BD / Manga / Comics·Les bonnes surprises

S’enfuir. Récit d’un otage. de Guy Delisle

S’enfuir. Récit d’un otage.
Dessiné par Guy Delisle
Publié aux éditions Dargaud, 2016
Roman graphique, oneshot
Témoignage
27,50€, 420p
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LES BONNES SURPRISES


Résumé :
« En 1997, alors qu’il est responsable d’une ONG médicale dans le Caucase, Christophe André a vu sa vie basculer du jour au lendemain après avoir été enlevé en pleine nuit et emmené, cagoule sur la tête, vers une destination inconnue. Guy Delisle l’a rencontré des années plus tard et a recueilli le récit de sa captivité – un enfer qui a duré 111 jours. Que peut-il se passer dans la tête d’un otage lorsque tout espoir de libération semble évanoui ? »


Dans S’enfuir. Récit d’un otage., Guy Delisle ne relate plus sa propre expérience, comme dans les Chroniques  de Jérusalem ou encore Pyongyang, mais celle de Christophe André, pris en otage alors qu’il effectuait une mission humanitaire au Caucase. Témoignage unique et précieux, c’est un roman graphique dense, brillant, passionnant, glaçant, preuve du talent d’écoute, d’empathie et de conteur de l’auteur.

Guy Delisle n’est pas seulement un très bon observateur et un fin narrateur, capable de se mettre en scène, tout en portant un regard lucide, curieux et critique sur son environnement. Il est également capable de donner la voix en images à un autre que lui-même, bien sûr avec son trait et son style particuliers. Un exercice complexe, ici parfaitement exécuté. D’autant qu’il s’agit d’un vécu autant physique que psychologique. Christophe André est ligoté les trois quarts du roman graphique, enfermé dans un espace exigu  et quasiment vide. Les divertissements sont très rares, tout se passe dans l’esprit et les menus détails. C’est un combat interne pour ne pas perdre la raison face à la peur, l’attente, l’ignorance, l’incompréhension, pour rester focaliser sur l’essentiel : la survie et la fuite.

Le roman graphique nous met en tension permanente, il est à vrai dire impossible de le lâcher une fois commencé. Guy Delisle fait ressentir les émotions,la longueur des jours, l’attente, l’enfermement avec subtilité et efficacité. Les journées sont longues, il ne se passe pas grand-chose. Pourtant, le roman graphique est dense. Beaucoup de choses sont dites ou se comprennent sans que rien ne soit inutilement inexpliqué.

Les tons sont monochromes, le dessin est abrupt. Peu d’effets visuels – tout se concentre autour de l’expérience individuelle. C’est un récit étonnamment intimiste, remarquable qualité pour un témoignage rapporté par un autre. Sa conception a peut-être pris du temps, mais on ne ressent nullement les efforts et la complexité de l’exercice ; même si on en devine aisément toute la difficulté.

Guy Delisle a dû en effet faire un réel travail d’écoute et d’empathie, pour que son récit réussisse à ce point à faire transparaître l’état psychologique de Christophe André, dont le courage et la force d’esprit inspirent le respect. S’enfuir. Récit d’un otage. est un roman graphique passionnant, un huis clos intense, un véritable pavé qui arrive à rendre compte de ce vécu par les menus détails qu’il en dévoile. Il n’est pas évident à lire, encore moins à commenter. A lire.


Chroniques Livres·Les bonnes surprises

Petit Pays de Gaël Faye

Petit Pays
Ecrit par Gaël Faye
Publié aux éditions Grasset, 2016
Roman, Burundi, Guerre Civile
18€ broché, 12,99€ en numérique
224p
Extrait disponible sur le site de l’éditeur


LES BONNES SURPRISES


Résumé :
« En 1992, Gabriel, dix ans, vit au Burundi avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise et sa petite sœur, Ana, dans un confortable quartier d’expatriés. Gabriel passe le plus clair de son temps avec ses copains, une joyeuse bande occupée à faire les quatre cents coups. Un quotidien paisible, une enfance douce qui vont se disloquer en même temps que ce « petit pays » d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire. Gabriel voit avec inquiétude ses parents se séparer, puis la guerre civile se profiler, suivie du drame rwandais. Le quartier est bouleversé. Par vagues successives, la violence l’envahit, l’imprègne, et tout bascule. Gabriel se croyait un enfant, il va se découvrir métis, Tutsi, Français… »

Je parlais précédemment du simili biopic qu’est Maintenant ou jamais de Joseph O’Connor, je vous présente à présent une simili autobiographie, quoi que très inspirée de l’enfance de l’auteur. Si Gabriel n’est pas tout à fait Gaël Faye, peut-être que son enfance lui ressemble assez pour expliquer une telle authenticité dans ce récit poignant et passionnant.

Il n’est pas facile d’écrire sur l’enfance, surtout avec une narration à la première personne, et quand on ne parle pas directement de soi-même. Il faut savoir éviter tous les écueils que risque un tel exercice. Il ne faut ni trop exacerber l’enfance ni être trop modeste. Un enfant n’est pas un enfant inventé par l’adulte, même quand il s’agit de soi-même. Le dilemme est similaire à celui qu’on peut ressentir quand on s’adresse à un enfant : il ne sert à rien de le prendre pour un idiot ou de s’attendre à ce qu’il comprenne tout, c’est-à-dire avec le prisme d’un adulte. Bref, il est important de trouver l’entre-deux pour rendre son personnage réel.

Gaël Faye n’est pas tombé dans le piège ; il a su l’éviter en n’inventant pas Gabriel, l’enfant, mais Gabriel, l’adulte qui se rappelle des épisodes de son enfance. Une astuce bien connue et utilisée, qui fait encore une fois ses preuves. Le narrateur revient sur une période charnière, que l’on comprend être un tournant capital de sa vie : le moment où sa jeunesse a chamboulé et où il a laissé son voile d’innocence pour finalement devenir un adolescent éveillé face à la réalité du monde qui l’entoure.

Ainsi, l’auteur a tout le loisir de raconter les souvenirs doux, chaleureux, de sa vie en famille, de sa bande d’amis qu’il croyait alors inséparables, de ses rêves d’enfants, de sa vision d’un monde à deux facettes. Car dès les premières pages, sa curiosité laisse entrevoir certaines fissures sociales qui présagent les événements qui vont frapper son pays, ses amis, sa famille et son quotidien. Et puis, il en vient aux mutations politiques, les premières élections, le coup d’état, la guerre civile, les massacres. Et la violence qui, soudain, le pousse à grandir.

A la fois français, tutsi, rwandais, natif du Burundi, Gabriel est un enfant du monde dans un pays qui se déchire. Le narrateur nous fait ressentir son désarroi face à la mutation brutale, incompréhensible, qui se produit dans son entourage et en lui-même. Le roman ne se divise pas vraiment en deux, quand bien même la différence est saisissante. L’auteur amène le changement de façon progressive et brutale, rendant sensible l’horreur de la guerre.

Gaël Faye nous offre ainsi un premier roman marquant, habile et prometteur. Son texte dévoile la sensibilité de sa plume, à la fois romanesque et terre à terre. Malgré les sujets graves, la lecture n’a pas été difficile ou lourde. Pas de dramatisation, ce qui est plutôt bienvenu, surtout quand la réalité parle d’elle-même. Petit Pays est à la fois une ode et une espérance, un témoignage fort et passionnant de l’Histoire, de celle qu’on (que je) connaît moins.

Joli texte qui a toute sa place dans les prix auxquels il concourt. Bonne chance.


Extraits :

« L’enfance m’a laissé des marques dont je ne sais que faire. Dans les bons jours, je me dis que c’est là que je puise ma force et ma sensibilité. Quand je suis au fond de ma bouteille vide, j’y vois la cause de mon inadaptation au monde. »

« Puis je revenais aussitôt m’enfoncer dans le bunker de mon imaginaire. Dans mon lit, au fond de mes histoires, je cherchais d’autres réels plus supportables, et les livres, mes amis, repeignaient mes journées de lumière. »

« Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. »

BD / Manga / Comics·Les bonnes surprises

Catharsis de Luz

En préambule, je voudrais vous avouer la difficulté que j’ai eu à rédiger cette chronique. Pour tout dire, je tenais à le faire, pas seulement parce que je l’ai reçue dans le cadre de La BD fait son festival 2016 organisé par PriceMinister (que je remercie pour cette opportunité), mais aussi parce qu’elle le mérite.

D’un autre côté, je me suis retrouvée devant une œuvre très intime, évidemment intense parce qu’émotionnelle, puissante par l’impact de certaines de ses planches. « Thérapeutique », mot choisi par l’éditeur pour décrire ce recueil de pensées, de vécu, de quotidien, est en effet le terme plus parlant. Or, j’ai toujours eu quelques difficultés à parler d’œuvres aussi personnelles.


L’absence de note vient donc de ce que je n’ai pas su – et ne sais toujours pas – comment évaluer une telle BD. Incapable de débroussailler seule les mots de mes pensées, j’ai donc lu  des chroniques et écouté l’interview de Luz par Médiapart dont je vous mets évidemment les liens en bas de cette chronique.

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BD / Manga / Comics

Je reviendrai vous voir – George Morikawa

je reviendrai vous voir

Je reviendrai vous voir
Dessiné et scénarisé par George MORIKAWA
avec la participation de Tetsuya YANO, Hiro MASHIMA, Ken AKAMATSU, Mitsurô KUBO, Kôji SEO, Hideo NISHIMOTO, Nobuyuki FUKUMOTO, Kazuki Yamamoto, Miki YOSHIKAWA, Makoto RAIKU
D’après l’oeuvre de NOBUMI
Oneshot
Publiée par AKATA en 2015
Témoignage, Autobiographie, Drame


« Nobumi est un jeune père de famille. Il est surtout auteur de livres illustrés destinés aux enfants. À l’instar de nombreux japonais, il sera, le 11 mars 2011, choqué à vie par la triple catastrophe qui s’abat sur son pays. Un peu naïf, et le cœur empli d’espoir, il décide alors d’envoyer gratuitement plusieurs milliers d’ouvrages jeunesse (dont les siens) pour distraire les enfants de la zone sinistrée. Mais quand il annoncera son don sur son blog, les réactions des internautes seront pour le moins… violentes ! Choqué et meurtri jusqu’au plus profond de son âme, Nobumi va alors vivre une véritable crise artistique, dont une seule issue sera possible : laissant pour plusieurs jours sa vie confortable de tokyoïte, il part en tant que bénévole volontaire, pour aider à la reconstruction de la zone sinistrée du nord est du Japon. Il y découvrira un paysage encore pire que tout ce qu’il avait pu imaginer… Suivez son émouvante histoire vraie, mise en dessins sous la plume des meilleurs mangakas japonais ! »


Note globale :

6/10


Je ne voulais d’abord pas noter cette oeuvre. Quand il s’agit de témoignage, et d’autant plus d’une autobiographie, j’hésite toujours. Je veux avant tout respecter l’exercice et la volonté de l’auteur de partager son expérience. Un vécu dont on ne peut saisir, qu’à une certaine mesure, toute la portée émotionnelle, psychologique, et peut-être bientôt historique d’un tel drame à la fois individuel et collectif. L’empathie aide, bien sûr, mais la compassion a ses limites – et c’est de cette limite, où se tapit le jugement hâtif, souvent inconscient, que je me dois d’y réfléchir. Finalement, j’ai opté pour un compromis : le manga en tant que création peut être apprécié et facilement noté ; mais cette appréciation ne reflète pas l’intérêt de cette oeuvre qui est bien réel.  Je m’explique. Lire la suite « Je reviendrai vous voir – George Morikawa »

Chroniques Livres

Les mots qu'on ne me dit pas – Véronique Poulain

les mots qu'on ne me dit pas

Titre – Les mots qu’on ne me dit pas
Auteur – Véronique Poulain
Version – Originale, Français
Éditions – Stock, 2014
Genre – Autobiographie


« “ Salut, bande d’enculés ! ”
C’est comme ça que je salue mes parents quand je rentre à la maison.
Mes copains me croient jamais quand je leur dis qu’ils sont sourds.
Je vais leur prouver que je dis vrai.
“ Salut, bande d’enculés ! ” Et ma mère vient m’embrasser tendrement. »
Sans tabou, avec un humour corrosif, elle raconte.
Son père, sourd-muet.
Sa mère, sourde-muette.
L’oncle Guy, sourd lui aussi, comme un pot.
Le quotidien.
Les sorties.
Les vacances.
Le sexe.
D’un écartèlement entre deux mondes, elle fait une richesse. De ce qui aurait pu être un drame, une comédie.
D’une famille différente, un livre pas comme les autres.


Note globale :

8/10


Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’un petit livre qui m’a surprise. Parmi la masse des livres sortis à la rentrée littéraire de Septembre, celui-ci avait attiré mon attention ainsi que quelques autres, mais ce n’est que par opportunité que je l’ai emprunté à la bibliothèque, pensant qu’il m’accompagnerait pour un weekend à l’étranger. Avec étonnement, et un peu de frustration, je l’ai achevé dès le premier jour. Les mots qu’on ne me dit pas est un petit livre sans prétention, tout en humour, qui raconte l’enfance de son auteur au milieu de parents sourds. Et ça se dévore en une bouchée, et se digère l’esprit content. Lire la suite « Les mots qu'on ne me dit pas – Véronique Poulain »

Bilans Mensuels

Lecture | Mois de Mai 2014

Bilan mai

Allez, on continue avec les bilans de lecture mensuels (très en retard, oui je sais !) avec le mois de mai. Un mois finalement assez productif avec pas moins de cinq lectures et trois bons coups de cœur.

Au menu :

  • Les Stagiaires de Samantha Bailly – 8/10Ma Chronique
  • Ô mon George, ma bien aimée d’Alfred de Musset et de George Sand – 6/10Ma Chronique
  • Il ne faut jurer de rien d’Alfred de Musset – 7/10 (Avis ci-dessous)
  • Le coup de grâce de Marguerite Yourcenar – 8/10 (Avis ci-dessous)
  • Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka – 7/10 (Avis ci-dessous)

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