Délivrances de Toni Morrison

Ce n’est pas le premier livre audio que j’écoute – mais c’est bien le premier roman contemporain que je découvre ainsi lu. Mes premiers essais furent consacrés à des romans jeunesses, et avaient été un succès. J’avais donc hâte de réitérer avec cette fois un texte fort et une auteure que je voulais absolument lire. Toni Morrison. Que ce soit l’expérience de l’audio livre comme du roman en tant que tel, j’ai été entièrement ravie de cette lecture hors du commun.

Tout d’abord, il y a évidemment le texte. Le roman de Toni Morrison porte bien son nom : aux dernières pages, c’est ainsi que l’on ressort du livre, libéré. Elle y raconte des êtres malmenés par la vie, par la société, et toutes les injustices auxquelles ils se percutent. Sweetness est la première à parler et on est tout de suite marqué par son amertume ; en deux anecdotes, elle nous dresse son environnement, un quotidien racisé où il ne fait pas bon d’être noir, ne serait-ce que « mulâtre ». Et puis, elle nous raconte la naissance de Lula Ann, cette enfant à la peau d’ébène et comment ce fut difficile, non seulement parce que son mari l’a abandonnée, parce qu’elle est une femme, mais aussi à cause de sa couleur de peau.

A aucun moment, Toni Morrison ne cherche pourtant à attiser notre empathie ; tous ses personnages ont beau souffrir, il n’est pas question de s’apitoyer sur leur sort. Et si Bride est au centre de l’histoire, les regards tournés vers elle portent eux-aussi une histoire difficile. L’impact est d’autant plus fort que le roman permet aux lecteurs de garder leurs distances. Le style de l’auteur, franc, précis et sans fard, est percutant de justesse.

De fait, la lecture à voix haute se prête tout particulièrement à Délivrances en libérant la puissance de l’écriture de Toni Morrison. Roman à plusieurs voix, Anne Mouglalis les porte avec une impressionnante force. Dès les premiers mots, j’ai été bluffée par son intonation, sa voix rauque, sa portée vocale. Chaque fois que j’interrompais mon écoute, ma tête continuait de résonner de ses paroles dont je m’abreuvais avec voracité, au point que j’ai regretté de ne pas y avoir consacré une après-midi entière. J’ai voulu parsemer la lecture, pour ne pas la terminer trop vite, et ça m’a coûté une appréciation moindre. Je recommanderai d’ailleurs une écoute assidue et continue de ce roman (qui dure quatre heures trente-et-une minutes) pour profiter pleinement de son intensité.

Quoi qu’il en soit, j’ai découvert avec Délivrances une force narrative, une auteure engagée qui porte un regard acéré sur ses contemporains et la société ; un style puissant, esthétique sans être poétique, mais où chaque mot compte. Roman majoritairement écrit à la première personne, malgré de multiples narrateurs, il se prête en effet très bien à l’exercice de l’audio livre. Quant à la traduction, je ne peux en parler en toute objectivité sans avoir jamais lu l’auteure dans sa langue originale, mais je soulignerai quand même les qualités du style relevées ici, qui démontrent malgré tout un travail de traduction plutôt bon (si ce n’est, peut-être, fidèle).

Pour conclure, Délivrances a été un coup de coeur, tout d’abord parce que le roman aborde des thèmes forts, intelligemment traités et avec un regard acéré sur la société américaine. Un texte renforcé par la  voix magnifique d’Anne Mouglalis, qui  résonne harmonieusement avec le style de Toni Morrison. Bref : une combinaison parfaite, un texte à découvrir, une expérience à tenter.


DélivrancesDélivrances
Ecrit par Toni Morrison
Lu par Anne Mouglalis
Traduit par Christine Laferrière
Publié par Christian Bourgeois éditeur, 2015
Livre Audio, produit par Audiolib, 2016
4h31, 621Mo, CD (21,90€) / MP3 (19,70€)


Résumé :
« Au centre du récit, une jeune femme qui se fait appeler Bride. La noirceur de sa peau lui confère une beauté hors norme. Au fil des ans et des rencontres, elle connaît doutes, succès et atermoiements. Mais une fois délivrée du mensonge – à autrui ou à elle-même – et du fardeau de l’humiliation, elle saura, comme les autres, se reconstruire et envisager l’avenir avec sérénité. »


 

Audio livre reçu à l’occasion de la Masse Critique de Babelio, que je remercie énormément pour cette occasion en or !

masse critique


audiolibQuelques mots sur l’expérience « Audio Livre » :

Sans parler de la prestation d’Anne Mouglalis dont je pense beaucoup de bien, j’avais envie de vous glisser quelques mots sur l’audio-livre. Ce n’est mon premier essai, puisque j’ai déjà eu l’occasion d’écouter et d’apprécier L’Apprenti Epouvanteur de Joseph Delaney, lu par Thierry Wermuth, sorti par Bayard Jeunesse en 2007. Après avoir décroché dès le premier chapitre d’Harry Potter à l’école des sorciers, lu par Bernard Giraudeau, édité par les éditions Gallimard, je me suis rendue compte que le plus important dans l’audio livre, c’est le narrateur.

Thierry Wermuth dans L’Apprenti Epouvanteur apporte une ambiance vocale qui nous plonge dans l’atmosphère du roman. Son interprétation des différentes voix des personnages m’avait particulièrement plu. Il leur donnait corps et faisait très plaisir à la passionnée de lecture à voix haute que je suis. Ça a par contre été beaucoup moins le cas avec Harry Potter, sûrement parce que c’est un roman que je connaissais par cœur et auquel j’avais déjà donné des voix à chaque personnage. La confrontation entre l’idée que j’en avais et celle proposée par le narrateur n’a pas fonctionné et j’ai préféré m’en tenir là.

Délivrances a renforcé mon adhésion, encore une fois grâce à sa narratrice. Mais, outre qu’on parle évidemment de textes diamétralement différents, il m’a semblé que la façon de lire était aussi différente. Aucun mimétisme dans le roman de Toni Morrison, c’est le texte qui parle à travers la voix d’Anne Mouglalis. Elle en donne bien évidemment une interprétation, mais subtile. C’est surtout la respiration, l’attention portée aux mots et aux « accents » des phrases, qui amènent une certaine musicalité et une rythmique que j’ai particulièrement appréciées.

La lecture à haute voix est un excellent moyen d’entendre le style d’un auteur. L’audio livre est pour moi une extension de cet exercice, car réalisé par des professionnels et dans d’excellentes conditions. Une fois le narrateur bien choisi, il ne reste alors plus qu’à laisser sa voix nous emporter.

Mais tout dépend donc du narrateur. Alors, choisissez bien !

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