Salina, les trois exils de Laurent Gaudé

Salina, les trois exils
Ecrit par Laurent Gaudé
Sorti en Octobre 2018
Publié par les Actes Sud

Je ne pense pas vous avoir déjà parlé de ma lecture du roman Pour seul cortège, il y a de cela un an ou deux. J’avais pourtant gardé en mémoire la beauté du texte et la voix de Guillaume Gallienne, qui me l’avait fait découvrir et je n’avais qu’une idée : en lire d’avantage. (En aparté, je ne saurais que trop vous recommander de découvrir son émission Ca ne peut pas faire de mal qui est une mine d’or de découvertes littéraires en tout genres.) Il faut le lire ou l’entendre pour comprendre à quel point la plume de cet auteur porte sa propre voix, sa tonalité, sa musique, son lyrisme, qui sied merveilleusement aux destins peu ordinaires comme celui d’Alexandre Le Grand. Ou celui de Salina, la femme aux trois exils, aux trois enfants, rêvant d’amour et condamnée à la vengeance.

Me voilà donc à lire Salina, les trois exils récemment publié aux éditions Actes Sud, et c’est un coup de coeur de cette rentrée littéraire. Pour les mêmes raisons que pour le récit sur Alexandre Le Grand : en parlant de la plume de Laurent Gaudé, on évoque tout de ses qualités et c’est la force même de son talent.

Extrait

Il écoutait tout, avec avidité, sidéré qu’il puisse y avoir tant de mots dans cette femme. Que sa mère qui ne vivait rien d’autre que ces journées longues passées à ses côtés, ces journées de marche, de campement, de survie, ait pu avoir une vie si pleine de blessures et de fracas. Il a cru parfois qu’elle inventait, mais ce sentiment a vite disparu. Elle avait dans la voix des fêlures qui ne mentent pas, quelque chose en elle se brisait parfois.

Il y a peu d’auteurs qui maîtrisent à ce point son style, qui arrivent à créer un flux intense d’émotions à travers les mots, éveillent tous vos sens, vous font ressentir l’intensité de vie de ses personnages. J’ai vibré du destin de cette enfant devenue femme, abandonnée de tous, seule face à une destinée qu’on lui a extorqué par trois fois. Elle a enfanté dans la violence, et puis dans la haine, pour élever un enfant du pardon.

Tiré d’une pièce que l’auteur a lui-même écrit, Salina s’en sort merveilleusement à l’écrit. Car il suffit simplement d’élever la voix pour entendre tout du récit : la tragédie antique qui se joue ; le destin scellé d’une enfant abandonnée à un monde déshumanisé par la guerre, par l’envie, par la peur, par la violence et la domination, qui seule avec l’espoir d’amour et d’une vie heureuse, ne peut lutter contre les coups du sort ; le chant langoureux des dunes de l’Afrique et du Sahara, les brûlures du soleil en journée et le sable qui se colle à la peau, assèche le corps, menace de tout envahir ; l’intemporalité du récit et l’universalité des souffrances qu’il porte ; la voix de cet enfant du pardon qui, par l’amour retrouvé, tâchera de donner la voix qu’on a interdite à la mère.

Extrait

Ils sourient tous à l’évocation de ton nom parce qu’ils savent qu’ils n’ont plus rien à redouter de toi mais ils ont tort. Je sais, moi, qu’une guerre ne s’achève vraiment que lorsque le vainqueur accepte de perdre à son tour.

Laurent Gaudé parle ainsi de vengeance et de la façon dont l’héroïne – cette enfant venue de nulle part, promesse de malheurs, qui suscita crainte et haine par l’appréhension que cette inconnue inspire – va y répondre. Et cette interrogation : comment sort-on de ce cycle sans fin ? Pour citer l’auteur lui-même dans cette interview sur RTL, auquel l’extrait ci-dessus répond également : « par un geste inouï » et inattendu, venu d’un tiers auquel nul ne pouvait s’attendre.

Résumé : « Qui dira l’histoire de Salina, la mère aux trois fils, la femme aux trois exils, l’enfant abandonnée aux larmes de sel ? Elle fut recueillie par Mamambala et élevée comme sa fille dans un clan qui jamais ne la vit autrement qu’étrangère et qui voulut la soumettre. Au soir de son existence, c’est son dernier fils qui raconte ce qu’elle a été, afin que la mort lui offre le repos que la vie lui a défendu, afin que le récit devienne légende.
Renouant avec la veine mythique et archaïque de La Mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé écrit la geste douloureuse d’une héroïne lumineuse, puissante et sauvage, qui prit l’amour pour un dû et la vengeance pour une raison de vivre. »

Voir l’interview de Laurent Gaudé dans l’émission La Grande Librairie :

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