« Une lutte sans trêve » : l’appel à la solidarité internationale d’Angela Davis

Une lutte sans trêve
Recueil de discours et entretiens d’Angela Davis
Textes assemblés par Frank Barat
Traduit de l’anglais par Frédérique Popet
Publié aux éditions La Fabrique, 2016
184p, 15€ PF broché

Sur le site de l’éditeur


« Quels sont les points communs entre l’industrie militaro-carcérale américaine, l’apartheid en Israël-Palestine, les mobilisations de Ferguson, Tahrir et Taksim ? Qu’est-ce que l’expérience des Black Panthers et du féminisme noir nous dit des rapports actuels entre les oppressions spécifiques et l’impérialisme ?

Témoin et actrice de luttes de libération pendant plus d’un demi-siècle, Angela Davis s’exprime ici sur l’articulation de ces différents combats, pour une nouvelle génération saisie par l’urgence de la solidarité internationale. »


Quelques mots sur Angela Davis

Née en 1944 en Alabama (Etats-Unis), Angela Davis est marquée dès sa jeunesse par le racisme, la ségrégation raciale et les violences commises envers les noirs. Entourée de parents enseignants et militants, membres de la NAACP, elle développe ainsi très tôt une conscience politique forte.

Elle quitte rapidement Birmingham pour entamer ses études secondaires à New York dans l’école privée, Elisabeth-Irwin, où elle est introduite au socialisme et par la suite au mouvement militant Advance. Elle participe aux mouvements de soutien pour le mouvement des droits civiques au début des années 60.

Angela Davis poursuit ensuite des études de littérature et philosophie française contemporaine. Elle aura par ailleurs l’occasion d’aller étudier en France avant de se rendre ensuite en Allemagne, à Francfort en 1965, où elle continuera sa formation universitaire. Elle ne cessera pas d’être militante, cette fois contre l’intervention militaire des Etats-Unis au Vietnam.

Elle retourne ensuite aux Etats-Unis, où elle obtient son diplôme en 1968 et où elle commence à enseigner à l’université de Californie, à Los Angeles. C’est cette même année qu’elle intègre le Black Panther Party ainsi que le parti communiste, ce qui lui vaudra d’être surveillée par le FBI et d’être renvoyée un an après de son poste d’enseignante.

En 1970, elle devient la troisième femme la plus recherchée du FBI. Alors qu’elle participe au comité de soutien aux Frères de Soledad, elle est accusée d’avoir participé à une prise d’otages où plusieurs prisonniers et un juge mourront. Elle est alors obligée de fuir à travers les Etats-Unis, dans un contexte où le gouvernement et le FBI font la chasse au parti communiste, aux Black Panthers, et en pleine guerre froide. Elle finit par être arrêtée et emprisonnée pendant seize mois avant d’être jugée et déclarée non coupable. Son arrestation va par ailleurs déclencher un soutien considérable à travers tous les Etats-Unis et dans le monde entier.

En 1972, elle est ainsi libérée et reprend aussitôt son combat, publiant une autobiographie en 1974 mais également de nombreux essais féministes et antiracistes, des recueils de ses discours engagés contre les injustices, les discriminations, les guerres, l’industrie carcérale et la peine de mort, le sexisme, l’apartheid palestinien, la guerre en Irak, etc.

En 1980 et en 1984, Angela Davis se présente aux élections présidentielles au sein du parti communiste. Depuis, elle enseigne « L’histoire de la prise de conscience » à l’Université de Californie, à Santa Cruz.


Sommaire

  1. Un long chemin vers la liberté – Entretien par Frank Barat, 2014
  2. Au-delà de Ferguson – Entretien par Frank Barat, 2014
  3. Le complexe industrialo-carcéral – Discours, université SOAS à Londres, 2013
  4. Ruptures et discontinuités – Discours, Birkbeck College à Londres, 2013
  5. Le Truth Telling Project : sur la violence en Amérique – Discours, Saint-Louis au Missouri, 2015
  6. Féminisme et lutte anti-carcérales : théories et pratiques pour le XXIe siècle – Discours, université de Chicago lors de la conférence « Center for the study of race, politics and culture », en collaboration avec le Center for the Study of Gender and Sexuality, 2013
  7. Libération noire : des années 1960 à l’ère Obama – Discours, Davidson College en Caroline du Nord, 2013
  8. Solidarités transnationales – Discours, Université du Bosphore à Istanbul, 2015
  9. De Ferguson à Paris, marchons pour la dignité ! – Tribune publiée sur Médiapart à l’occasion des dix ans du Parti des indigènes de la république et de la marche contre les violences policières menées par un collectif de femmes non blanches à Paris, 2015

Mon avis général

Pour qui n’a pas l’occasion d’assister à ses conférences et discours, avoir l’opportunité d’en lire la retranscription (et ici, la traduction) est une chance de découvrir la vivacité et l’intelligence des propos d’Angela Davis. C’est ainsi avoir la possibilité de réfléchir et de débattre sur des sujets de nos sociétés aussi sensibles, actuels et problématiques, divers mais aussi étroitement liés. Et de se rappeler qu’il est en effet bien trop tôt pour envisager certaines luttes comme achevées, « passées ». Un des axes majeurs de cette anthologie, c’est notamment la continuité des luttes, qu’on ne doit pas étouffer dans des parenthèses historiques. Que les acquis, qu’on parle des droits des femmes ou des droits civiques, le droit au mariage pour la communauté LGBT (entre autres), ne sont pas établis et restent menacés. Aujourd’hui autant voire plus encore qu’hier.
L’actualité ne fait que renforcer la pertinence de ses discours, de ses appels incessants à poursuivre les luttes et à ne pas oublier qu’elles sont plurielles et intersectionnelles.

C’est cette intersectionnalité qui donne l’unité de ce recueil, montrant à quel point il n’est plus possible de considérer d’un seul angle les problèmes de nos sociétés. Angela Davis ne se contente pas simplement de souligner les interconnexions de ces luttes, mais elle rappelle l’importance de créer des liens entre ces différentes réalités (comme le parallèle entre l’apartheid en Afrique du Sud et la ségrégation aux Etats-Unis). Elle invite à y réfléchir communément sans les assimiler à une seule réalité homogène et complexe, mais de les considérer avec un champ de vision plus large de par les relations parfois structurelles qui les rapprochent. D’autant plus que les mobilisations militantes ne sont pas à considérer comme des phénomènes immédiats, répondant seulement à une actualité, mais comme la continuité justement des luttes contre des injustices qui perdurent encore aujourd’hui (à écouter la présentationde l’anthologie par la libraire de L’autre rive, Aurélie Jardel, dans l’émission « Le temps des libraires » sur France Culture*) .

C’est un recueil riche et passionnant dans lequel Angela Davis ne diabolise jamais mais dénonce des pratiques. Elle analyse par exemple les constructions historiques du racisme dans la société américaine, revenant sur la période esclavagiste, la ségrégation, le mouvement pour les droits civiques, l’émergence du mouvement Black Live Matters, les fondements du Black Panthers Party, etc.

Je vous invite également à lire l’excellent article du magazine culturel Diacritik* à propos de ce recueil, qui développe entre autre la critique portée par Angéla Davis envers le capitalisme, qui va au-delà du système économique, mais s’intéresse plutôt à l’individualisation de nos sociétés néolibérales au regard du collectif. C’est-à-dire du sens commun comme de l’action collective totalement inhibée par la conviction de chacun de son impuissance face au monde qu’il ne construit plus mais vit comme un « destin qu’il subit« .

« Une lutte sans trêve » n’est pas uniquement un recueil d’entretiens et de discours passionnants, c’est un livre très actuel qui devient de plus en plus indispensable de nos jours. C’est un appel au réveil de notre conscience aussi individuelle que collective. Les luttes sont multiples, interconnectées, et perpétuelles – et pour tous ceux qui ont contribué à l’amélioration du monde dans lequel on vit, il est essentiel que nous continuions à faire persévérer le combat qu’ils ont initiés et menés, afin que celui-ci ne soit jamais vain.


Extraits :

« Nous devons sortir d’une approche identitaire trop étroite si nous voulons encourager les franges progressistes à accepter tous ces combats comme les leurs. Pour ce qui est des luttes féministes, c’est aux hommes qu’il revient principalement de faire des efforts. Je vois le féminisme non pas comme un courant de pensée fondé sur notre corps sexué, mais plutôt comme une approche théorique, une façon de conceptualiser les choses, une méthodologie qui permet d’orienter stratégiquement nos luttes. Ce qui veut dire que le féminisme n’appartient à personne en particulier. Le féminisme n’est pas monolithique. (…) Je ne pense pas pour autant que les femmes doivent inviter les hommes à participer à leurs combats. Il s’agit plutôt d’encourager une certaine prise de conscience afin que les hommes les plus progressistes sachent qu’il est de leur responsabilité de rallier d’autres hommes à la cause féministe. »
Extrait de l’entretien « Au-delà de Ferguson » par Frank Barat, 2014

 

« Pour conclure, il s’agit de militer pour une transformation sociale, il y a un principe qu’il convient de garder à l’esprit ; ce principe a été érigé par Martin Luther King, et devrait être le mot d’ordre de tous nos mouvements : « La justice est indivisible. Une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier. » »
Extrait du discours « Libération noire : des années 1960 à l’ère Obama »


*Crédits


En découvrir d’avantage :

2 réflexions au sujet de « « Une lutte sans trêve » : l’appel à la solidarité internationale d’Angela Davis »

  1. Je connaissais très très peu le personnage et j’avoue que ce recueil m’intrigue beaucoup, je suis vraiment curieuse (d’autant que j’aime les personnages féminins forts dans les romans, d’autant plus s’ils sont réels, alors là, non seulement, elle est forte, réelle, mais en plus, c’est la vraie vie, parfait !)

    1. Je ne peux que t’encourager à l’écouter en podcast ou découvrir ses anthologies de discours. J’y ai beaucoup appris ! Il y aussi celui « Sur la liberté. Petite anthologie de l’émancipation » qui est très abordable et passionnant. ♡

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