Card Captor Sakura de Clamp, quand la nostalgie ne suffit plus

Card Captor Sakura
Couverture du tome 1 de Card Captor Sakura

On a tous nos péchés mignons, ces œuvres de notre enfance auxquelles on voue une admiration nostalgique. Le dessin animé de Card Captor Sakura en fait partie pour moi. Alors, pour me divertir pendant cette période de confinement, je me suis plongée dans la jolie réédition publiée par Pika.

En conclusion de cette « première lecture », je dois admettre être profondément mitigée. D’un côté, elle est géniale car elle a toutes les qualités d’un bon shojo. Elle offre aussi des représentations de personnages féminins et des relations LGBT affirmées plutôt cool. D’un autre, il y a des relations toxiques auxquelles je fais d’avantage attention aujourd’hui. Et qui n’ont surtout aucun intérêt dans le manga.

Commençons par les points forts de Card Captor Sakura.

La diversité sexuelle de ses personnages

A la différence de l’anime, les relations homosexuelles des personnages sont en effet bien plus affirmées. Les personnes le montrent sans détour, offrant des moments très touchants dans le manga. Ainsi, Tomoyo, amie de Sakura, ne cache pas que son dévouement sans faille est lié à son amour profond. Elle ne souhaite que de rendre Sakura heureuse, quitte à s’effacer et la soutenir.

On sait également que leurs mères à toutes deux partageaient le même type de relation. On regrette cependant que, dans les deux cas, l’amour soit à sens unique. Le grand-frère de Sakura est un personnage bisexuel. On lui connait en effet deux relations amoureuses : celle, passée, avec son ancienne professeure de mathématiques, et celle plus récente, avec Yukiko.

Un éventail riche de représentation des femmes

Et cela fait plaisir à voir. Sakura est une héroïne bourrée d’énergie, profondément gentille. Mais elle est surtout très courageuse et persévérante dans son apprentissage de la magie. Elle n’hésite pas à se mettre en danger et à affronter ses peurs pour protéger ceux qu’elle aime.

Tomoyo, sa meilleure amie, est l’un des personnages les plus solides et matures de l’histoire. D’un sang-froid sans commune mesure, elle est très observatrice et intelligente. Sa mère est une femme d’affaire accomplie. Loin des clichés de la femme au foyer, elle dirige son entreprise à la pointe de la technologie. Et jamais une ligne de reproche ne lui sera opposée. Elle emploie par ailleurs pour protéger sa fille des gardes du corps entièrement composées de femmes.

Enfin, Melle Mizugi est un personnage charismatique et mystérieux, peut-être la plus clichée et problématique comme on verra ci-dessous. Cependant, on comprend vite qu’elle permet surtout de faire avancer l’histoire vers son objectif final : que Sakura devienne enfin maîtresse des cartes.

La tendance s’inverse : les garçons deviennent le soutien de l’héroïne

Et c’est sur ce point que l’anime et le manga vont différer. Dans l’anime, Shaolan arrive dans l’école de Sakura et a clairement l’intention de devenir le prochain maître des cartes. Il sera d’ailleurs évalué par Yue le moment venu comme potentiel candidat. Or dans le manga cette rivalité se cristallise rapidement. Shaolan se rendant compte de la force de Sakura, il décide en effet de devenir son appui. C’est d’ailleurs lui qui exprimera le premier des sentiments envers la jeune fille.

D’un côté, ça renforce un des défauts du manga : tout est trop facile pour Sakura. Mais d’un autre, c’est assez rafraichissant. Sakura n’est plus jaugée en comparaison du héro, elle ne l’est que vis-à-vis d’elle-même. Son leitmotiv est d’ailleurs une confiance infaillible en ses capacités, en se répétant que tout ira bien.

Un excellent shojo…

CCS est ainsi un savant mélange d’aventure fantastique et initiatique et d’un quotidien de petite fille en primaire. Il prend appui sur les qualités que l’on retrouve dans les meilleurs shojos. En effet, le merveilleux des cartes magiques que Sakura doit collecter et s’approprier est certes très présent. Mais ce sont les personnages, leurs relations et leur développement personnel qui sont au cœur du récit. C’est donc moins l’adversité qui va compter que la protection de ce qui est cher à Sakura.

Si l’amour est un des sujets centraux dans CCS, il ne s’agit pas que de romance. D’ailleurs, l’accomplissement de l’amour n’est pas un objectif en soi. Tomoyo le personnifie très bien : elle veut simplement le bonheur de Sakura. Peu importe si celle-ci en aime un autre. Sakura elle-même fait montre de cette maturité. Se rendant compte de l’amour porté par Yukiko à son frère, elle ne lui déclare sa flamme que pour pouvoir avancer.

…s’il n’y avait pas eu deux défauts majeurs

Le moins pénible : la quasi absence d’adversité

A l’exception des deux moments clés du récit, il n’y aucun véritable obstacle dans l’histoire. La capture des cartes comme leur transformation auront l’air d’un jeu d’enfant pour Sakura. Les chapitres étant extrêmement court, tout est condensé et rapidement résolu. Malgré la beauté du dessin, on regrette l’absence d’intensité dans les scènes d’action.

On finit par ne plus craindre pour Sakura, ce qui provoque une sensation d’ennui et de répétition à la longue. C’est d’autant plus marquant quand on passe à la seconde partie. Sakura est devenue maîtresse des cartes, mais elle doit encore transformer les cartes de Clow en cartes de Sakura. Le scénario manque cruellement d’inventivité, au point qu’on a une sérieuse impression de redite. Dans une série de 9 volumes à peine, c’est malheureusement assez pénalisant.

C’est une chose à laquelle les créateurs de l’anime ont prêté plus d’attention. Le format plus long des épisodes leur permettent en effet d’ajouter ce qui manque au manga. Même si on connait le résultat, on peut toutefois voir Sakura se retrouver en difficulté, douter, se tromper. Et ça la rend encore plus touchante. Enfin, le passage à la seconde partie de l’histoire est mieux maîtrisée, de sorte qu’elle montre d’avantage l’évolution de son héroïne.

Le vrai problème de Card Captor Sakura : la pédophilie

Impossible de faire abstraction à ces relations toxiques une fois devenue adulte. L’anime a peut-être le défaut de tamiser les relations homosexuelles qui fait la richesse des personnages. Mais il a l’avantage d’effacer un peu les relations pédophiles du manga.

Le plus marquant et dérangeant vient dans la relation entre le professeur principal Terada et Rika, l’amie de Sakura. Dans l’anime, Rika est amoureuse du professeur mais la réciprocité n’est pas aussi clairement montrée. Dans le manga, celui-ci fait sa demande en mariage à la jeune fille, encore en classe de primaire.

Et il n’y a pas que cet exemple. Les parents de Sakura se sont également mariés alors que le père était son professeur. Mizugi sort avec Tôya à l’époque où elle était enseignante stagiaire dans son lycée. Et, plusieurs années plus tard, elle partage une relation amoureuse évidente avec Eriol, du même âge que Sakura…

Trop d’exemples pour que cela puisse passer inaperçu de l’éditeur. Il mettra à cet effet une note au moment où on apprend justement la relation des parents de Sakura. Voici ce qu’elle dit : « Au Japon, on peut se marier dès 16 ans avec le consentement mutuel des familles. Les enseignants sont très respectés et leur salaire supérieur à celui que perçoivent les enseignants en France. » Un peu léger, non ?

Bien évidemment qu’il faut expliquer qu’au Japon, la culture et les mentalités sont différentes à ce sujet. Toutefois, ça semble surtout insuffisant et, au mieux, très maladroit.

Ajouté à cela, le manga précise à plusieurs reprises que les mères de Sakura et Tomoyo seraient en réalité cousines. Et il le fait surtout en le présentant comme quelque chose de très touchant. Alors que ça donne un aspect incestueux qui n’a, en vrai, aucune raison d’être dans le récit. Cela dit, la pédophilie aussi…


En conclusion, hormis par nostalgie, il n’est plus incontournable

Cette découverte du manga rend impossible d’avoir le même regard sur cette œuvre de mon enfance. Comme indiqué plus haut, c’est une œuvre qui pourrait être géniale pour les enfants. Surtout pour la représentation des femmes et des relations diversifiées. Mais que dire de ces relations toxiques normalisées dans le manga…

Alors, oui, je ressens toujours un attachement particulier à ce dessin animé qui m’aura fait rêver durant l’enfance. Mais je ne suis plus certaine que ce soit finalement indispensable de le faire découvrir aujourd’hui. Ou à défaut, je recommanderai de privilégier l’anime où tout cela est plus tamisé.

En savoir plus sur le site de l’éditeur

Nom original : カードキャプターさくら (nom français : Sakura chasseuse de cartes), scénarisé et dessiné par le collectif CLAMP entre 1996 et 2000, série terminée en 9 tomes, Manga – Magical Girl, Shojo, Jeunesse, rééditée en France par les éditions Pika, le tome 9,10€ (Papier), 4,49€ (Numérique)

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Quelques mots sur les autrices

Clamp est un studio créé en 1984 par douze autrices. Elles commencent à dessiner des dojinshis et courtes histoires, avant de se lancer dans des projets de manga de plus grande envergure. En 1989, elles publient leur premier manga, Derayd, Moon of boundary balance.

Puis, elles s’attellent sur leur première œuvre à succès, RG Vega entre 1990 et 1996.

C’est à partir de cette date que le studio se concentre autour de quatre membres uniquement, composé de Nanase Okawa, Mokona, Tsubaki Nekoi et Satsuki Igarashi.

Depuis, le studio est devenu culte, pour la diversité de ses oeuvres qui varient autant de genres (chroniques contemporaines et tranches-de-vie, fantastique, fantasy, science-fiction…) que de public cible.

Outre la republication de Card Captor Sakura, vous pourrez retrouver chez Pika la suite du manga dans l’arc Clear Card, mais aussi les re-publications de Chobits et de Magical Knight Rayearth. Pika propose également le crossover des univers de Clamp, Tsubasa Reservoir Chronicle, le célèbre xxxHolic, la duologie Trèfle ou encore Kobato.

Résumé

« Alors qu’elle feuillette un livre mystérieux, Sakura laisse accidentellement s’échapper aux quatre vents des dizaines de cartes magiques ! La jeune élève de CM1 décide de les récupérer au plus vite. Mais les esprits farceurs des cartes sont peu enclins à se laisser capturer ! Accompagnée de Kélo et de son amie Tomoyo, la jeune fille devra maîtriser ses pouvoirs magiques pour devenir une vraie héroïne !« 

La main gauche de la nuit, une réflexion sur le genre d’Ursula Le Guin

La main gauche de la nuit
Couverture La main gauche de la nuit

Nota bene : Bien qu’étant le 4e volet du Cycle de Hain, La main gauche de la nuit peut être lu de façon indépendante.

L’envoyé de l’Ekumen a bien du mal à supporter le froid polaire de la planète Gethen. Mais ce n’est pas tant l’hostilité des températures que la particularité de ses habitants qui le trouble.

Et pour cause : les Géthéniens sont des êtres humains sans distinction de sexe. A l’exception de la période de reproduction, où ils prennent aléatoirement le sexe féminin ou masculin, iels sont ambisexué-e-s. De plus, les politiques locales sont plutôt hostiles à l’idée d’intégrer l’Ekumen. La mission de Genly Aï semble compromise.

Publié initialement en 1969, La main gauche de la nuit est un récit de science-fiction singulier qui a contribué à la renommée de l’autrice. Mais il s’agit également d’un des premiers livres féministes de science-fiction écrits.

Le genre comme limitation sociale

La narration homodiégétique permet une approche directe de la question de genre. Surtout que le regard de Genly Aï nous est en réalité familier. C’est notre vision du monde qui s’oppose à celui des Géthéniens. Ainsi, elle nous fait réfléchir sur l’influence que le genre a sur la détermination des rôles dans nos sociétés.

Genly Aï est aussi faillible qu’on peut s’imaginer l’être dans pareille situation. Bien que maladroitement justifié, il évoque immédiatement son choix du neutre masculin pour parler de ses hôtes. Cela démontre dès le départ la conscience aiguë qu’il a de l’inadaptabilité de la langue. Il attribuera également sans cesse un genre aux attitudes des Géthéniens, bien que cela n’ait aucun sens pour eux.

Habilement, Ursula Le Guin met ainsi en scène notre obsession du genre et ses conséquences. Tous ces préjugés déterministes limitent finalement nos relations sociales et obstruent notre vision par la recherche permanente d’altérité. Et c’est bien cela qui est au cœur du récit.

Un monde sans genre : un monde plus juste ?

Sur Gethen, la guerre, comme le genre, est un concept étranger à la population. Mais, la planète reste un terrain où le conflit existe. Il prend d’autres sources et d’autres formes : le patriotisme, l’appartenance territoriale, qui se résout en chantages, intrigues politiques, manipulations…

De plus, de par son genre déterminé, Genly Aï apparaît comme un monstre aux yeux de la population. Ils se méfient de lui et leur premier réflexe est celui du rejet. Il sera exilé, muselé et enfin enfermé, de sorte à ce qu’il ne puisse répandre son message.

Finalement la peur de l’inconnu, de « l’autre », reste prégnante. Mais est-ce suffisant pour dire que l’absence de genre rendrait le monde moins belliqueux ? Pas vraiment.

L’axe de réponse se trouve dans le choix narratif. La narration change en effet de temps à autre pour offrir le point de vue d’un Géthénien. Esthaven, lui-même en exil, est le seul qui a dès le début soutenu la proposition de Genly Aï. Par sa vision élargie, il a perçu le potentiel pour Géthen de s’allier à l’Ekhumen. Or, l’explorateur interprète mal son attitude et se méprend sur ses intentions. Ce qui l’entraînera à faire les mauvais choix et risquer sa perte.

Cette alternance de narrateurs met en scène l’altérité que l’autrice dénonce. De cette dissemblance, naît l’impossibilité de compréhension, de communication et la peur de l’autre. C’est de là que naît le conflit.

Un récit exigeant non dénué de poésie

Pour une première découverte de l’autrice, j’ai été surprise par la qualité de son écriture. D’une part, elle propose une réflexion approfondie sur le genre dans un récit passionnant, aux intrigues socio-politiques et humaines prenantes.

Mais, elle le fait également dans un univers approfondi, riche de ses mythes et légendes. Celles-ci prennent la forme de contes oniriques. Ce sont des pauses poétiques bienvenues dans un récit autrement très terre à terre. Et un moyen efficace de construire un univers dense et surtout très immersif.

Un incontournable de la SF féministe

Rétrospectivement, l’autrice s’est reconnue quelques maladresses au regard du féminisme. Elle offre néanmoins une base de réflexion sur le genre qui reste encore très actuel. La richesse de son œuvre est intemporelle. Cela tient de l’habilité de son récit à faire miroir à notre société. Elle perdure dans l’ode faite à l’empathie et la tolérance face aux altérités, quelles que soient leur nature. Et dans un espoir en l’humanité qui réside dans son ouverture à l’autre.

Rendez-vous sur le site de l’éditeur Penguins Book (VO) ou Le Livre de Poche (VF) pour en savoir plus

Cycle de Hain, tome 4 (1969), publié par Penguin Books, 6.19€ Paperback, 6.49€ Ebook pour la VO, et par Le Livre de Poche, traduit par Jean Bailhache, 7.70€ Poche, 9.90€ Ebook – Littérature américaine, science-fiction

Soutenez votre librairie préférée en achetant le livre (en VF) sur le site de la Place des Libraires !


A propos d’Ursula Le Guin

Née en 1929 et morte en 2018, Ursula Le Guin est une autrice américaine mondialement réputée pour ses récits de science-fiction spéculative et de fantasy. Ses sujets de prédilection se tournent autour des sciences sociales. On retrouve en particulier de l’anthropologie culturelle, du féminisme, de la philosophie taoïste, entre autres thématiques politiques et sociales.

Elle commence à publier à la fin des années 50. C’est en 1969 que paraît le premier roman qui lui donnera en premier sa renommée : La main gauche de la nuit. Mais l’autrice continuera à faire parler d’elle, par l’excellence de son écriture, la complexité et la richesse de ses récits. La liste de ses nominations littéraires en témoigne : 1 National Book Award, 9 prix Hugo, 6 Nebula Awards…

Extrêmement prolifique, elle a publié pas moins de 21 romans, 12 recueils de nouvelles, 11 de poésie, 13 romans jeunesses et 8 essais. Une de ses adaptations la plus célèbre est celle de sa saga de fantasy Terremer, par Gorô Miyazaki des studios japonais Ghibli en 2006.

Pour en découvrir d’avantage sur l’autrice, rendez-vous sur le site officiel (en anglais).

Plusieurs de ses œuvres ont été traduites et peuvent être facilement trouvées en France, en neuf ou en occasion. Quelques-unes d’entre elles avec les liens vers leur maison d’édition :

Quatrième de couverture

« Sur Gethen, la planète glacée que les premiers hommes ont baptisée Hiver, il n’y a ni hommes ni femmes, seulement des êtres humains.
Des androgynes qui, dans certaines circonstances, adoptent les caractères de l’un ou l’autre sexe.
Les sociétés nombreuses qui se partagent Gethen portent toutes la marque de cette indifférenciation sexuelle.
L’Envoyé venu de la Terre, qui passe pour un monstre aux yeux des Géthéniens, parviendra-t-il à leur faire entendre le message de l’Ekumen
« 

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector, qui est mort

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort

d’après l’œuvre de Jean Racine
Découverte au Festival OFF 2014 en Avignon
Mise en scène par Néry
Interprétée par Nelson-Rafaell Madel et Paul Nguyen
Musique originale de Nicolas Cloche
Découvrez le site du Collectif Palmera à l’origine de la pièce

LES COUPS DE CŒUR

Résumé : « Mon Dieu, des vers s’agitent devant vous et vous menacent : faut-il s’en débarrasser et par quel bout les prendre ? Ne prenez pas peur, Madame, restez-là, Monsieur et n’en faites pas une tragédie. Laissez-nous faire! Commencez par vous défaire des vieux rideaux rouges, des fauteuils qui coincent les genoux, des ouvreuses revêches et de votre acharnement de collégienne ou de collégien à dénigrer ce que votre professeur de français vous proposait de découvrir. Deux comédiens, pas plus c’est promis, se chargent de vous guider dans votre nouveau théâtre tout frais et tout neuf. La visite en vaut la chandelle et les coulisses regorgent de surprises. Partagez un vers avec Oreste, Hermione, Pyrrhus, Andromaque qui ont accepté de vous recevoir dans l’intimité de leur être, nus comme des alexandrins.« 

Par souci de fluidité de lecture, je vous propose dans cette chronique de raccourcir le titre en ce sigle : OHPAH.

Je suis une aficionado des pièces de Jean Racine et Andromaque est sans doute celle que je préfère mais aussi celle qui m’a fait découvrir sa plume. Mais c’est également une pièce très difficile à interpréter. Le texte se suffit à lui-même, mais le jeu d’acteurs et la mise en scène sont déterminants pour ne pas se retrouver plongés dans l’ennui. Par expérience, j’ai déjà vécu des heures douloureuses dans des interprétations parfois trop prises au premier degré avec un sur-jeu inutile et assez lourd vu la portée du texte.

OHPAH a fait le choix inverse de ne pas rester le nez collé à la plume de Racine. Mais au-delà de sa mise en scène originale et très astucieuse, il faut avant tout reconnaître que rien n’aurait été possible sans le talent de ces deux acteurs, un immense bravo à Neslon-Rafaell Madel et Paul Nguyen qui ont offert des interprétations sublimes. Car ils sont seuls en scène, à interpréter la foultitude de personnages, certains empruntés de la pièce, d’autres tirées de sa mise en abyme.

Ils sont à la fois les narrateurs, les spectateurs et les personnages du récit. Ils nous racontent la guerre de Troie, Épire, et puis Andromauqe, Pyrrhus, Oreste, Hermione en nous offrant une interprétation de la pièce qui, tout en reprenant les vers de celle-ci (qu’il n’aurait pas fallu bouder non plus), commence par l’introduire de façon ludique. Sans l’altérer, OHPAH offre une vision moderne de la pièce, en la rendant accessible à tout public, sans la simplifier.

Et puis, évoquons la mise en scène, originale, qui s’appuie sur un décor des plus minimalistes : deux fils éclairés d’ampoules sur le sol, délimitant la soule où l’intrigue se joue (sans jamais être une barrière pour les acteurs qui joueront justement sur le dépassement de ces frontières usuelles du théâtre) ; six sauts auxquels sont accrochés des ballons de couleur, représentant tous un personnage. Même Hector est là, sauf que son ballon est crevé, puisque, on le sait, il est mort.

La proximité que les acteurs vont créer dès l’introduction de la pièce nous immerge immédiatement dans son ressort dramatique. Puis ils reprennent les vers de Racine, les récitant, les interprétant, les chantant, en leur donnant une toute autre ampleur, une forme différente, rarement vue, ludique, sans jamais perdre de leur magnificence. Ils l’ont compris : le texte, seul, suffit. Alors pourquoi se priver de s’amuser avec ?

L’apothéose de cette pièce vient de brillantes idées d’interprétation – ainsi mettre en scène la relation d’Andromaque et de Pyrrhus comme un tango ; représenter Hermione comme une diva grecque. La myriade des interprétations offertes est brillante. Oreste trompé ; Hermione, sauvage ; Pyrrhus, triomphal ; Andromaque, forte ; Hector, toujours mort. Sans cesse, la pièce revient sur ce point d’ancrage, avec beaucoup humour et toujours dans le respect de l’œuvre originale.

Excellente en tout points, OHPAH est une des meilleurs interprétations que j’ai pu voir d’Andromaque. Elle nous plonge dans les affres de cette tragédie grecque, nous emmène du rire aux larmes, mais surtout beaucoup d’étonnement et de plaisir.


Ce que j’ai le plus aimé :

  • L’interprétation brillante
  • L’humour
  • La mise en scène et la scénographie
  • La musique
  • Les vers de Racine

Ce que j’ai moins aimé :

  • Je ne le sais toujours pas !

Bonne Nuit Punpun, les prémisses (tomes 1/2), d’Inio Asano

Bonne nuit Punpun

En 2014, j’ai découvert pour la première fois Inio Asano avec ces deux premiers tomes de Bonne nuit Punpun. Frappée par la force du récit, la qualité d’écriture et de dessin de l’auteur, j’ai écrit cette chronique pour garder en mémoire et partager ces premières impressions.

Pourtant, j’ai fini par abandonner la série à la suite des deux tomes suivants, découragée par le pessimisme qu’il s’en dégage. Le portrait dressé de la société japonaise était celui d’un pays où la jeunesse ne trouve pas sa place, où le rapport entretenu par et avec les adultes est très malsain.

Pourtant, sept ans après, je continue à repenser à cette œuvre, en me demandant comment je la recevrais aujourd’hui. Pour cette raison, j’ai décidé de republier cet avis afin que, si un jour je retente de la lire, je puisse y revenir et comparer.

Mais, en fait, n’ai-je réellement lu que deux tomes ?

En prenant du recul sur ma lecture, je me rends compte de tout le sous-texte de l’histoire, des choix habiles faits par l’auteur pour parler de sa société, de la jeunesse, de la famille…

C’est un manga aussi étrange, déroutant et réaliste.

En effet, tout ce qui semble irréaliste au moment de la lecture, exacerbé par l’absurde caricature, devient limpide quand on y repense. L’histoire est celle de l’enfance de ce jeune Punpun et de ses amis. Entrant dans l’âge de la puberté, de l’adolescence, ils découvrent qu’ils doivent avant tout lutter contre un environnement hostile.

Celui d’une société dépravée, hermétique, malsaine. Et face à des adultes qui, loin d’être des modèles et appuis, sont gangrénés par leurs propres névroses.

A son plus simple appareil, un récit initiatique

Punpun est un garçon ordinaire, amoureux de la nouvelle élève de sa classe, Aiko Tanaka. Il est entouré d’une bande de copains très soudée avec laquelle il aime passer du temps. Ensemble, ils découvrent les premiers émois sexuels, à travers les magazines porno.

Comme d’autres enfants, il s’invente un refuge imaginaire afin d’échapper à la réalité sombre des adultes. Ici, celui-ci prend la forme de Dieu, sous l’influence de son oncle qui lui enseigne la formule magique pour l’invoquer. Or, Punpun ressent de plus en plus le besoin de le faire, à défaut de pouvoir se tourner vers les adultes.

Car Bonne nuit Punpun parle aussi d’une famille brisée. Son père, au chômage, est devenu alcoolique et violent. Il fuit après avoir envoyé sa femme rouée de coups à l’hôpital. Sa mère, femme au foyer, est un personnage tout aussi égoïste, dur, brisée, qui semble n’avoir aucun amour pour les enfants. Son oncle Yûichi, pourtant le plus sympathisant pour Punpun, est un homme lubrique et sans emploi.

La singularité esthétique, au service du récit

En voilà un caractéristique particulier au manga : le choix esthétique de la famille de Punpun. Tous les membres sont dessinés comme un oiseau sous les traits d’un enfant. Pourtant, tout leur entourage, humain réaliste, les perçoit comme ils se voient eux-mêmes.

Un choix qui est déroutant, et qui pourtant est une invitation à laisser libre court son imagination, à s’immerger dans le récit. Au final, on est libre de donner à cette famille les traits qu’on leur imagine. Leur singularité esthétique ne changeant en rien leur réalisme.

Punpun n’a pas de voix propre. A l’exception de quelques pensées à la troisième personne, le lecteur n’accède à ses paroles que par celles des autres personnages. Choix narratif étonnant et ambitieux qui invite, une fois de plus, le lecteur à s’identifier.

Ce silence relatif aiguise en effet notre attention sur tout ce qui l’entoure. Il invite à ne pas se concentrer uniquement sur le héros et à sa perception, mais à percevoir ce qu’il voit. On découvre ainsi à quel point tout le monde est bavard autour de lui, et au final, à quel point il est si peu écouté.

Ils parlent avec lui et de lui, pourtant sans réellement porter d’attention à ce qu’il vit vraiment. Ils ne se rendent absolument pas compte de ce qu’il traverse, des changements qui le perturbent.

Les adultes, au crible du regard d’enfants

Si les enfants sont construits de façon très réaliste dans leurs réactions et leur rapport au monde, c’est tout l’inverse des adultes. Ceux-ci sont d’une extravagance et d’une bizarrerie sans commune mesure.

Ce n’est pas rare dans les BD ou les livres jeunesses. Souvent, cela sert à appuyer l’absurdité et l’aveuglement des adultes vis-à-vis de la réalité de l’enfant. Or, ça n’a que rarement aussi contrasté que dans Bonne nuit Punpun.

Et qu’est-ce que cela dit ? Que malgré toute l’expérience de leur propre vie, les adultes ne sont pas à la hauteur. Malgré leur expérience, les adultes semblent désemparés face à l’évolution des enfants. Ils se révèlent incapables de les aider à comprendre leur puberté, la sexualité naissance, à les aider à se protéger de la violence et à se sécuriser face à un avenir incertain.

Les enfants se retrouvent seuls, confrontés à un monde qui leur est hostile. Même Dieu, qui pour un temps servait d’adulte de substitution, se révèle rapidement insuffisant. Et c’est quand Punpun le réalise, qu’il perd définitivement son innocence d’enfant.

Devenir adulte

C’est cette opposition qui marque la critique acerbe et pessimiste du manga sur la société japonaise contemporaine. D’un côté, des enfants encore bercés par l’innocence qui se retrouvent écartés de la société. De l’autre, des adultes incapables de faire face, accaparés par leurs propres névroses et perversions. Or, comment devenir des adultes quand ceux-ci semblent à ce point dépassés ?

Finalement, la singularité de Punpun peut certes étonner au premier regard. Mais on oublie vite qu’il est un oiseau sans voix. Passées les premières pages, ce n’est plus tellement lui que l’on remarque, mais tout ce qui l’entoure.

Rendez-vous sur le site de l’éditeur pour en savoir plus

Scénarisé et dessiné par Inio ASANO entre 2007 et 2013, terminé en 13 tomes, publié en France par Kana, 7.45€ le tome, 4.99€ le tome en format numérique. Japon – Société, Tranches de vie

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Quelques mots sur l’auteur :

Inio Asano, né en 1980 à Ishioka, est un mangaka japonais réputé pour ses œuvres parlant de la jeunesse, de la société contemporaine, dans des contextes réalistes ou de science-fiction. Il évoque notamment la difficulté pour la jeunesse d’évoluer dans une société restrictive. Des jeunes indécis qui galèrent face à la pression sociale, qui n’accepte pas facilement la différence.

Il est diplômé de l’université de Tamagawa et fait ses débuts auprès du mangaka Shin Takahashi. Il commence en 2000 sa carrière de mangaka et remporte en 2001 le prix GX pour les jeunes auteurs. Prolifique, il a depuis publié plus d’une vingtaine d’œuvres courtes, de recueils d’histoires courtes, de séries longues.

Parmi celles-ci, vous pourrez retrouver publiés en France chez Kana (liste non exhaustive):

Sources : l’article de Pauline Croquet sur lemonde.fr à l’occasion du Festival de la BD d’Angoulême de 2020, la page Wikipédia


Résumé :

« Bonne nuit Punpun nous raconte le quotidien d’un jeune garçon de CM1 nommé Punpun. La fille qu’il aime vient de quitter son école mais fort heureusement une nouvelle vient d’arriver : elle s’appelle Aiko et il en tombe fou amoureux !

Pourtant, la vie de Punpun bascule le jour où son papa est envoyé en prison après avoir roué sa femme de coups. L’oncle emménage chez le jeune garçon. Les journées de Punpun sont partagées entre les cours, les moments complices avec Aiko et les copains avec qui il découvre les mystères de la sexualité…

Pour Punpun et ses amis c’est le début d’une nouvelle aventure qui est finalement celle de la vie.« 

Le Portrait de Dorian Gray, la décadente satyre du Beau, par Oscar Wilde

Le portrait de Dorian Gray

Le portrait de Dorian Gray fait partie de ces mastodontes de la littérature anglaise (commandée par un éditeur américain), incontournables classiques qui peuvent impressionner.

J’avais également quelques appréhensions à l’attaquer, d’autant que je m’étais en plus mise au défit de le faire dans sa langue originale.

Et comme je le pensais, ça n’a pas été une lecture évidente, malgré l’élégance et la fluidité de la plume d’Oscar Wilde.

La beauté de Dorian Gray envoûte, même le lecteur éclairé

On est tout de suite happé par cet esprit malfaisant et cependant délectable.

Dorian Gray ne sublime pas que son entourage, il nous subjugue, nous, les lecteurs. Pourtant, ce statut privilégié nous confère une distance, un recul, que n’ont pas les personnages. Mais rien ne fait obstacle à l’irrémédiable fascination qu’exerce le personnage central.

Comme décor, il dresse un tout autre portrait. Ce n’est donc pas que le tableau de Dorian qui s’étiole, mais toute la société.

C’est ainsi une description cynique d’une société décadente, remplie de superficiels oisifs, à la moralité dépravante. Une toute autre image de l’ère victorienne, où la quête du beau ne semble pas réussir à cacher sa perfidie.

Une beauté pure à la morale impure

Or, la beauté vue par Oscar Wilde présuppose que son porteur reste pur.

Autour de ce postulat central, l’auteur va justement porter sa réflexion sur la notion de beau, l’art, l’esthétique et, au-delà, de la morale.

Entaché par les vices de l’humain, la beauté de Dorian s’étoilerait. C’est pour cela que Basil supplie Lord Henry de ne rien tenter envers son protégé. Mais, tel le Serpent dans le Jardin d’Eden, Lord Henry jouera son rôle de tentateur.

(Petite parenthèse : Lord Henry est probablement la raison principale qui m’a rendue cette lecture difficile. Au-delà de son hédonisme, sa conception des femmes rend une bonne partie de l’œuvre particulièrement déplaisante.)

Toute la noirceur du récit se dévoile de façon progressive et pernicieuse. Nous assistons ainsi à la lente et inéluctable métamorphose d’un esprit perverti par la vanité, insufflée par Lord Henry. Mais également par Basil lui-même, en lui faisant prendre conscience du pouvoir de sa beauté.

Sous cette enveloppe d’immunité, Dorian Gray révèle, au fur et à mesure du récit, sa tortueuse personnalité. En quête perpétuelle de nouvelles sensations et du plaisir absolu, il y cache une peur irrémédiable de la vieillesse, de la laideur et de la mort.

Derrière le voile, un miroir inversé

La beauté, parce que supposée pure, devient donc la cache derrière laquelle Dorian révèle toute sa lâcheté.

Elle lui sert d’excuse pour succomber à tous les vices jusqu’au crime ultime. On comprend que le portrait, dont il restera obsédé depuis la formulation de ses vœux, représente sa conscience.

Une phrase écrite par Oscar Wilde lorsqu’il était en prison est édifiante au regard de son œuvre :

« La faute suprême, c’est d’être superficiel. Tout ce dont on prend conscience est juste.« 

Préface, The Portrait of Dorian Gray, Oscar Wilde, Penguin Classics, ed. Hardback 2008

Et la superficialité de Dorian transparaît dans tout le récit. S’il s’inspire des paroles de Lord Henry, jamais Dorian ne fait preuve d’esprit affûté. Tout en subjuguant la société, il s’en retrouve isolé par le mépris qu’il lui inspire. Tout en cherchant la beauté, c’est son âme qui s’enlaidit…

Et en faisant ce choix, Dorian suit finalement le destin que lui prédisait Lord Henry depuis le début. Sans jamais se sentir rassasié, tout ce dont il tire de sa beauté n’est qu’une source perpétuelle de souffrances.

Une œuvre complexe, cynique, incontournable

Le Portrait est ainsi une œuvre d’une fine complexité, bourrée de paradoxes. Ceux-là même qui finissent par avoir raison de son héros.

Difficile de dire simplement que j’ai aimé ma lecture. Mais c ‘était une de ces expériences littéraires qui marqueront mon parcours de lectrice. J’ai apprécié l’incroyable force du texte, la qualité d’écriture, les sous-textes vibrants sur la société victorienne à l’époque d’Oscar Wilde.

Pourtant, comment apprécier le sujet du livre ? La métamorphose mettant ici en exergue non pas la beauté humaine, mais son exact opposé. Oscar Wilde ne cache rien de la noirceur puante de Londres et de sa société. C’est un plongeon sans retour dans nos aspects les moins louables.

Et ce n’est jamais agréable.

PS : Il faut être aguerris à l’anglais pour l’apprécier pleinement dans sa langue originale. En revanche, si vous en avez l’occasion, n’hésitez pas à lire la préface de cette version hardback de 2008 chez Penguin Books. Elle apporte un éclairage passionnant sur l’œuvre, un excellent moyen de l’appréhender si, comme moi, elle vous impressionne.

Plus d’informations sur le site du Livre de Poche pour la version française et de Penguins Books pour la version anglaise

Publié aux éditions Penguins dans leur collection Classics, 256 pages, 6.49€ Format Paperback, 0.49€ Format numérique

Traduit par Vladimir Volkoff, publié aux éditions du Livre de Poche, 256 pages, 3.30€ Format Paperback, 2.99€ Format numérique

Littérature anglaise (publiée initialement aux US), conte philosophique, fantastique

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Quelques mots sur l’auteur

Oscar Wilde (1854 – 1900) est un auteurs irlandais connus mondialement pour ses romans fantastiques, ses poésies et ses dramaturgies.

Véritable dandy, élève brillant, Oscar Wilde fréquente la bonne société et les cercles culturels prisés de son époque. Il gagne rapidement la confirmation de ses pairs, par la publication de poèmes faisant l’apologie de l’esthétisme, puis continue son exploration à travers des activités de conférenciers et de journaliste, en Angleterre et aux US.

Au faîte de sa gloire, il publie en 1890 son roman le plus célèbre, Le portrait de Dorian Gray, où il dépeint un portrait cynique de la société londonienne. Il se confronte pour la première fois à la morale anglaise avec sa pièce Salomé, écrite en français en 1891, qui ne pourra pas être jouée en Angleterre.

En 1895, Oscar Wilde est jugé pour son homosexualité affichée avec Alfred Douglas de Queensberry. Il quitte l’Angleterre à sa libération de prison en 1987 pour la France, où il écrit sa dernière œuvre, La Ballade de la geôle de Reading (1898).

Quelques idées de lectures en Français :

Et en Anglais, vous retrouverez l’ensemble de ses livres aux éditions Penguin Books.

Sources : la page de Wikipédia sur Oscar Wilde, la biographie disponible sur le site de l’internaute, les pages des différentes maisons d’édition publiant l’auteur


Résumé :

« Au centre de la pièce, fixé à un chevalet droit, se dressait le portrait en pied d’un jeune homme d’une extraordinaire beauté physique, devant lequel, à peu de distance, se tenait assis le peintre lui-même, Basil Hallward, celui dont, il y a quelques années, la disparition soudaine a, sur le moment, tant ému le public et donné lieu à d’étranges conjectures. »

Or Dorian Gray, jeune dandy séducteur et mondain, a fait ce voeu insensé : garder toujours l’éclat de sa beauté, tandis que le visage peint sur la toile assumerait le fardeau de ses passions et de ses péchés. Et de fait, seul vieillit le portrait où se peint l’âme noire de Dorian qui, bien plus tard, dira au peintre : « Chacun de nous porte en soi le ciel et l’enfer. »