Petit Pays – Gaël Faye

(8/10) Je parlais précédemment du simili biopic qu’est Maintenant ou jamais de Joseph O’Connor, je vous présente à présent une simili autobiographie, quoi que très inspirée de l’enfance de l’auteur. Si Gabriel n’est pas tout à fait Gaël Faye, peut-être que son enfance lui ressemble assez pour expliquer une telle authenticité dans ce récit poignant et passionnant.

Il n’est pas facile d’écrire sur l’enfance, surtout avec une narration à la première personne, et quand on ne parle pas directement de soi-même. Il faut savoir éviter tous les écueils que risque un tel exercice. Il ne faut ni trop exacerber l’enfance ni être trop modeste. Un enfant n’est pas un enfant inventé par l’adulte, même quand il s’agit de soi-même. Le dilemme est similaire à celui qu’on peut ressentir quand on s’adresse à un enfant : il ne sert à rien de le prendre pour un idiot ou de s’attendre à ce qu’il comprenne tout, c’est-à-dire avec le prisme d’un adulte. Bref, il est important de trouver l’entre-deux pour rendre son personnage réel.

Gaël Faye n’est pas tombé dans le piège ; il a su l’éviter en n’inventant pas Gabriel, l’enfant, mais Gabriel, l’adulte qui se rappelle des épisodes de son enfance. Une astuce bien connue et utilisée, qui fait encore une fois ses preuves. Le narrateur revient sur une période charnière, que l’on comprend être un tournant capital de sa vie : le moment où sa jeunesse a chamboulé et où il a laissé son voile d’innocence pour finalement devenir un adolescent éveillé face à la réalité du monde qui l’entoure.

Ainsi, l’auteur a tout le loisir de raconter les souvenirs doux, chaleureux, de sa vie en famille, de sa bande d’amis qu’il croyait alors inséparables, de ses rêves d’enfants, de sa vision d’un monde à deux facettes. Car dès les premières pages, sa curiosité laisse entrevoir certaines fissures sociales qui présagent les événements qui vont frapper son pays, ses amis, sa famille et son quotidien. Et puis, il en vient aux mutations politiques, les premières élections, le coup d’état, la guerre civile, les massacres. Et la violence qui, soudain, le pousse à grandir.

A la fois français, tutsi, rwandais, natif du Burundi, Gabriel est un enfant du monde dans un pays qui se déchire. Le narrateur nous fait ressentir son désarroi face à la mutation brutale, incompréhensible, qui se produit dans son entourage et en lui-même. Le roman ne se divise pas vraiment en deux, quand bien même la différence est saisissante. L’auteur amène le changement de façon progressive et brutale, rendant sensible l’horreur de la guerre.

Gaël Faye nous offre ainsi un premier roman marquant, habile et prometteur. Son texte dévoile la sensibilité de sa plume, à la fois romanesque et terre à terre. Malgré les sujets graves, la lecture n’a pas été difficile ou lourde. Pas de dramatisation, ce qui est plutôt bienvenu, surtout quand la réalité parle d’elle-même. Petit Pays est à la fois une ode et une espérance, un témoignage fort et passionnant de l’Histoire, de celle qu’on (que je) connaît moins.

Joli texte qui a toute sa place dans les prix auxquels il concourt. Bonne chance.


petit-paysPetit Pays
Ecrit par Gaël Faye
Publié aux éditions Grasset, 2016
Roman, Burundi, Guerre Civile
18€ broché, 12,99€ en numérique
224p
Extrait disponible sur le site de l’éditeur

Résumé :
« En 1992, Gabriel, dix ans, vit au Burundi avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise et sa petite sœur, Ana, dans un confortable quartier d’expatriés. Gabriel passe le plus clair de son temps avec ses copains, une joyeuse bande occupée à faire les quatre cents coups. Un quotidien paisible, une enfance douce qui vont se disloquer en même temps que ce « petit pays » d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire. Gabriel voit avec inquiétude ses parents se séparer, puis la guerre civile se profiler, suivie du drame rwandais. Le quartier est bouleversé. Par vagues successives, la violence l’envahit, l’imprègne, et tout bascule. Gabriel se croyait un enfant, il va se découvrir métis, Tutsi, Français… »


Extraits :

« L’enfance m’a laissé des marques dont je ne sais que faire. Dans les bons jours, je me dis que c’est là que je puise ma force et ma sensibilité. Quand je suis au fond de ma bouteille vide, j’y vois la cause de mon inadaptation au monde. »

« Puis je revenais aussitôt m’enfoncer dans le bunker de mon imaginaire. Dans mon lit, au fond de mes histoires, je cherchais d’autres réels plus supportables, et les livres, mes amis, repeignaient mes journées de lumière. »

« Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. »


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Lusionnelle

3 Comments

  1. J’ai beaucoup aimé moi aussi ce Petit Pays, et j’espère qu’il recevra un prix littéraire (Interallié ?) d’autant que pour un premier roman, je trouve qu’il a beaucoup de qualités.

    • En effet ! Il a déjà remporté le Grand Prix du Roman Fnac 2016 et était sélectionné (mais pas élu finalement) pour le Goncourt il me semble.

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