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La Horde du Contrevent d’Alain Damasio

Si on ne me l’avait pas offert, l’aurais-je lu ? L’avais-je déjà tenu dans ma main, parcouru rapidement son résumé avant de le reposer, finalement, sans vouloir ou sans oser l’emporter ? Allez savoir.  Ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’il s’agit  d’un des meilleurs livres qu’on ait pu m’offrir récemment. Un très chouette cadeau – un  livre dont il ne faudrait pas passer à côté. Moi qui m’intéresse de plus en plus à la science-fiction, me voilà servie par un voyage incroyable et totalement inédit.

Peut-être aurais-je pu   trouver des demi-mesures, des points moins pertinents ou percutants, moins bons qui aurait pu nuancer mes propos. La linéarité de l’histoire ? La prétention non dissimulée de l’auteur ? Le manque d’empathie qui se dégage du livre ? Cette fin qu’on voyait venir, à des kilomètres ?   Peut-être, mais ces propos lus dans quelques critiques ne s’appliquent pas exactement à mon appréciation  – ici et comme toujours,  subjective.

Ce qu’il est vrai, pourtant, c’est la difficulté que représente un tel ouvrage. Ce ne fut pas facile d’y entrer, il m’a fallu lutter – contrer – contre le vocabulaire étrange, parfois carrément inconnu, cette plongée brutale dans la sixième forme de vent, la plus violente, et butter sur chaque symbole en se demandant qui parle et s’écorchant avec la façon dont certains s’expriment. Plusieurs fois, je me suis sentie frustrée, rageuse, car il me semblait ne pas trouver de quoi m’arrimer à cette horde de vingt-trois narrateurs. Vingt-trois têtes brûlées, vingt-trois façons de parler, vingt-trois personnalités, discordantes et fusionnelles à la fois.

La centaine de pages passées, c’est comme si la mélodie du vent m’avait finalement rattrapée, et je ne me suis plus rendue compte des minutes que je grappillais, chaque instant, pour lire une, deux, quelques pages en plus. Pourtant, jamais la sensation de difficulté ne s’est épuisé. C’est une lutte de chaque instant, éreintante, mais irrésistible, qui fait vivre de la plus étrange des façons, la plus efficace, un voyage interminable, qu’on ne voudrait jamais finir. Plus encore que d’atteindre l’Extrême-Amont, dont on se doute depuis le début de la teneur, c’est ce voyage qui importe. C’est le combat infini de vingt-trois âmes qui marchent de concert.

L’auteur y joue. Y joue puissamment. Il se moque lui-même de son intrigue. Il s’en contrebalance au point, comble de l’arrogance, d’en dévoiler la fin au trois-quarts du roman, moment pourtant culminant pour le lecteur. Alors que d’habitude, l’intrigue prend généralement de l’élan, préparant le twist final, lui ralentit le rythme, s’octroie une pause, laisse un blanc. Et puis dévoile tout. Ne laisse qu’une forme plutôt vague de flou. Peu importe. Alors que le lecteur aurait eu tout lieu de s’exaspérer et de laisser tomber un tel torchon scénaristique, en réalité, c’est tout le contraire qui s’opère. Nous ne suivons plus la horde. Nous sommes avec la horde.

On continue. On va jusqu’au bout. On cherche encore ce qu’on sait déjà trouver et, de fait, on trouve ce qu’on n’aurait pas pensé chercher. Et on se passionne des tirades de Caracole, des réflexions longues et savoureuses de Sov, des remarques judicieuses d’Oroshi – mes préférés. Alain Damasio ne nous assène pas qu’une réflexion sur les multiples formes de vents, mais sur la création, sur l’inspiration, de la transmission du savoir, de l’apprentissage. Il nous parle également et surtout du temps, de ses multiples formes et significations. De la façon dont nous vivons le temps ou dont le temps nous fait vivre. C’est un sujet qui d’ailleurs m’a toujours passionné, ce qui explique pourquoi j’ai peut-être autant aimé ce livre.

La force de ce roman découle notamment de sa longueur (physique – sept cent pages dans mon édition poche chez Folio SF de 2012) autant que de son rythme, soutenu mais sans précipitation. Combinés avec l’exigence qu’il requiert du lecteur, ils nous offrent une expérience de lecture intense qui renforce cette sensation d’être le vingt-quatrième membre de la Horde. Le roman  nous passionne de par la volonté unanime, cette foi inébranlable qui anime toute la Horde, cette obsession presque absurde de trouver ce qui devient de plus en plus un fantasme. Mais toute la hargne, la gniak, qui fait avancer les vingt-trois hommes et femmes nous inspirent, nous aspirent, nous captivent. On s’arrime finalement dans un récit qui nous éprouve autant qu’il nous fascine.

La Horde du Contrevent est donc une œuvre étonnante, originale, passionnante. C’est un formidable bijou de la SF française, un récit d’une poigne à laquelle on ne s’attend pas et qui nous donne envie de poursuivre la marche et de ne jamais voir arriver l’Extrême-Amont. Indéniablement culotté, Alain Damasio a pu se le permettre tant, malgré toutes ses difficultés, ce roman nous captive jusqu’à la fin – qu’on ne pouvait voir venir qu’avec regret. A lire. A relire.


la horde du contreventLa Horde du Contrevent
Ecrit par Alain Damasio
Publié par Folio SF
Science-fiction
11€, 702 pages


Résumé :
« Un groupe d’élite, formé dès l’enfance à faire face, part des confins d’une terre féroce, saignée de rafales, pour aller chercher l’origine du vent. Ils sont vingt-trois, un bloc, un nœud de courage : la Horde. Ils sont pilier, ailier, traceur, aéromètre et géomaître, feuleuse et sourcière, troubadour et scribe. Ils traversent leur monde debout, à pied, en quête d’un Extrême-Amont qui fuit devant eux comme un horizon fou.« 


Extraits :

« – [ …] Je voudrais condenser ces instants qui bruinent, conserver – tout en restant disponible à ce qui arrive – ne cesse d’arriver. J’ai du mal à faire circuler la vie en moi sans qu’elle s’échappe, par le trou de l’oreille ou par le trou du cul…
– Elle ne s’échappe pas, rien ne s’échappe en fait. Tu possèdes à chaque instant la totalité de ton passé, il s’accumule et se recompacte en permanence. Sinon tu serais déjà fou. Ta vision de la mémoire est contaminée par le sens commun, troubadour. La mémoire n’est pas une faculté qui pourrait ou non s’exercer. Nous retenons tous absolument tout. Ce qui fait la différence, c’est la capacité d’oubli…
– Justement, j’oublie tout !
– On ne se refait pas, troubadour…
– Non. Mais on se fait !
– Je dirais surtout qu’on se fuit. On ne se fait qu’en fuyant. Et c’est l’oubli qui permet et opère cette fuite. L’oubli actif de cette mémoire inexorable qui nous fait. Il faut apprendre à décamper… »

« Les éclats de verre qu’on retrouva jusqu’à deux jours amont ne sont qu’une des centaines de formes que l’eau peut prendre, soumise à la trempe du temps. Je savais pour le givre ou la glace. J’ai appris pour le verre. A une certaine viscosité dans l’écoulement du temps, l’eau se vitrifie, voilà. Léarch pense que le verre est l’étape ultime de cristallisation du temps, donc la mémoire. Je pense plutôt que la mémoire est comme les lingots de sa forge, ductile comme un métal, apte à prendre toute consistance, qu’elle n’est pas figée mais éminemment plastique ; elle est ce qui se dilate, fond et se contracte selon les besoins de l’esprit. Le verre n’est que du temps qui ne peut plus couler. Qui se met hors du temps. Un bloc d’instants séparé, coupé de tout avenir ou passé. Une stase. Le verre conserve mais il ne se souvient pas. Seul ce qui peut fluer se souvient. Et je me souviens de Svesiest. »

8 Comments

  1. zeb zeb

    J’ai adoré ce livre également. J’ai eu beaucoup de mal à quitter les personnages ! Et comme toi j’ai dû lutter au départ, pour entrer dans l’histoire, mais après impossible de décrocher. J’aurais voulu contrer encore pendant des semaines ! Je n’avais pas fait attention au fait que Damasio révélait tout aux trois quarts du roman, mais c’est vrai qu’il se moque bien des recettes narratives puisque ce qui importe est le voyage et non le résultat.

    • Il n’est vraiment pas facile d’approche, mais un vrai piège à lecteur : on adhère totalement ! ^^

  2. coldtroll coldtroll

    j’ai pas eu de problème pour entrer dans le livre, si ce ne sont les symboles identifiants les personnages.
    j’ai été un poil déçu par la fin, mais ce n’est pas important. par contre, j’ai été énormément frustré par les ellipses de plusieurs années, entre lesquelles des choses se mettent en place et disparaissent sans être résolues dans l’histoire, comme emportées par le vent.
    malheureusement, alors que j’ai beaucoup aimé le livre, le style, je n’arrive pas à pardonner à l’auteur cette frustration qui me laisse un goût amer.

    • Oui, c’est vrai qu’il elipse pas mal d’années, une facilité sans doute. Je ne me suis pas rendue compte par contre de tout ce qu’il mettait de côté avec ?

  3. J’aime beaucoup ta critique et ta façon d’écrire : ton enthousiasme est communicatif. De mon côté, j’ai trouvé ce livre très prenant, même si j’ai mis un peu de temps pour repérer chacun des personnages, j’ai trouvé l’histoire très originale mais j’ai été déçue par la fin. Ce roman restera néanmoins un bon souvenir.

    • Merci beaucoup pour ce super retour. Ça me fait très plaisir 🙂
      Oui, c’est assez difficile au début, même au fil du roman, je suis allée chercher qui était qui. Et on m’avait prévenu pour la fin, ce pourquoi j’étais sans doute moins déçue ! 🙂

  4. J’avais eu également du mal à rentrer dedans, en particulier à cause du nombre de personnages (qu’est-ce que j’ai pu avoir peur de perdre ce marque-page !!!) et du vocabulaire…
    Et mêle si objectivement, je suis d’accord avec certaines des critiques (prétention de l’auteur, fin peut-être un peu prévisible) au final ça n’avait aucune importance. J’ai adoré cette lecture, elle m’a surprise, charmée et fait réfléchir l’air de rien.

    • Contente que ce livre t’ait autant plu au final ! Il vaut en effet les efforts du début. 🙂

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