Le collier rouge – Jean-Christophe Ruffin

le collier rougeLe collier rouge
Écrit par Jean-Christophe Ruffin
Publié par Gallimard (NRF), 2014
Historique


Dans une petite ville du Berry, écrasée par la chaleur de l’été, en 1919, un héros de la guerre est retenu prisonnier au fond d’une caserne déserte.
Devant la porte, son chien tout cabossé aboie jour et nuit.
Non loin de là, dans la campagne, une jeune femme usée par le travail de la terre, trop instruite cependant pour être une simple paysanne, attend et espère.
Le juge qui arrive pour démêler cette affaire est un aristocrate dont la guerre a fait vaciller les principes.
Trois personnages et, au milieu d’eux, un chien, qui détient la clef du drame…


Note globale :

6/10


J’ai toujours aimé les livres historiques, et ceux traitant des deux grandes guerres mondiales plus particulièrement. L’axe choisit par l’auteur est ici d’autant plus intéressant qu’il se situe une fois que la guerre (la première) s’est achevée. Les poilus ayant réchappé au pire sont rentrés chez eux, mais certains, comme celui qui nous intéresse, ont encore à subir un jugement. En effet, accusé de trahison envers sa patrie pour un geste dont nous ne saurons l’aboutissant qu’à la toute fin du roman, le prisonnier, ancien combattant, honoré qui plus est, attend l’heure de son jugement. Celui-ci d’ailleurs vient d’arriver en ville, ouvrant sur nous la fenêtre du paradoxe que représente un monde d’après-guerre.

Le collier rouge est un livre pluriel. Simplement écrit, sans fioriture, il permet d’aller droit à l’essentiel mais cache derrière un aspect bon enfant quelques thèmes croisés qui méritent attention. Certes, je ne dirai pas avoir apprécié le style d’écriture et je me fierai à des conseils en préférant tester un autre livre de l’auteur avant d’en former un jugement définitif – ce qu’un jugement ne pourrait pas vraiment être, à vrai dire. Si j’ai eu quelques difficultés au tout début de roman avec la plume de l’auteur, cela est allé en s’améliorant par la suite.

L’histoire est simple d’apparence et se comprend sans besoin de longues explications : le juge Lantier, ancien officier, vient traiter dans un petit village sa toute dernière affaire. En effet, Morlac, un jeune homme discret, un fermier devenu poilu, honoré à la guerre, a été accusé d’un acte de traitrise envers sa patrie et attend qu’on le juge. Dès leur première rencontre, qui arrive dès les premières pages, les rapports de force sont établis. Des rapports difficiles, tant le prisonnier n’entend guère d’être gracié aisément. Lantier qui s’attendait à une affaire expéditive, se rend finalement compte de la dualité de son locuteur et de la complexité des tenants et aboutissants de l’histoire de Morlac.

Ce dernier refuse en effet toute solution proposée par Lantier afin d’être disculpé sous couvert de ne pas dire la vérité. Or, Morlac entend bien cracher au monde la dure réalité d’une défaite humaine, plutôt que d’une victoire nationale. Dans un jeu de chassé croisé entre passé et présent, l’entretien nous fait rapidement comprendre à quel point l’ancien soldat est encore ancré dans la guerre, qu’il n’a pas vraiment quittée. J’ai toujours aimé ce genre d’histoires où les temps se mélangent, au point que l’intangibilité de leur frontière donne encore plus de sens aux propos du récit.

Morlac défend un idéal. A travers son geste, son refus d’être gracié, il y a une forte conviction que la guerre a forgée en lui. Que la victoire célébrée n’est finalement qu’un mirage jeté aux yeux de ceux qui ne l’ont pas vécue pour leur faire oublier ses horreurs, et que les honneurs distribués n’étaient que de la poudre pour masquer des criminels, même involontaires. Il y a dans la bouche de Morlac un discours humaniste, et surtout une crainte, de plus en plus actuelle, de l’oubli et de l’ignorance (volontaire ou non, d’ailleurs).

Ce que j’ai aimé, en réalité, c’est le symbolisme du chien, de ce qu’il représente et de la façon dont il sert le propos de l’auteur. Et la véritable qualité de ce livre, là où je l’ai vraiment apprécié, c’est le moment où toute la haine; le dépit et le désespoir de Morlac s’expriment quand il décrit son animal de compagnie comme le bon soldat tel qu’on attendait que lui soit : c’est-à-dire d’une loyauté sans faille et d’une obéissance aveugle à la hiérarchie qu’il aurait dû se reconnaître. Quelle est sa part d’humanité, de responsabilité, en suivant les ordres auxquels sa conscience (et sa conscience collective) lui commande de désobéir ? Et de cette question se pose celle de l’humanité et de comment la définir ? Mais aussi de trancher ce qui différencie le chien de l’homme ? Sans parler même, de ce qu’est la conscience humaine…

De ces questions, d’autres en découlent, et à travers un récit assez court, l’auteur propose de mener une réflexion plurielle sur l’autre facette de la guerre, celle qui se déroule à l’intérieur des hommes qui la font. Il y a notamment quelques beaux passages qui entourent cette réflexion. J’ai aimé la rupture qui se fait dans le récit de Morlac et de cette ambiguïté qu’il a sans le vouloir de parler de son chien. Ce dernier d’ailleurs est la véritable et seule marque d’évolution dans l’histoire. Le chien, que son entourage, son maître, le juge et nous-mêmes lecteurs prenons d’affection, va au fur et à mesure se métamorphoser et devenir la conception même de toute la réflexion portée par ce livre, lui donnant toute son ampleur – ce en quoi je reconnais qu’il est bon.

Néanmoins, même si la brièveté et la simplicité du récit est sans doute un avantage, je l’ai trouvée un peu trop marquée ici. Il me semble qu’elle dessert un peu le fond de ce livre, et on pourrait même la confondre avec une certaine superficialité. Car si les thèmes sont intéressants, et parfois bien menés, il ne m’a pas tellement semblé que la réflexion portée était aussi aboutie qu’elle aurait pu. Du moins, j’aurais préféré que l’auteur prolonge son livre, nuance et approfondit ses idées – et sa chute – plutôt que de couper aussi court, et jouant de telles facilités. La fin de Le collier rouge m’a certainement déçue, tant elle donne finalement au texte le goût d’une jolie fable, rajoutant trop de sucre à la critique qui en devient finalement un peu plus édulcorée.

C’est vraiment dommage vu le potentiel qu’il a et les questions qu’il pose. Néanmoins, c’est par expérience un livre autour duquel il peut être intéressant de débattre, car proposant des bonnes questions sur ce qu’est la guerre, ce qu’est un bon soldat, ce qu’est être humain, ce qu’est la limite d’un animal, ce qu’est la conscience – et la conscience collective – entre autres thèmes. Un livre qui aurait sans doute mérité d’être un peu plus finalisé pour devenir encore plus poignant, mais une bonne lecture malgré tout que je peux vous recommander si le sujet vous intéresse.

4 thoughts to “Le collier rouge – Jean-Christophe Ruffin”

  1. C’est dommage pour la fin édulcorée ça doit laisser un sentiment frustrant. Mais j’aime bien la période historique dans laquelle s’inscrit ce bouquin. Ça me fait penser au Silence de la mer de Vercors avec cette question d’obéissance dans l’armée face à la barbarie et à la violence.

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