L’adaptation France Culture de Debout les morts, écrit par Fred Vargas

(8/10) Je n’ai pas encore parlé sur le blog de mon affection grandissante pour les émissions de France Inter et de France Culture, que je dévore chaque semaine goulûment, sans cesser d’être surprise. Et si je vous l’évoque aujourd’hui, c’est pour vous partager mon expérience avec l’adaptation à la radio de « Debout les morts » de Fred Vargas. Alors que je ne suis pas particulièrement attirée par les polars, j’ai été embarquée par les personnages, l’intrigue, l’ambiance, frôlant toujours un aspect fantastique qui chatouille l’intérêt. Mais qu’est-ce qui a vraiment fait mouche, l’adaptation ou le texte original ?

Distinguer audiolivre et adaptation

Attention, il faut toutefois distinguer un audiolivre à une adaptation. Le premier est la lecture à voix haute d’un texte, qu’on respecte au mot près. La part interprétative – parce qu’il y en a une – est surtout liée à l’intonation vocale, ce qui rend de fait l’exercice particulièrement ardu, et nécessaire un réel talent d’acteur et d’orateur. L’adaptation en revanche est bien plus libre : si l’objectif est bien entendu de respecter l’œuvre originale, son intention, son style, sa tonalité globale, son ambiance, etc. En réalité, toute la narration n’est pas relatée au mot près. Bien souvent, la partie descriptive est retirée en grande partie, au profit de fonds sonores et musicaux pour instaurer à la fois le décors et l’ambiance. Les dialogues sont joués par différents acteurs, et c’est leurs voix qui vont leur donner corps, laissant libre court à notre imagination de visualiser le reste. Bien sûr, il reste une voix off, qui va donner quelques grandes lignes, des détails qu’il serait trop lourd d’interprétation par un dialogue.

Pour faire court et rapide, le travail d’une adaptation se rapproche au théâtre voire même au cinéma.

Mon expérience des romans de Fred Vargas

Je l’ai découverte grâce aux adaptations de France Culture, avec l’excellent polar « Pars vite, et reviens tard », qui s’inscrit dans sa série du commissaire Adamsberg. Puis j’ai lu son second roman, toujours de la même série, « L’homme à l’envers » et commencé très récemment sans le finir son tout premier « L’homme aux cercles bleus ».

Globalement, j’ai un avis positif sur les œuvres récentes que j’ai découvertes d’elle, mais ne les ayant suivis qu’au travers de leur adaptation, mon avis reste encore en suspens. J’attends encore d’en lire les œuvres originales pour me faire un avis définitif. Evidemment, ayant lu ensuite ses premiers romans, le style n’y est pas encore construit, il reste un peu fade et convenu, avec des formulations toutes faites. Il est cependant à double tranchant, c’est-à-dire que je n’ai aucun mal à visualiser ce qu’elle décrit en peu de mots, autant les décors que l’action. Les personnages sont rapidement dessinés avec des traits de caractère qui les distinguent dès leur apparition aux yeux du lecteur, ce qui rend d’autant plus efficace le plongeon du lecteur dans l’intrigue. L’auteure va droit au but, donnant un rythme soutenu, sans pour autant essouffler trop vite l’intrigue au risque de perdre le lecteur.

Surtout, c’est l’atmosphère du récit que Fred Vargas maîtrise le plus. Je l’évoquais en introduction : le fantastique est un élément qui est présent dans tous les romans que j’ai lus d’elle, sans en être réellement l’objet. Le roman ne bascule pour ainsi dire jamais dans un univers fantastique, mais il instaure des éléments qui le lui fait frôler. Et cela fonctionne très bien pour capter rapidement l’attention du lecteur.

En revanche, ce style littéraire a également ses limites. Imposer rapidement au lecteur une idée du caractère du personnages a peut-être l’avantage de gagner du temps pour s’intéresser à l’intrigue, toutefois, Fred Vargas tombe parfois dans le piège des stéréotypes, des raccourcis qui les rend également peu profonds, peu crédibles voir peu captivants. Je n’ai pour ainsi dire éprouvé aucune empathie ni sympathie pour les personnages dans « L’homme à l’envers » et j’ai du mal à me plonger dans « L’homme aux cercles bleus » pour exactement les mêmes raisons. Voici quelques exemples de descriptions faciles et parfois agaçantes : les parisiens sont cultivés, lettrés, au contraire de leurs homologues de province, bien souvent incapables de parler un français correct et qui sont parfois bêtes comme leurs pieds ; le canadien est un homme sauvage, presque asocial, qui ne lâche que la moitié de ses phrases (pour aller vers l’essentiel) mais il est ultra-sensitif à l’odorat et ne supporte pas les français qui puent et vivent dans la crasse (d’autant plus en campagne) ; le commissaire est un être surdoué, ultra-sensible, avec une intuition qui se rapproche de ce auquel lecteur ne peut plus croire à force de le lire, le « parce que c’est la magie » du polar, et dont le seul défaut, presque, est d’être original et incompris de son entourage. Mais soyons juste envers Fred Vargas, je parle principalement de ses tous premiers romans.

Debout les morts et son adaptation

« Debout les morts » réunit tous les ingrédients d’un bon polar, celui qui vous fera plaisir de lire le soir (ou d’écouter). Les enquêteurs sont des historiens fauchés qui se prêtent au jeu bon gré, mal gré, toutefois sous les conseils d’un commissaire à la retraite, ce qui rend crédible leur intervention. Les personnages sont dans ce roman bien introduits et attachants, mus d’une dose d’humour et de légèreté. L’intrigue démarre au quart de tour lorsqu’une cantatrice découvre dans son jardin un arbre qui n’existait pas la veille. Le roman frôle autant le fantastique que le grotesque et semble même s’en amuser, nous faisant accepter même une situation aussi incongrue.

L’intrigue est finalement assez simple, mais elle est menée avec efficacité. A vrai dire, les personnages manquent de contexte, d’historique, les quelques détails donnés sont trop succincts pour leur donner réellement corps. Et pourtant, cela fonctionne. Ils sont maladroits, amusants, imparfaits, désaccordés, mais ils sont harmonieux. Leur relation qui se créée dans le roman, leurs interactions avec les autres personnages, tout les rend attachants, nous intéressant finalement à eux malgré tout.

Peut-être est-ce là l’amélioration amenée par l’adaptation, qui nous épargne des descriptions qui auraient pu être trop caricaturales. Les acteurs interprètent des personnages qu’ils colorent de leurs intonations. Ils leur donnent des voix humaines, auxquelles on croit, avec leurs obsessions, leurs boutades, leurs faiblesses, leurs mauvais caractères.

La construction des épisodes est également efficace. Ils se terminent généralement sur des moments clés de l’intrigue, faisant sciemment usage des cliffangers qui rendent complètement addictifs les auditeurs. La mise en scène sonore, faite de musiques et de bruitages, nous plonge immédiatement dans le décors et l’ambiance des scènes, au même titre qu’un film. Bien que tout passe à travers les sons, l’effet est très visuel par la sollicitation permanente de notre imagination. Pour ainsi dire : c’est jouissif.

Je n’ai pas l’impression pour autant que l’adaptation est la seule explication de mon appréciation, il y a des qualités dans le polar qui ne peuvent découler que d’une histoire bien ficelée et d’une intrigue bien rythmée, qui ne cherche pas à trop en faire. Les dialogues sont sans doute en bonne partie tirés du roman, et ils sont bien écrits. Il y a dans l’écrit de Fred Vargas une impression rassurante de maîtrise. Elle sait où elle veut amener le lecteur, et celui-ci n’a qu’à se laisser porter.

Mais cela, je le vérifierai en lisant le matériau original. Affaire à suivre !


Debout les morts
Ecrit par Fred Vargas
Adapté par Claire de Luhern
Réalisation par Sophie-Aude Picon (pour France Culture)
Interprété par Nathalie Dessay, François Loriquet, Manuel Vallade, Duncan Evennou, Emmanuel Suarez, Martine Schambacher…
2017

>> Ecouter l’adaptation

Publié par les éditions Viviane Hamy
1995
Polar
282p, 5,70€ PF, 17€ GF, 9,99€ numérique

>> Sur la page de l’éditeur

Résumé :
« Un matin, la cantatrice Sophia Siméonidis découvre, dans son jardin, un arbre qu’elle ne connaît pas. Un hêtre. Qui l’a planté là ? Pourquoi ? Pierre, son mari, n’en a que faire. Mais la cantatrice, elle, s’inquiète, en perd le sommeil, finit par demander à ses voisins, trois jeunes types un peu déjantés, de creuser sous l’arbre, pour voir si… Quelques semaines plus tard, Sophia disparaît tandis qu’on découvre un cadavre calciné. Est-ce le sien ? La police enquête. Les voisins aussi. Sophia, ils l’aimaient bien. L’étrange apparition du hêtre n’en devient que plus énigmatique. »

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