans le world-building inégalable, compte tenu de la relative brièveté du roman (environ 300 pages), mais un moyen également efficace de nous immerger pleinement dans son récit et ses personnages.

En conclusion, La main gauche de la nuit est un très bon roman de science-fiction. Je n’ai certes pas forcément apprécié la plume d’Ursula Le Guin, malgré l’onirisme des mythes cités précédemment, mais la richesse de son œuvre réside surtout dans l’habileté du récit, le miroir qui nous est renvoyé à travers les réflexions proposées sur l’identité et le genre, et l’ode fait à l’empathie et la tolérance face aux altérités, quelles qu’elles puissent être.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • Les questions d’identité et de genre
  • L’onirisme des mythes et légendes et la construction de l’univers
  • Les choix de narrations, l’habilité du récit
  • L’ode à la tolérance

Ce que j’ai le moins aimé :

  • L’écriture