Voici venir les rêveurs – Imbolo Mbue

(6/10) Voici un livre de la rentrée littéraire américaine qui aura fait beaucoup parler de lui et dont on attendait la sortie française avec une certaine impatience. Pour premier roman, l’auteure propose un récit poignant d’une famille camerounaise venue aux Etats-Unis dans l’espoir d’y vivre leur propre American Dream. C’est un résumé un peu sommaire, qui ne dévoile rien de l’intérêt de ce roman, mais qui est bien son point de départ. Roman ambitieux, qui manque encore de maturité dans le traitement de son sujet, il n’en reste pas moins prometteur pour son auteure.

La chute des illusions, du fantasme de trouver ailleurs une herbe plus verte que chez soi, l’envie de quitter une situation précaire pour une vie de réussite sociale – le récit d’Imbolo Mbue s’appuie sur la personnalité pugnace de ses protagonistes pour raconter la lente agonie de leurs rêves. Ils s’y accrochent pourtant, durs comme fer, réalisant cependant que l’horizon occidental n’est pas aussi fleurissant qu’ils ne l’avaient imaginé. Pourtant, ils s’y habituent, petit à petit, confrontés tous les jours à une culture qui leur est opposée.

En parlant d’opposition, il y en a deux principales qui fait du roman pour l’une sa richesse et sa pertinence mais pour l’autre un bémol qui rend mon avis finalement un peu mitigé. Commençons plutôt là où le roman pêche un peu : il est un peu facile d’avoir opposé à cette famille émigrée, dans une situation transitoire compliquée et stressante, de riches blancs, névrosés, vivant dans le confort opulent de l’Upper East Side. Ces derniers sont d’ailleurs la bête noire du roman, tant ils se révèlent mal construits, globalement stéréotypés.

Le mari, riche cadre dans une banque à la carrière florissante, qui déserte volontiers la maison et trompe sa femme comme son ennui. L’épouse qui cache derrière une façade de femme épanouie un lourd passé de violence qui continue à la hanter. Le fils aîné qui se rebelle, refusant de suivre les traces de son père et s’engageant dans des luttes altermondialistes. Et enfin le benjamin de la famille, désemparé devant la fracture visible de ses proches, qui trouvera en Neni une présence rassurante dans son monde vacillant. Autant dire que cela est un peu caricatural. Il en va presque de même pour Jende et Neni pour la première moitié du roman. Presque, car, au contraire des Edwards, ils vont se révéler dans la troisième partie, alors que les choses vont se dégrader considérablement pour eux.

Et c’est d’ailleurs eux deux qui forment la première opposition que j’évoquais comme une réussite. Jende et Neni vont être les personnages qui évolueront le plus mais de façons différentes pour l’un et pour l’autre. Neni en particulier, confrontée à cette autre culture, où la place de la femme est différente, va commencer à s’émanciper, à remettre en doute des fondements qu’elle prenait pour acquis. La confrontation qui va émerger entre Jende et elle va en fait créer toute la tension du récit, bien plus que leur situation précaire de clandestins menacés à tout moment d’être expulsés.

Difficile de ne pas ressentir l’abattement, la colère, la frustration, le sentiment d’injustice et d’abandon… Il est certain que Voici venir les rêveurs a ce goût âpre que laisse curieusement sentir le titre, toute l’ironie d’une réalité racontée ici avec intensité. Dommage que cela ne soit véritablement le cas que dans une dernière partie du roman.

Finalement, le style de ce premier roman est encore trop balbutiant d’un point de vue esthétique ; la majeure partie du roman semble trop naïve, assez superficielle, non seulement dans le développement des personnages mais aussi dans le traitement des thèmes, pourtant pluriels. Mais la nette progression ressentie sur la dernière centaine de pages est un très bon présage pour les futurs romans d’Imbolo Mbue, pour peu qu’elles les commence comme elle aura achevé celui-ci.


Voici venir les rêveurs
Ecrit par Imbolo Mbue
Publié par les éditions Belfond, 2016
Contemporain
22€ GF broché, 9,99€ Numérique, 300p

Résumé :
« L’Amérique, Jende Jonga en a rêvé. Pour lui, pour son épouse Neni et pour leur fils Liomi. Quitter le Cameroun, changer de vie, devenir quelqu’un. Obtenir la Green Card, devenir de vrais Américains.
Ce rêve, Jende le touche du doigt en décrochant un job inespéré : chauffeur pour Clark Edwards, riche banquier à la Lehman Brothers.

Au fil des trajets, entre le clandestin de Harlem et le big boss qui partage son temps entre l’Upper East Side et les Hamptons va se nouer une complicité faite de pudeur et de non-dits.

Mais nous sommes en 2007, la crise des subprimes vient d’éclater. Jende l’ignore encore : en Amérique, il n’y a guère de place pour les rêveurs…« 


Extraits :

« Les gens refusent d’ouvrir les yeux et de voir la vérité parce qu’ils préfèrent rester dans l’illusion. Du moment qu’on les abreuve des mensonges qu’ils veulent entendre, ils sont contents. La Vérité ne leur importe pas. »

 

« – Ah, Neni ! s’exclama Jende en riant. Les femmes américaines n’utilisent pas de philtre d’amour !
– Tu crois ça ? répondit Neni en riant, elle aussi. Moi, je te dis que si, oh. Elles appellent ça la  »lingerie ». »

 

« Oh, non, frappe-moi, ma parole, répondit-elle. Leve ta main et frappe-moi encore ! Tu t’es fait battre par l’Amerique et maintenant que tu ne sais plus quoi faire, tu crois qu’il faut me battre, moi. Alors, vas-y, ma parole, et frappe… »

Lusionnelle

2 Comments

    • Tu me diras ce que tu en auras pensé. J’attends pour ma part de futurs romans pour me faire une idée plus précise sur l’auteure. 🙂

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