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Cérès et Vesta de Greg EVANS

(7/10) Cérès et Vesta sont les noms de deux astéroïdes que les êtres humains ont colonisés et qui ont depuis tissé entre eux des liens commerciaux, car chaque astéroïde possède les ressources dont l’autre manque. Le roman nous propose de suivre un moment clé de leur histoire, alors que sur Vesta un apartheid est mené contre les descendants des Sivadiers, une des familles pionnières de l’astéroïde.

Ces derniers sont accusés de ne pas avoir fourni au même titre que les autres familles les efforts nécessaires à la construction de Vesta, sous prétexte qu’ils n’y ont contribué qu’en fournissant un savoir-faire dont ils ont de plus gardé la propriété intellectuelle, et sans jamais mettre la main dans le cambouis. Ils sont depuis publiquement méprisés, injuriés voir même agressés, car la technologie de cet univers permet à chacun d’identifier l’origine de ceux qu’ils croisent. En plus, le gouvernement de Vesta va envenimer la situation en décrétant que dorénavant tous les héritiers de Sivadiers devront payer un impôt supplémentaire. Une partie de ces héritiers cherchera à se révolter tandis que d’autres essaieront de fuir. Le roman nous propose de suivre les deux situations, à la fois sur Vesta et sur Cérès.

Cérès et Vesta fait partie de ces courts romans de science-fiction qui, en à peine une centaine de pages, réussit à mettre en place un univers complexe et des thèmes bien développés. Son efficacité vient en partie du fait qu’il ne prend pas le temps de mettre en place le monde futuriste, il nous y plonge avec le plus grand naturel, presque brutalité, comme s’il s’agissait de notre propre monde. Le résultat est bien entendu très immersif, mais cela le rend sans doute moins facile à aborder, surtout quand on n’a pas l’habitude du genre.

Les premières pages ont été en effet très déroutantes, car il est assez difficile de comprendre la chronologie des événements et le fonctionnement de cet univers. C’est un léger défaut lié à la narration un peu confuse, qui alterne sans prévenir les points de vue et, surtout, les temporalités. Mais passés ce début laborieux, tout devient limpide, et on se sent investi dans l’expérience des personnages de leur monde bien plus simplement que si nous avions au préalable avalé une ou plusieurs dizaines de pages explicatives.

Il n’est pas non plus difficile de comprendre les similitudes de cet univers avec le nôtre ni les thèmes développés. Tout dans le roman permet de se rendre compte que ce qui est vécu sur Vesta et sur Cérès est facilement transposable avec ce qu’on a pu vivre ou ce qu’on vit aujourd’hui sur Terre. Greg EVANS pose la question de la responsabilité de nos actes, non seulement dans l’instant où on les commet, mais aussi dans ceux qui suivront. Les injustices causées par une population sur une autre, dont elle profite, peuvent-elles être simplement effacées ou oubliées, sous prétexte que le temps est passé ? Ceux qui héritent d’une population ayant commis pareilles injustices sont-ils exemptés de responsabilité ? Il s’interroge également sur la notion même de propriété intellectuelle et de son utilité, de sa moralité. Dans tous les thèmes développés, on retrouve bien entendu celui de l’immigration ; de l’exclusion, de la répression et de la stigmatisation d’une population – donc, de racisme ; de la volonté de différencier des citoyens en mettant en place des règles sociales différenciées ; de la justice…

Le roman ne déboule pas tout l’attirail SF, mais en use avec intelligence, mettant en place un univers très crédible, dont la technologie futuriste sert en tout point le récit et le message que l’auteur souhaite faire passer. En revanche, les personnages et la trame narrative ne sont développés que dans la mesure où ils contribuent également au sujet du roman. Si, en soit c’est un parti pris qui a ses avantages, il n’y a aucune empathie ni attachement qui peut se créer entre les personnages et le lecteur. C’est également un défaut, car si le lecteur a tout le recul nécessaire pour apprécier le conflit social et politique mis en place, la distanciation vis-à-vis de ces personnages un peu creux et déshumanisés, rendra moins intense la lecture, notamment vis-à-vis du dilemme moral qui leur est imposé et qui clôt le texte. L’impact en est peut-être moins fort, également.

C’est une novella SF de très bonne facture qui a des résonances très actuelles avec notre société. Ses réflexions sont pertinentes et passionnantes, et mériteraient une bibliographie pour aller encore plus loin. Malgré les quelques points qui peuvent atténuer le plaisir de lecture (ou la facilité à y entrer), son efficacité n’en est guère atténuée. C’est pour moi le deuxième texte que je découvre de la collection Une heure-lumière des éditions Bélial’, après L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken LIU – et de fait, une nouvelle recommandation.


Cérès et Vesta (The Four Thousand, The Eight Hundred)
Ecrit par Greg EVANS
Publié aux éditions Le Belial’, 2016 (Collection : Une heure-lumière)
Traduit par Erwann PERCHOC
Illustré par Aurélien POLICE
Science Fiction
120p 8,90€ PF 3,99€ numérique
Sur le site de l’éditeur

Résumé :
« Cérès d’un côté, Vesta de l’autre. Deux astéroïdes colonisés par l’homme, deux mondes clos interdépendants qui échangent ce dont l’autre est dépourvu — glace contre roche. Jusqu’à ce que sur Vesta, l’idée d’un apartheid ciblé se répande, relayée par la classe politique. La résistance s’organise afin de défendre les Sivadier, cible d’un ostracisme croissant, mais la situation n’est bientôt plus tenable : les Sivadier fuient Vesta comme ils peuvent et se réfugient sur Cérès. Or les dirigeants de Vesta voient d’un très mauvais œil cet accueil réservé par l’astéroïde voisin à ceux qu’ils considèrent, au mieux, comme des traîtres… Et Vesta de placer alors Cérès face à un choix impossible, une horreur cornélienne qu’il faudra pourtant bien assumer… »

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