Station Eleven – Emily St John Mandel

grand-prix-des-lectrices-elle-2017(8/10) Station Eleven est un roman étonnant de cette rentrée littéraire. Malgré un postulat initial qui aurait tout d’un blockbuster hollywoodien (et peut-être l’est-il un peu), l’auteure parvient à traiter son sujet d’une façon plutôt convaincante. S’efforçant de ne pas user d’effets littéraires, comme le cinéma userait des effets spéciaux, elle imagine avec efficacité les directions possibles que prendrait l’humanité si les fondations qu’elle a mis des siècles à se créer venaient à s’effondrer.

Si je parle d’efficacité, ce n’est pas pour dire qu’il n’aurait pas été possible d’envisager d’autres possibilités ou de réfléchir plus profondément encore sur les conséquences de la chute de toute forme de systèmes. A certains égards, Station Eleven ne va pas forcément plus loin que beaucoup de romans d’anticipation, mais le fait est que l’auteure parvient à développer son thème sans se perdre dans le style. Malgré un postulat de départ assez simpliste (tout partirait d’une épidémie violente et radicale, décimant une grande partie de la population), elle prend suffisamment de précaution pour nous faire accepter ce point de départ. Est-ce vraiment crédible ? Oui, car, si elle ne se perd pas en de trop longues explications, qui auraient pu lui causer quelques problèmes de logique, elle n’est pas non plus expéditive.

Les personnages sont centraux dans le roman. Ils n’obstruent pas le sujet mais se révèlent être la mise en exergue de celui-ci. Chacun montre une facette de l’évolution radicale des conditions de vie des survivants. Entre ceux qui se souviennent, ceux qui étaient trop jeunes, ceux qui ont oublié et ceux qui sont nés après le cataclysme, ils forment une palette idéale pour l’auteure, qui n’a plus alors qu’à peindre l’atmosphère et les décors désolés de voitures abandonnées, de maisons pillées, d’ordinateurs éteints à jamais, pour nous rendre l’univers tangible.

Le changement de narrateur et d’époque permet d’avoir une vue élargie de la situation. Et c’est là que se montre particulièrement habile Emily St John Mandel : dans cette opposition réside le sentiment de vraisemblance, car l’être humain, au fond, ne change pas. Il aspire tout autant à trouver un lieu où se sentir en sécurité et des gens de confiance pour compagnie. J’aime particulièrement l’attachement porté sur la compagnie de théâtre, à laquelle il est facile d’y voir une analogie de la survie de l’humanité par la survie de l’art et de la création.

L’autre force du roman, c’est la façon dont on plonge si soudainement dans son atmosphère. On est littéralement aux côtés de la compagnie, émergeant à la surface de l’ancienne époque, comme une bouffée d’air réconfortante car familière. La vraisemblance joue énormément et n’a été possible que par le soin porté par l’auteure sur ce qui est essentiel et à ne pas user de superlatif. Elle ne décrit pas l’enfer, mais le quotidien de personnages qui l’ont un jour vécu, et dont la survie est devenue leur nouvelle vie ou leur vie depuis toujours, pour les plus jeunes. C’est dans cette sensation d’une autre normalité à laquelle on a, nous, du mal à se voir être à l’aise qu’on se retrouve pleinement immergé dans le récit.

Un roman aux effets particuliers, tant on y plonge perturbé, inquiet, dérouté, pour en ressortir étrangement apaisé. Il est indéniable qu’il y a un certain optimisme qui finit par se dégager au fil du récit, surtout vers la fin, comme si l’humanité était vouée, de toute manière, à retrouver un espoir. Choix discutable sans doute, et un peu arrangeant, légèrement décevant et en même temps bienvenu. Pour ma part, c’est une fin en demi-teinte, que je ne suis pas sûre d’aimer ou de ne pas aimer. Mais Station Eleven n’en reste pas moins un des meilleurs romans du genre que j’aurais découverts récemment.


station-elevenStation Eleven
Ecrit par Emily St John Mandel
Publié chez Payot & Rivage, 2016
Contre-utopie, pandémie
22€ GF broché, 14€99 numérique, 480p

Résumé :
« Une pandémie foudroyante a décimé la civilisation. Une troupe d’acteurs et de musiciens nomadise entre de petites communautés de survivants pour leur jouer du Shakespeare. Ce répertoire classique en est venu à représenter l’espoir et l’humanité au milieu des étendues dépeuplées de l’Amérique du Nord. »


Extraits :

« Liste non exhaustive :
Plus de plongeons dans des piscines d’eau chlorée éclairées en vert par en dessous. Plus de matchs de base-ball disputés à la lumière des projecteurs. Plus de luminaires extérieurs, sur les vérandas, attirant les papillons de nuit les soirs d’été. Plus de trains filant à toute allure sous la surface des métropoles, mus par la puissance impressionnante du troisième rail. Plus de villes. Plus de films, sauf rarement, sauf avec un générateur noyant la moitié des dialogues – et encore, seulement les tout premiers temps, jusqu’à ce que le fuel pour les générateurs s’épuise, parce que l’essence pour voitures s’évente au bout de deux ou trois ans. Le carburant d’aviation dure plus longtemps, mais c’était difficile de s’en procurer.
Plus d’écrans qui brillent dans la semi-obscurité lorsque des spectateurs lèvent leurs portables au-dessus de la foule pour photographier des groupes en concert. Plus de scènes éclairées par des halogènes couleur bonbon, plus d’électro, de punk, de guitares électriques.
Plus de produits pharmaceutiques. Plus aucune garantie de survivre à une égratignure à la main, à une morsure de chien, à une coupure qu’on s’est faite au doigt en éminçant des légumes pour le dîner.
Plus de transports aériens. Plus de villes entrevues du ciel à travers les hublots, scintillement de lumières ; plus moyen d’imaginer, neuf mille mètres plus bas, les vies éclairées en cet instant par lesdites lumières. Plus d’avions….
Plus de pays, les frontières n’étant pas gardées….
Plus d’internet. Plus de réseaux sociaux, plus moyen de faire défiler sur l’écran les litanies de rêves, d’espoirs fiévreux, des photos de déjeuners, des appels à l’aide, des expressions de satisfaction, des mises à jour sur le statut des relations amoureuses grâce à des icônes en forme de cœur – brisé ou intact -, des projets de rendez-vous, des supplications, des plaintes, des désirs, des photos de bébés déguisés en ours ou en poivrons pour Halloween. Plus moyen de lire ni de commenter les récits de la vie d’autrui et de se sentir ainsi un peu moins seul chez soi. Plus d’avatars. »

« Kirsten et August cheminaient en silence. Un cerf traversa la route, devant eux, et s’immobilisa un instant pour les regarder avant de se fondre sous les arbres. la beauté de ce monde quasiment dépeuplé. Si l’enfer c’est les autres, que dire d’un monde où il n’y a presque plus personne ? Peut-être l’humanité s’éteindrait-elle bientôt, mais Kirsten trouvait cette pensée plus apaisante que triste. Tant d’espèces étaient apparues sur la Terre et avaient disparu par la suite; quelle importante, une de plus ? D’ailleurs, combien d’humains restait-il aujourd’hui ?« 

Lusionnelle

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