Archives par mot-clé : Chronique

Cérès et Vesta de Greg EVANS

(7/10) Cérès et Vesta sont les noms de deux astéroïdes que les êtres humains ont colonisés et qui ont depuis tissé entre eux des liens commerciaux, car chaque astéroïde possède les ressources dont l’autre manque. Le roman nous propose de suivre un moment clé de leur histoire, alors que sur Vesta un apartheid est mené contre les descendants des Sivadiers, une des familles pionnières de l’astéroïde.

Ces derniers sont accusés de ne pas avoir fourni au même titre que les autres familles les efforts nécessaires à la construction de Vesta, sous prétexte qu’ils n’y ont contribué qu’en fournissant un savoir-faire dont ils ont de plus gardé la propriété intellectuelle, et sans jamais mettre la main dans le cambouis. Ils sont depuis publiquement méprisés, injuriés voir même agressés, car la technologie de cet univers permet à chacun d’identifier l’origine de ceux qu’ils croisent. En plus, le gouvernement de Vesta va envenimer la situation en décrétant que dorénavant tous les héritiers de Sivadiers devront payer un impôt supplémentaire. Une partie de ces héritiers cherchera à se révolter tandis que d’autres essaieront de fuir. Le roman nous propose de suivre les deux situations, à la fois sur Vesta et sur Cérès. Continuer la lecture de Cérès et Vesta de Greg EVANS

Baby Driver d’Edgar Wright

(5/10) S’il est globalement bien réalisé et qu’il se révèle très divertissant, avec des bonnes idées autour de la musique et de l’ambiance qu’il cherche à retranscrire, je n’ai cessé de me demander en le regardant ce qui clochait pour que je sois à ce point en retrait du film. Ce sentiment que, alors que l’écran occupe une large part de mon champ de vision, que l’obscurité de la salle m’empêche globalement de voir autre chose, mes yeux furetaient de droite et de gauche, pour voir si d’autres comme moi n’étaient pas pleinement investis. Il manquait quelque chose à ce film, et j’avais du mal à déterminer quoi précisément.

Sans doute est-ce parce que le film est, si ce n’est bon, du moins prometteur. Visuellement, il est même assez joli. L’ambiance est présente et les propositions faites sont cool. Les scènes d’action sont lisibles – et pour moi qui ai des problèmes aux yeux, j’ai vraiment apprécié que le réalisateur ait fait un montage propre, bien rythmé, que j’étais capable de suivre et d’apprécier. Oui, il sait réaliser techniquement un bon film. Continuer la lecture de Baby Driver d’Edgar Wright

L’expédition – Monica KRISTENSEN

(7/10) S’il y a un polar que je retiendrai de l’expérience du Grand Prix des Lectrices ELLE, c’est bien L’expédition de Monica KRISTENSEN. Un polar glacé qui nous fait plonger dans un étrange huis-clos au milieu de l’hiver et des glaces infinies. Mais, ce que j’ai aimé, ce sont tous les détails que l’auteure donne sur la façon dont est préparée et menée une expédition, qui rendent le récit crédible et l’expérience réaliste. Et pour cause, l’écrivaine est également glaciologue et la première femme qui a conduit une expédition en Antarctique (cf. Wikipédia). Cela nous donnerait même des envies de lire un témoignage sur son expérience.

Du réalisme, il est clair que le récit n’en manque pas. Sans nous assommer d’explications, l’auteure nous donne suffisamment de détails pour nous faire comprendre à quel point organiser une expédition est difficile, coûteuse, stressante, et à quel point la vivre est une épreuve de titans. Ses personnages s’y sont préparés, mais elle arrive habilement à montrer également leur amateurisme et leur égocentrisme. Dans une narration double habilement menée, elle fait oublier la linéarité du récit, en développant une temporalité qui évite également l’ennui des moments d’accalmie, où les personnages n’ont d’autres choix que d’attendre. Continuer la lecture de L’expédition – Monica KRISTENSEN

Après la tempête d’Hirokazu KORE-EDA

(7/10) Hirokazu KORE-EDA est un réalisateur japonais dont j’affectionne tout particulièrement la filmographie, bien que je n’ai pas encore tout vu (par chance). C’est un maître de la chronique familiale, capable de remplir ses films d’un quotidien familier, dont le réalisme nous immerge immédiatement et nous met à portée la sensibilité de ses personnages. Après la tempête en est encore un bel exemple.

Ce qu’il y a de génial avec Hirokazu KORE-EDA, c’est que tout paraît très simple et naturel. Dès les premières scènes, on est plongé aux côtés de ses personnages, qui vivent tout bonnement leur vie, leur quotidien. Il n’y a pas de démonstration, pas une scène de prologue annonciatrice de la suite. Pas d’introduction et on a presque du mal à voir le fil narratif. Le cadre est épuré, comme le décor. Et ça marche.

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L’adaptation France Culture de Debout les morts, écrit par Fred Vargas

(8/10) Je n’ai pas encore parlé sur le blog de mon affection grandissante pour les émissions de France Inter et de France Culture, que je dévore chaque semaine goulûment, sans cesser d’être surprise. Et si je vous l’évoque aujourd’hui, c’est pour vous partager mon expérience avec l’adaptation à la radio de « Debout les morts » de Fred Vargas. Alors que je ne suis pas particulièrement attirée par les polars, j’ai été embarquée par les personnages, l’intrigue, l’ambiance, frôlant toujours un aspect fantastique qui chatouille l’intérêt. Mais qu’est-ce qui a vraiment fait mouche, l’adaptation ou le texte original ? Continuer la lecture de L’adaptation France Culture de Debout les morts, écrit par Fred Vargas

L’homme qui mit fin à l’Histoire – Ken LIU

(9/10) Cette fois, laissez-moi vous parler de « L’homme qui mit fin à l’Histoire », un très court roman de Ken LIU, brillant, riche et passionnant. Il fait partie de ces auteurs de science-fiction qui justifient mon adhésion grandissante pour le genre. Il pose en effet une question brûlante et d’éthique : si nous avions la technologie nécessaire pour visionner des moments brefs et ciblés du passé, mais qu’à chaque utilisation, ce même bout de passé ne pourrait plus jamais être vu par la suite, que devrait-on faire ?

Devrait-on attendre de mettre au point une technologie plus performante, qui permettrait un enregistrement ou un accès illimité à la vision de ce passé ? Sans contexte et dans l’absolu, il serait sans doute mieux advenu d’attendre. Mais justement, Ken LIU rappelle qu’on n’est jamais « sans contexte ». Il prend pour sa part le cas de l’Unité 731, centre militaire de recherche et d’expériences bactériologiques conçue par les japonais durant la Seconde Guerre Mondiale en Chine. Les atrocités de leurs expériences sur des humains ont depuis été reconnues comme faisant partie des crimes contre l’humanité. S’il est compliqué d’évaluer le nombre exact de victimes, elles seraient entre 3000 et 10000 à avoir fait l’objet des expériences de l’Unité, et plus de 300000 à en subir le résultat. Parmi elles, une majorité de chinois, mais également des prisonniers de guerre Russes, Américains, Coréens, Philippins.

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S’enfuir. Récit d’un otage. – Guy Delisle

(8/10) Dans S’enfuir. Récit d’un otage., Guy Delisle ne relate plus sa propre expérience, comme dans les Chroniques  de Jérusalem ou encore Pyongyang, mais celle de Christophe André, pris en otage alors qu’il effectuait une mission humanitaire au Caucase. Témoignage unique et précieux, c’est un roman graphique dense, brillant, passionnant, glaçant, preuve du talent d’écoute, d’empathie et de conteur de l’auteur.

Guy Delisle n’est pas seulement un très bon observateur et un fin narrateur, capable de se mettre en scène, tout en portant un regard lucide, curieux et critique sur son environnement. Il est également capable de donner la voix en images à un autre que lui-même, bien sûr avec son trait et son style particuliers. Un exercice complexe, ici parfaitement exécuté. D’autant qu’il s’agit d’un vécu autant physique que psychologique. Christophe André est ligoté les trois quarts du roman graphique, enfermé dans un espace exigu  et quasiment vide. Les divertissements sont très rares, tout se passe dans l’esprit et les menus détails. C’est un combat interne pour ne pas perdre la raison face à la peur, l’attente, l’ignorance, l’incompréhension, pour rester focaliser sur l’essentiel : la survie et la fuite. Continuer la lecture de S’enfuir. Récit d’un otage. – Guy Delisle

Moonlight – Barry Jenkins

(8/10) Pour une fois depuis quelque temps sur le blog, écartons-nous des films d’animation pour parler de Moonlight, qui retrace l’évolution d’un jeune garçon en trois moments clés de sa vie. Ces points de non-retour, ces tournants qui bousculent une trajectoire et qui sont parfois si difficiles à déterminer avec précision. Un film dont le spot est aussi bref que simple : c’est un destin ordinaire, mais auquel on rend ici un très bel hommage.

Surtout, le film évite la sur-dramatisation, qui lui aurait certes donné un rythme différent, plus soutenu, mais cela l’aurait aussi fait tomber dans des ressorts narratifs éprouvés et ronflants par la répétition. La vie du jeune Chiron n’est déjà pas facile – inutile d’en rajouter. Entre violence de sa classe sociale, la racisation de ses origines, de sa peau, du rejet et de la dépendance de sa mère, des brimades que sa sexualité supposée – car il ne l’affirmera qu’à la toute fin – lui provoquent. Continuer la lecture de Moonlight – Barry Jenkins

Si tu tends l’oreille – Yoshifumi Kondo

(9/10 ❤) Unique film du réalisateur, ayant déjà travaillé sur plusieurs longs métrages du studio Ghibli, parmi les meilleurs d’Isao Takahata et Hayao Miyazaki (Le tombeau des lucioles, Princess Mononoke, Pompoko, Porco Rosso), Yoshifumi Kondo nous livre dans Si tu tends l’oreille une histoire très touchante et maîtrisée. C’est un film qui entre parfaitement dans l’ambiance du studio sans pour autant en être un simili désuet. Ses qualités sont pluriels : son équilibre, la délicatesse du récit, son onirisme, sa douceur, le sourire qu’il vous laisse sur la fin. 

Pour avoir vus les films dans un ordre non chronologique, j’ai été ainsi surprise d’y voir dans les statues des chats, le chara-design des protagonistes du Royaume des chats de Hiroyuki Morita. J’ai finalement appris que ce dernier a été réalisé sept ans plus tard, en reprenant volontairement certains des personnages comme protagonistes, offrant ainsi, si ce n’est vraiment une suite, en tout cas un très bel hommage à l’oeuvre du talentueux Yoshifumi Kondo. Continuer la lecture de Si tu tends l’oreille – Yoshifumi Kondo

En quête de l’Etranger – Alice Kaplan

(9/10) Ce fut une des plus belles surprises du Grand Prix des Lectrices ELLE 2017. En quête de l’Etranger me serait sans doute passé sous le nez sans ce prix littéraire, du coup je remercie vraiment les équipes du magazine et les lectrices du jury qui l’ont présélectionné pour m’avoir donné l’opportunité de le découvrir. En quête de l’Etranger retrace la vie – de la création à sa publication et ses répercussions jusqu’à aujourd’hui – du chef d’œuvre d’Albert Camus L’Etranger. Alice Kaplan nous propose une approche originale, qui est de s’intéresser, non pas à la biographie de l’auteur, mais à celle de l’œuvre, qui y est bien sûr étroitement attachée.

Le scope de cette biographie est ainsi large, puisque, du processus de création à celui de la publication, il y est aussi question de sa diffusion dans le monde ; de sa réception dans le monde littéraire ou universitaire, en France comme à l’étranger ; des différentes traductions qui en ont été faites (comme par exemple, les deux titres anglo-saxons « The Outsider » et « The Strangers) ; de ses adaptations (par exemple le film réalisé par Luchino Visconti) ; et des influences qu’elle a eues (ainsi la chanson « Killing an arab » chanté par The Cure). Un tour d’horizons pluriel et enrichi d’extraits de correspondances, de critiques, d’articles de presse, etc.. Continuer la lecture de En quête de l’Etranger – Alice Kaplan