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En quête de l’Etranger – Alice Kaplan

(9/10) Ce fut une des plus belles surprises du Grand Prix des Lectrices ELLE 2017. En quête de l’Etranger me serait sans doute passé sous le nez sans ce prix littéraire, du coup je remercie vraiment les équipes du magazine et les lectrices du jury qui l’ont présélectionné pour m’avoir donné l’opportunité de le découvrir. En quête de l’Etranger retrace la vie – de la création à sa publication et ses répercussions jusqu’à aujourd’hui – du chef d’œuvre d’Albert Camus L’Etranger. Alice Kaplan nous propose une approche originale, qui est de s’intéresser, non pas à la biographie de l’auteur, mais à celle de l’œuvre, qui y est bien sûr étroitement attachée.

Le scope de cette biographie est ainsi large, puisque, du processus de création à celui de la publication, il y est aussi question de sa diffusion dans le monde ; de sa réception dans le monde littéraire ou universitaire, en France comme à l’étranger ; des différentes traductions qui en ont été faites (comme par exemple, les deux titres anglo-saxons « The Outsider » et « The Strangers) ; de ses adaptations (par exemple le film réalisé par Luchino Visconti) ; et des influences qu’elle a eues (ainsi la chanson « Killing an arab » chanté par The Cure). Un tour d’horizons pluriel et enrichi d’extraits de correspondances, de critiques, d’articles de presse, etc..

L’approche de cet ouvrage est aisée, avec une familiarité du récit qui le rapproche d’une fiction et le rend très facile à lire. Le style est d’ailleurs plutôt accrocheur. Malgré tout, il y a quelques inégalités dans le traitement de certaines parties, plus superficielles. Notamment durant la Seconde Guerre Mondiale, où un peu de profondeur historique aurait pu être mieux apprécié qu’une description un peu sommaire du régime de Vichy, par exemple. Un contexte de l’édition dans cette époque où la censure et la propagande étaient de mise était un sujet évident, passionnant, mais qui aurait pu être encore plus finement approfondi.

En revanche, d’autres parties sont passionnantes. Par exemple, celles consacrées au travail d’Albert Camus comme journaliste, qui révèlent un peu plus sa personnalité, son humanisme, les sujets qui l’inspirent ou le révoltent, l’actualité dans laquelle il vivait et ses combats. Les échanges également sur son œuvre, lorsqu’il travaille sur L’Etranger, avec ses mentors notamment sont une partie intéressante, notamment parce qu’elles donnent de clés de l’évolution de l’oeuvre, de la façon dont elle a été conçue, des ambitions littéraires d’Albert Camus d’un point de vue du style.

Tout le travail de recherche d’Alice Kaplan et sa passion pour son sujet se ressentent dans l’œuvre et dans son écriture. Nul doute que son implication a fortement contribué au passionnant récit qu’elle nous propose de lire. La façon dont elle parvient à retranscrire à la fois la vie de l’auteur et les différents contextes historiques durant lesquels il a écrit L’Etranger met en exergue les questionnements qui sont posés dans le livre. Le premier, moteur de ce document : à quel moment précis naît une œuvre ? De quoi naît-il ? Mais aussi : comment se construit un chef d’œuvre ? comment est-il reçu en France ? à l’étranger ? Existe-t-il une grille de lecture unique et universelle ?

Puisqu’il s’intéresse avant tout à une œuvre, En quête de l’Etranger reste encore incomplet quant à la production littéraire et (d’avantage encore) philosophique d’Albert Camus, même si quelques pistes sont proposées. On aurait  également voulu que soit encore plus développée l’analyse de l’œuvre en elle-même et dans la bibliographie de l’auteur – et pas seulement sa genèse, sa portée ou les interprétations différentes qui en ont résulté. En quête de l’Etranger reste malgré tout un ouvrage passionnant, écrit avec habileté et fluidité, qui est très bien documenté. Alice Kaplan laisse d’ailleurs une bibliographie enrichie de commentaires et de nombreuses notes de bas de page, qui complète parfaitement son essai. A lire.


En quête de l’Etranger (Looking for The Stranger)
Ecrit par Alice Kaplan
Traduit de l’anglais (US) par Patrick Hersant
Publié par les éditions Gallimard, 2016
Essai, Littérature, Biographie
336p, 15,99€ numérique/GF, Broché
Sur le site de l’éditeur


4e de couverture :
« La lecture de L’Étranger tient du rite d’initiation. Partout dans le monde, elle accompagne le passage à l’âge adulte et la découverte des grandes questions de la vie. L’histoire de Meursault, cet homme dont le nom même évoque un saut dans la mort, n’est simple qu’en apparence, elle demeure aussi impénétrable aujourd’hui qu’elle l’était en 1942, avec ses images à la fois ordinaires et inoubliables : la vue qui s’offre depuis un balcon par un dimanche d’indolence, les gémissements d’un chien battu, la lumière qui se reflète sur la lame d’un couteau, une vue sur la mer à travers les barreaux d’une prison. Et ces quatre coups de feu tirés en illégitime défense.
Comment un jeune homme, qui n’a pas encore trente ans, a-t-il pu écrire dans un hôtel miteux de Montmartre un chef-d’œuvre qui, des décennies après, continue à captiver des millions de lecteurs?
Alice Kaplan raconte cette histoire d’une réussite inattendue d’un auteur désœuvré, gravement malade, en temps d’occupation ennemie. « J’ai bien vu à la façon dont je l’écrivais qu’il était tout tracé en moi. » Le lecteur repère les premiers signes annonciateurs du roman dans les carnets et la correspondance de Camus, traverse les années de son élaboration progressive, observe d’abord l’écrivain au travail, puis les mots sur la page, accompagne l’auteur mois après mois, comme par-dessus son épaule, pour entendre l’histoire du roman de son point de vue. En quête de L’Étranger n’est pas une interprétation de plus : c’est la vie du roman. »


Extraits :

« Sa facilité d’écriture est illusoire, car l’attrait de L’Etranger est si puissant qu’il exige une concentration et des efforts constants qui s’avèrent éreintants. Jamais encore, dans sa vie de jeune écrivain, il n’a eu le sentiment qu’un livre était ainsi « tout tracé » en lui. Par rapport à ses autres livres écrits dans les années 1930 – L’Envers et l’Endroit, Noces et La Mort heureuse -, L’Etranger n’est pas un livre que Camus a écrit sur lui-même, mais un livre qu’il a trouvé en lui. Cette idée d’une oeuvre de fiction qui se trouverait à l’intérieur du créateur, attendant d’être découverte, est un élément clé du crédo moderniste en général et de la poétique de Camus en particulier. Proust, si différent de Camus à bien des égards, décrit cette même idée avec une grande clarté dans Le Temps retrouvé, quand il soutient qu’une oeuvre d’art n’est pas une expression de la vie de son auteur, mais quelque chose de plus profond qui attend d’être découvert : « Le livre aux caractères figurés, non tracés par nous, est notre seul livre. »« 

Extrait d’une correspondance d’Albert Camus à Jean Grenier : « Je n’ai pas tellement de choses pures dans ma vie. Écrire est une de celles-là. Mais en même temps, j’ai assez d’expérience pour comprendre qu’il vaut mieux être un bon bourgeois qu’un mauvais intellectuel ou un médiocre écrivain. » 1938

One Comment

  1. Lu aussi pour le Prix Elle, je l’ai beaucoup aimé (mais ce n’est pas mon préféré dans cette catégorie).

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