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La planète des singes de Pierre BOULLE

(7/10) Après avoir vu le dernier film de la trilogie, inspirée du roman dont elle propose un prélude revisité, j’avais très envie de me faire une idée sur l’histoire originale. L’occasion de découvrir une œuvre de science-fiction dont, au final, je n’avais pas vraiment idée du contenu. Quelle surprise d’y découvrir autant de réflexions sur l’humanité, sur l’évolution des espèces, sur les préjugés, sur le dogmatisme, sur la soi-disant suprématie humaine. Quelle mise en abyme géniale de nous-mêmes dans une société qui nous ressemble, mais inversée, où l’Homme est un animal et le singe l’être supérieur, car doté d’une âme identifiable et auto-proclamée. Nul doute que, si les films s’inspirent bien des tenants de cette histoire, elles n’en gardent souvent que l’aspect spectaculaire, pour laisser de côté le sujet même du récit.

Or, c’est une analyse et une critique de notre société, qu’il faut lire – du moins, que j’ai lu. Découpé en plusieurs parties – plusieurs phases – et suivant les pensées d’un journaliste, Terrien, plongé dans un monde qui lui est aussi familier qu’étranger, on se retrouve confronté par les multiples états émotifs et psychologiques, qui l’amènent presque à la folie. On est immergé et il est difficile de ne pas ressentir de l’empathie, et un sentiment de malaise aisément compréhensible, mais assez troublant. Le livre est efficace, car au-delà de l’aspect fantastique, la construction de cette société est tellement réaliste, la psychologie des singes si bien développée, les relations si complexes, que tout paraît d’une crédibilité qui en est gênante. Oui, car il faut bien se dire que tout ce qui est décrit n’a pas été inventé.

C’est un récit complexe et très bien ficelé, qui, d’un certain côté, nous fait ressentir l’époque où il a été écrit – c’est-à-dire durant laquelle la conquête spatiale était au cœur des intérêts et enjeux internationaux. Pierre Bouille utilise aussi des principes scientifiques, comme l’évolution des espèces de Charles Darwin ou la relativité générale d’Albert Einstein, pour à la fois rendre son univers et son intrigue crédibles et développer les thèmes intrinsèques de son histoire.

L’opposition entre les singes et les Hommes ne vient pas d’une justification simplement manichéiste – puisque c’est un miroir à l’asservissement des animaux à notre société de consommation actuelle, qui va jusqu’à la maltraitance et les expériences scientifiques les plus ignobles faites au nom de la science – sous couvert de travailler à la compréhension de notre monde et l’amélioration de nos conditions de vie.

D’un autre côté, le récit est écrit fluidement et bon nombre d’éléments indiquent qu’il ne faut pas non plus le lire d’un regard trop premier degré. Par exemple, le nom du journaliste, Ulysse Mérou, dévoile non seulement l’aspect homérique du récit, qui est une fable philosophique non dénuée d’humour et surtout d’auto-dérision, mais se rapporte également à l’aspect ridicule du poisson – qui tient en réalité au piquant de l’humour noir. Loin de le discréditer, ce ton à demi léger permet surtout de rompre toute frontière avec le lecteur en évitant la distanciation qu’un récit de science-fiction trop rigoureusement affirmé peut parfois, de façon volontaire ou non, créer.

Je vous recommande donc de lire La Planète des Singes qui est presque un autre livre que celui auquel les films ont semblé s’être inspirés. Ils en forment en fait plus une sorte d’hommage, ou de fanfiction, quand on prend en considération la dernière trilogie. Je dis cela pour cette dernière en particulier au regard du nom donné à Cornélius, le fils de César, qui est celui du savant le plus brillant de la planète des singes, et un des protagonistes de l’histoire. Or, il n’est clairement pas question d’un véritable prélude au roman, puisque, si l’identité de la planète n’est jamais véritablement confirmée dans le roman, la période qui séparerait la nôtre de celle du récit s’étendrait sur plus de 10 000 ans. Je n’opposerai pas non plus le livre à la dernière trilogie en voulant à tout prix hiérarchiser ma préférence ; leur finalité, ce qu’ils proposent, est de fait trop différente.

Bref, que ce soit pour toutes les qualités mentionnées dans cette chroniques et les articles que je vous laisse découvrir ci-dessous ou pour comparer avec les films, lire La Planète des Singes vous apportera dans tous les cas la satisfaction de découvrir une œuvre de science-fiction française – ce qui n’est pas si courant – d’une portée mondiale et d’une qualité incontestable, d’autant plus que le roman se lit avec aisance, tant le style d’écriture est vraiment agréable. Alors, pourquoi hésiter ?


La Planète des Singes
Ecrit par Pierre BOULLE
Publié aux éditions Pocket, 2017 (nouvelle édition), 1963 (édition originale)
Science-fiction
4,70€ poche 193p
Sur le site de l’éditeur

Résumé :
« Y a-t-il des êtres humains ailleurs que dans notre galaxie ? C’est la question que se posent le professeur Antelle, Arthur Levain, son second, et le journaliste Ulysse Mérou, lorsque, de leur vaisseau spatial, ils observent le paysage d’une planète proche de Bételgeuse : on aperçoit des villes, des routes curieusement semblables à celles de notre Terre. Après s’y être posés, les trois hommes découvrent que la planète est habitée par des singes. Ceux-ci s’emparent d’Ulysse Mérou et se livrent sur lui à des expériences. Il faudra que le journaliste fasse, devant les singes, la preuve de son humanité… »


Pour aller plus loin :

2 Comments

    • Lusionnelle Lusionnelle

      C’est la note que je lui ai attribué alors que je venais à peine de le terminer – celle de la première impression. Je la fais souvent varier au moment où je repense à l’oeuvre. Quand j’écris une chronique, je vais plus loin dans la réflexion d’une part de ce que l’oeuvre dit et comment elle le fait et sur l’impact que cela a eu dans mon appréciation. Pour La Planète des singes, je lui donnerai en réalité un huit sur dix (mais j’ai oublié de le changer avant de publier), pour toutes les raisons que j’évoque dans ma chronique.
      Le sept venait surtout de mon appréciation du scénario en tant que tel, qui reste assez classique, avec quelques faiblesses dont des moments où on ressent une certaine longueur dans les pensées parfois répétitives du narrateur.
      Et pourquoi pas plus de 8/10 ? Probablement pour le différencier d’autres œuvres de SF qui m’ont bien plus marqué. La Planète des Singes est très intéressant à lire, ses thèmes sont passionnants et encore très actuels. Mais dans les notes 9 et 10, il y a une part affective purement subjective, que je n’attribuerai pas forcément à cette oeuvre.

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