L’enfance d’Ivan – Andrei Tarkovski

(10/10Coup de coeur 2013) Difficile de trouver les bons mots pour décrire une telle œuvre. Ou bien il y en a trop et on ne sait pas par où commencer, comment les ordonner et si on aura la place suffisante pour tous les dire. Ou bien il n’y en a pas assez – du moins qui auront la puissance nécessaire pour décrire un tel film, pour ne pas dire chef d’œuvre.

Analyser L’enfance d’Ivan demanderait un bagage cinématographique que je n’ai clairement pas, autant l’avouer. Résumée, l’histoire pourrait être celle-ci : celle d’un jeune garçon, Ivan, qui, après avoir vu sa mère assassinée, va se perdre dans une folie vengeresse, espionnant pour le compte des Russes l’ennemi à qui il voue une haine terrible. Mais cela ne suffirait pas pour autant à la décrire.

C’est certes bien l’histoire de la perte d’un être cher mais aussi celle de la perte de soi. En perdant sa mère, Ivan va perdre son enfance et tout ce qui fait de lui un être humain. Il devient un être indéfinissable.

S’il n’est plus tout à fait un enfant, il n’est pas non plus un adulte puisque l’avenir n’a plus de sens pour lui. Il n’y a plus que la guerre et la haine qu’elle engendre. Pourtant, l’enfance agonise encore dans les rêves d’ivan – seuls vestiges de son passé heureux, généralement liés à sa mère. Ces rêves contribuent à rendre les barrières de la réalité floues et démontrent de l’intangible état d’Ivan. Un enfant ? Un adulte ? Ivan est hors de l’espace et du temps : c’est l’incarnation de cet état de tension nerveuse qu’est la guerre.

Car enfin, ce film n’est pas exactement un récit historique – ce n’est pas la guerre qu’on raconte mais plutôt ce qu’elle est : destructrice et sans futur. La guerre ici n’est plus qu’une condition monstrueuse de l’être, capable de transformer un enfant – le symbole de la vie – en une machine de guerre – celui de la mort.

Le film met en scène l’intangibilité de l’état d’Ivan et de la guerre à travers les multiples labyrinthes – sonores et visuelles – qu’il met en place. Tout devient flou et intemporel.

Un bel exemple concernant le labyrinthe sonore est la première scène du film alors que le son du coucou, qui symbolise la mère, entraîne Ivan à travers un paysage de nature, doux, sauvage, innocent, qu’on attribue à l’enfance. S’en suit un chassé croisé de l’enfant et du coucou, qui s’éloigne au fur et à mesure qu’Ivan tente de s’approcher d’elle.

Les sons représentent des animaux et sont réalisés par des instruments de musique, renforçant l’onirisme de cette scène – qu’on finit par comprendre n’être qu’un des rêves d’Ivan. Chaque sonorité du film a son importance, elle nous transporte à travers différentes impressions, émotions, et influencent directement les personnages. Ivan, par exemple, semble avoir développé une sensibilité auditive très forte et ses réactions évoluent en même temps que la sonorité varie.

Pour lire une analyse approfondie et détaillée de cette première scène, n’hésitez pas à vous rendre sur cette page : http://papiersuniversitaires.wordpress.com/2012/05/20/audiovisuel-le-labyrinthe-sonore-de-lenfance-divan-a-tarkovski-1962-analyse-du-pre-generique-par-aurelio-savini/

l'enfance d'ivan_baiser

Quant au labyrinthe visuel, il y en a une particulièrement marquante, lorsque l’officier et l’infirmière sont dans les bois alors que celui-ci, abusant de son autorité, tente de l’obliger à lui céder. Ce chassé-croisé parmi les bouleaux, placés chacun à égale distance, nous enlèvent tout repère visuel, nous déroutant un peu. La seule symétrie apparaît au moment où l’officier attrape Macha et l’embrasse au-dessus d’un fossé, une ligne droite, comme une rupture. Un plan magnifique dans lequel, soudain, des tirs se font entendre, comme pour surligner cette ligne franchie.

Ce film est d’une beauté sans pareille. Sa force est tout autant visuelle et sonore, mais nullement dépendante des dialogues. Au contraire, ceux-ci sont finalement peu gourmands et peu étalés, survenant que de-ci et là et avec le strict nécessaire dit. Le danger, le mystère en général, n’est pas non plus exposé pleinement – ou plutôt directement. Il est étalonné dans tout le film, ce qui nous maintient finalement dans un éveil permanent et renforce plus encore la teneur des scènes où, enfin, il s’expose brutalement.

l'enfance d'ivan_ivan_k_lieutenant

Cela donne un aspect à la guerre peu traité en accentuant toute la tension nerveuse qu’elle provoque. Une tension qui n’est pas non plus « démontrée », elle est présente comme un fond sonore, intangible, inévitable, et qui n’épargne personne : toute la fougue d’Ivan qui se montre brutal et joue les petits chefs face au lieutenant, mais qui ne peut s’empêcher de rêver à son enfance heureuse qu’il a perdue ; le lieutenant qui refuse l’amour de Macha malgré son indéniable attirance mais se précipite à travers les bouleaux lorsqu’il apprend qu’elle se trouve avec Kholine ; Kholine lui-même n’en est pas exclus.

C’est donc un véritable chef d’œuvre que délivre Adrei Tarkovski pour premier film et une véritable découverte pour moi du cinéma russe. Expérience réussie. 


L’enfance d’Ivan
Réalisé par Andreï Tarkovski
1962
Film russe
Historique, Guerre, Drame

Résumé :
« Ivan se souvient : il a eu une enfance heureuse, mais la guerre détruit son bonheur familial. Son père, sa mère, sa petite soeur sont tués par les Allemands, le laissant orphelin à l’âge de douze ans. Pour se venger, il s’engage dans l’armée et manifeste son intelligence et son courage lors de missions dangereuses. »


Bande d’annonce :

Laisser un commentaire