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Phalène fantôme de Michèle Forbes

Pour premier roman, Michèle Forbes signe avec Phalène fantôme une belle promesse littéraire. La quatrième de couverture rend honneur au livre dont il délivre les clés principales : le roman parle en effet de vies ordinaires – ce que j’ai toujours apprécié – qu’il livre amoncelées, papillonnant entre le passé et le présent, plongé dans un contexte historique difficile. Un récit poignant qui m’aura laissé dans un état second, qui se prolonge, et me rend perplexe, mais charmée.

Car des maladresses, le roman n’en manque pas. On sent, malgré la beauté de la plume, que celle-ci a besoin de mûrir, ou plutôt de se laisser aller, de s’alléger. A grand renfort de métaphores, d’emphases, d’allégories, et même d’adjectifs, les figures de style finissent par charger le récit d’un lyrisme qui perd ainsi, non de sens, mais en fluidité. Il y a, en effet, quelques passages non seulement lourds mais bancals ; on sent l’effort, le travail, l’application de l’auteur sur les détails de son texte. Plus de simplicité aurait sans doute rendu l’ensemble encore meilleur. Car l’écriture est belle.

Le contexte historique dans lequel se place le récit n’est qu’un fond servant de décors, qui répond certes aux tourments des personnages, mais interroge. Pourquoi un tel choix, si ce n’était pour s’en servir ? C’est un orage qui reste très lointain, évoqué par les témoignages de George, les brimades subies par Elsa, et quelques incidents rapportés, des nuages de fumée – un contexte, rien de plus. C’est perturbant car il place le récit dans un temps à la fois intemporel et situé, le rendant actuel et historique. Une ambiguïté qui, sans doute, répond au cœur même du récit – c’en est même le sujet principal.

Enfin, le troisième défaut qu’on pourrait lui reprocher, c’est le personnage de Tom et la passion vécue par Katherine qui n’arrivent pas à s’imposer. Tom manque cruellement de contenance et de charisme, si bien que le charme n’opère pas et la façon dont leur relation se créée manque de poigne. Pour autant, et je tiens à nuancer ceci par les paroles de Katherine qui, tout en se replongeant dans ses souvenirs, retrace tout ce qui a fait de sa vie ce qu’elle est. Ainsi, la passion n’est peut-être pas vraiment le cœur du récit mais l’impulsion qui le fait battre. Car aussi heureux que George et Katherine auraient pu être, leur bonheur a été entaché et une amertume affadie leur vie – leur vie de couple tout comme leur vie de famille.

Tout le récit prend sa force dans cette exploration du passé, non pas par obsession, mais pour expliquer plutôt le présent. Comment ils en sont venus là, dans cet état ni tout à fait heureux, ni vraiment malheureux. Est-ce seulement l’acte, l’amour illicite, la trahison qui est la cause ? Ou l’absence de pardon ? Phalène fantôme fourmille de thèmes : le pardon, donc ; la mémoire ; le conflit nord-irlandais ; l’intolérance ; l’enfance ; l’incapacité de deux êtres de s’avouer leur amour ; les espoirs et l’ambition déçues ; la culpabilité ; le deuil et « cette façon dont nous gardons les morts en vie, à tellement vouloir réparer le passé. Cette façon dont nous les portons partout avec nous, et oublions ainsi de vivre notre vie. »

Et si toute la maladresse du roman était d’avoir voulu traiter autant de thèmes en même temps ? Et bien, s’il est vrai que l’aspect historique sert plus de décors qu’autre chose, pour tout le reste, Michèle Forbes dresse un portrait de vie qui prend son intensité du réel. Certes, la relation entre Tom et Katherine bat de l’aile, car on a du mal à y croire, à s’y laisser prendre, mais, au fond, est-ce réellement l’objectif du roman ? Est-ce seulement la mise en scène d’une folle passion inassouvie, d’une infidélité, qui fait l’objet du récit ? Ou plutôt, non pas ses conséquences, mais la façon dont leur vie a évolué, à cause d’elle, oui, mais malgré elle, aussi ?

On peut s’interroger sur les raisons qui ont poussé l’auteur à choisir comme élément déclencheur la rencontre impromptue de Katherine avec un phoque. L’animal n’apparaît plus jamais par la suite et rien ne semble y faire écho. Peut-être est-ce une façon de marquer l’intensité du déclic qui se procure en Katherine. Peut-être a-t-il fallu d’un événement aussi incroyable pour la sortir de la torpeur de son quotidien. Pour qu’elle réalise à quel point elle n’a jamais fait le deuil de son passé, à quel point elle continue à vivre avec et à travers lui, tissant autour les illusions de sa vie actuelle. Peut-être que sans ce choc, elle aurait continué à s’ignorer jusqu’à la fin – et alors quel intérêt aurait eu le livre ?

Est-ce une facilité ? Et l’événement final aussi ? Oui, j’en conviens. Le scénario en soi n’a rien de très surprenant ou d’innovant. Qu’importe, cela n’entache en rien ni à l’intérêt du roman – qui est tout autre – ni à ses qualités. Un roman doux-amer, donc, intense, profond avec une réellement évolution à travers les pages. Le début n’a rien à voir avec le milieu ou la fin – la progression est bénéfique. Si Tom n’a pas eu suffisamment de place pour évoluer, ce n’est guère le cas de Katherine. Un peu fébrile au début, elle finit par prendre forme et nous emporter avec elle grâce à sa sensibilité et la lucidité de son regard.

Phalène fantôme n’est donc pas une œuvre parfaite. C’est une œuvre, un style, qui se construit tout en parlant de la déconstruction – d’amour, de vies, de souvenirs, etc. C’est un roman d’introspection, un récit de vie – et d’une vie ordinaire, banale ; des histoires d’amours comme on en lit, comme on en vit, souvent ; et pourtant, un roman fort et poignant qui laisse une impression incertaine, mais positive. Une belle promesse, en effet, tenue par les Éditions de la Table Ronde, et d’espoir pour un futur roman de Michèle Forbes. J’ai hâte.


Phalène fantôme
Écrit par Michèle Forbes
Publié par les éditions de La Table Ronde (Quai Voltaire), 2016
Traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff
Historique, drame
21€, 288 pages


Résumé :
« Belfast, 1969 : tension dans les rues, trouble dans les âmes. De loin, Katherine a tout d’une femme comblée. Trois petites filles, un bébé adorable, un mari valeureux, George, ingénieur et pompier volontaire. Seulement, Katherine a un passé… En 1949, chanteuse lyrique amateur, passionnée par son rôle de Carmen, elle fait la connaissance de Tom, jeune tailleur chargé de lui confectionner son costume de scène. Le coup de foudre est immédiat, mais elle est déjà fiancée à George et la double vie a un prix.
Vingt ans après le drame qui a décidé de son destin, Katherine ne parvient plus à garder ses émotions sous cloche. Au moment où sa ville se déchire, où certains de ses voisins protestants la regardent d’un mauvais œil, où ses filles grandissent et se mettent à poser des questions, elle sent son corps la lâcher. Fatigue, douleur lancinante dans le dos, le verdict est implacable. Talonnée par le temps, Katherine doit affronter les zones d’ombre de son passé.»

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