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L’homme qui mit fin à l’Histoire – Ken LIU

(9/10) Cette fois, laissez-moi vous parler de « L’homme qui mit fin à l’Histoire », un très court roman de Ken LIU, brillant, riche et passionnant. Il fait partie de ces auteurs de science-fiction qui justifient mon adhésion grandissante pour le genre. Il pose en effet une question brûlante et d’éthique : si nous avions la technologie nécessaire pour visionner des moments brefs et ciblés du passé, mais qu’à chaque utilisation, ce même bout de passé ne pourrait plus jamais être vu par la suite, que devrait-on faire ?

Devrait-on attendre de mettre au point une technologie plus performante, qui permettrait un enregistrement ou un accès illimité à la vision de ce passé ? Sans contexte et dans l’absolu, il serait sans doute mieux advenu d’attendre. Mais justement, Ken LIU rappelle qu’on n’est jamais « sans contexte ». Il prend pour sa part le cas de l’Unité 731, centre militaire de recherche et d’expériences bactériologiques conçue par les japonais durant la Seconde Guerre Mondiale en Chine. Les atrocités de leurs expériences sur des humains ont depuis été reconnues comme faisant partie des crimes contre l’humanité. S’il est compliqué d’évaluer le nombre exact de victimes, elles seraient entre 3000 et 10000 à avoir fait l’objet des expériences de l’Unité, et plus de 300000 à en subir le résultat. Parmi elles, une majorité de chinois, mais également des prisonniers de guerre Russes, Américains, Coréens, Philippins.

Il choisit sciemment de se placer à notre époque (sans date précise), alors que sont encore en vie les proches des victimes et certains de ceux qui y ont travaillés. De fait, la question doit être bien posée : peut-on se permettre d’attendre, au risque que les premiers concernés ne puissent plus accéder à cette partie de leur histoire ? Et plus encore : à qui doit-on accorder le droit de visualiser le passé ? Aux victimes ? Aux historiens ? A la communauté scientifique ?

Pour mettre en scène son histoire, Ken LIU choisit de donner à son roman la forme d’un documentaire. Tour à tour, s’alternent l’interview ou le témoignage de personnes qui ont été directement concernées par le projet : ceux qui ont découvert le moyen de remonter dans l’Histoire et de la visualiser ; les victimes, mais surtout leurs proches, à la recherche de la vérité ; des représentants des communautés scientifiques et de recherche ; un ancien membre de l’Unité 731. Mais sont également rajoutées des scènes d’archives montrant les débats politiques autour du projet ; des discours ; des cross-talks ; des avis pris au sein de la population, etc. Il s’inspire pour cela de la nouvelle de Ted Chiang : « Aimer ce que l’on voit, un documentaire » (du recueil « La Tour de Babylon » qui fera l’objet d’une future chronique).

C’est une forme judicieuse, car elle permet un détachement de l’auteur, en ne présentant de fait aucun narrateur particulier. On s’imagine aisément les images du documentaire faisant défiler des portraits des intervenants et alternant avec des images d’archives. Ce n’est ainsi pas notre sensibilité qui est titillée, mais plutôt notre esprit critique. Ken LIU fait preuve ainsi d’une écriture habile, qui a su intelligemment mettre en place ses idées.

« L’homme qui mit fin à l’Histoire » ne présente pas qu’un simple dilemme scientifique et moral, en fin de compte : il se montre également critique envers notre société, et la façon dont nous prenons nos responsabilités face à ce qui s’est passé en Chine, durant la Seconde Guerre Mondiale, et qui concerne autant la Chine et le Japon que la communauté internationale. L’auteur en dresse une analyse ciblée des relations internationales qui lient la Chine, le Japon et les Etats-Unis au prisme de cette partie de l’Histoire. Il faut savoir que l’existence de l’Unité n’a été révélée qu’en 1981. Des ossements humains ont ensuite été découverts aux environs de Shinjuku à Tokyo. Ils ont été identifiés d’origine mongoloïdes et gardent des traces de chirurgie.

Il faut attendre 2002 pour que le Japon reconnaisse enfin l’existence de l’Unité, mais il a toujours refusé de dédommager les victimes. Mais qu’en est-il finalement de la communauté internationale ? Se pose la question de la connaissance des Etats-Unis à la fin de la guerre et de sa mansuétude sur le sujet, très probablement face à l’intérêt que représentaient les recherches en matière d’armes biologiques. L’Histoire de l’Unité 731 ne s’arrête donc pas à son démantèlement ou à la fin de la guerre, ni même à la disparition de ses contributeurs ou de ses victimes.

« L’homme qui mit fin à l’Histoire » est un très bon roman de science-fiction, qui ne parle pas directement de l’avenir, mais revient sur notre passé à travers une avancée technologique qui n’appartient pas à notre présent. C’est un texte qui réfléchit aussi sur l’Histoire, celle qu’on croit connaître, sur la façon dont on la reporte, sur la capacité ou non de la dire sans l’interpréter ou la déformer. Ken LIU dénonce avant tout les négationnistes, de la censure des Etats sur l’Histoire, de l’absence de l’Unité 731 et des autres crimes de guerre perpétrés par les japonais durant la Seconde Guerre Mondiale notamment dans les manuels scolaires. Bien écrit, court, efficace, les questions sont posées, et si l’auteur se montre critique, il n’est pas pour autant dirigiste. A lire.


L’homme qui mit fin à l’histoire (The Man Who Ended History : A Documentary)
Ecrit par Ken LIU
Traduit de l’anglais (US) par Pierre-Paul Durastanti
Publié aux éditions Le Bélial’, 2016
Science-fiction, Histoire


Le site de l’éditeur


Résumé :
« FUTUR PROCHE.

Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’Etat.

Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire. »


Extraits :

« La position de Wei, c’est que, sans vraie mémoire, il ne saurait y avoir de vraie réconciliation. Sans vraie mémoire, les individus de chaque nation n’ont pas pu ressentir ni se remémorer là souffrances des victimes. Individualiser le récit que chacun de nous se fait des événements est un prérequis avant de pouvoir s’extirper du piège de l’histoire. Telle était, dès le départ, la nature du projet. »

« Un des paradoxes cruciaux de l’archéologie, c’est que, pour fouiller un site afin de l’étudier, il faut le détruire. Au sein de la profession, on débat à chaque site pour savoir s’il vaut mieux le fouiller ou le préserver in situ jusqu’à la mise au point de nouvelles techniques moins invasives. Mais sans des fouilles destructrices, comment mettra-t-on au point ces nouvelles techniques ? »

« La vérité n’a rien d’une fleur délicate et ne souffre pas du déni : elle ne meurt qu’à partir du moment où on étouffe les vraies histoires. »

5 Comments

  1. Merci pour ton blog et ta critique
    Toujours un plaisir d’augmenter sa PAL dans son domaine de prédilection !

    • Lusionnelle Lusionnelle

      Merci à toi de me lire ! Ravie d’alimenter tes lectures. J’espère que cela te plaira autant que ce livre m’a plu !

  2. […] texte que je découvre de la collection Une heure-lumière des éditions Bélial’, après L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken LIU – et de fait, une nouvelle […]

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