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Catégorie : Chroniques Livres

J’ai toujours aimé lire. De tout, sans cesse.
La littérature m’a ouvert au monde et aussi à l’écriture. Les livres ont toujours occupé une place particulière dans mon coeur, mon caractère et ma vie. C’est donc tout naturel que j’ai eu envie d’ouvrir ce blog, car j’avais le désir de partager mes lectures (auxquelles se sont ajoutées les films, ensuite).
Mais aujourd’hui je tends à lire autre chose également : des essais, des œuvres de non fiction, des autobiographies, des biographies, etc.
L’occasion encore plus belle de vous faire plonger dans mon quotidien culturel !

Cérès et Vesta de Greg Evans

Cérès et Vesta de Greg Evans

Cérès et Vesta (The Four Thousand, The Eight Hundred)
Ecrit par Greg EVANS
Publié aux éditions Le Belial’, 2016 (Collection : Une heure-lumière)
Traduit par Erwann PERCHOC
Illustré par Aurélien POLICE
Science Fiction
120p 8,90€ PF 3,99€ numérique
Sur le site de l’éditeur


LES BONNES SURPRISES


Résumé :
« Cérès d’un côté, Vesta de l’autre. Deux astéroïdes colonisés par l’homme, deux mondes clos interdépendants qui échangent ce dont l’autre est dépourvu — glace contre roche. Jusqu’à ce que sur Vesta, l’idée d’un apartheid ciblé se répande, relayée par la classe politique. La résistance s’organise afin de défendre les Sivadier, cible d’un ostracisme croissant, mais la situation n’est bientôt plus tenable : les Sivadier fuient Vesta comme ils peuvent et se réfugient sur Cérès. Or les dirigeants de Vesta voient d’un très mauvais œil cet accueil réservé par l’astéroïde voisin à ceux qu’ils considèrent, au mieux, comme des traîtres… Et Vesta de placer alors Cérès face à un choix impossible, une horreur cornélienne qu’il faudra pourtant bien assumer… »

Cérès et Vesta sont les noms de deux astéroïdes que les êtres humains ont colonisés et qui ont depuis tissé entre eux des liens commerciaux, car chaque astéroïde possède les ressources dont l’autre manque. Le roman nous propose de suivre un moment clé de leur histoire, alors que sur Vesta un apartheid est mené contre les descendants des Sivadiers, une des familles pionnières de l’astéroïde.

Ces derniers sont accusés de ne pas avoir fourni au même titre que les autres familles les efforts nécessaires à la construction de Vesta, sous prétexte qu’ils n’y ont contribué qu’en fournissant un savoir-faire dont ils ont de plus gardé la propriété intellectuelle, et sans jamais mettre la main dans le cambouis. Ils sont depuis publiquement méprisés, injuriés voir même agressés, car la technologie de cet univers permet à chacun d’identifier l’origine de ceux qu’ils croisent. En plus, le gouvernement de Vesta va envenimer la situation en décrétant que dorénavant tous les héritiers de Sivadiers devront payer un impôt supplémentaire. Une partie de ces héritiers cherchera à se révolter tandis que d’autres essaieront de fuir. Le roman nous propose de suivre les deux situations, à la fois sur Vesta et sur Cérès.

Cérès et Vesta fait partie de ces courts romans de science-fiction qui, en à peine une centaine de pages, réussit à mettre en place un univers complexe et des thèmes bien développés. Son efficacité vient en partie du fait qu’il ne prend pas le temps de mettre en place le monde futuriste, il nous y plonge avec le plus grand naturel, presque brutalité, comme s’il s’agissait de notre propre monde. Le résultat est bien entendu très immersif, mais cela le rend sans doute moins facile à aborder, surtout quand on n’a pas l’habitude du genre.

Les premières pages ont été en effet très déroutantes, car il est assez difficile de comprendre la chronologie des événements et le fonctionnement de cet univers. C’est un léger défaut lié à la narration un peu confuse, qui alterne sans prévenir les points de vue et, surtout, les temporalités. Mais passés ce début laborieux, tout devient limpide, et on se sent investi dans l’expérience des personnages de leur monde bien plus simplement que si nous avions au préalable avalé une ou plusieurs dizaines de pages explicatives.

Il n’est pas non plus difficile de comprendre les similitudes de cet univers avec le nôtre ni les thèmes développés. Tout dans le roman permet de se rendre compte que ce qui est vécu sur Vesta et sur Cérès est facilement transposable avec ce qu’on a pu vivre ou ce qu’on vit aujourd’hui sur Terre. Greg EVANS pose la question de la responsabilité de nos actes, non seulement dans l’instant où on les commet, mais aussi dans ceux qui suivront. Les injustices causées par une population sur une autre, dont elle profite, peuvent-elles être simplement effacées ou oubliées, sous prétexte que le temps est passé ? Ceux qui héritent d’une population ayant commis pareilles injustices sont-ils exemptés de responsabilité ? Il s’interroge également sur la notion même de propriété intellectuelle et de son utilité, de sa moralité. Dans tous les thèmes développés, on retrouve bien entendu celui de l’immigration ; de l’exclusion, de la répression et de la stigmatisation d’une population – donc, de racisme ; de la volonté de différencier des citoyens en mettant en place des règles sociales différenciées ; de la justice…

Le roman ne déboule pas tout l’attirail SF, mais en use avec intelligence, mettant en place un univers très crédible, dont la technologie futuriste sert en tout point le récit et le message que l’auteur souhaite faire passer. En revanche, les personnages et la trame narrative ne sont développés que dans la mesure où ils contribuent également au sujet du roman. Si, en soit c’est un parti pris qui a ses avantages, il n’y a aucune empathie ni attachement qui peut se créer entre les personnages et le lecteur. C’est également un défaut, car si le lecteur a tout le recul nécessaire pour apprécier le conflit social et politique mis en place, la distanciation vis-à-vis de ces personnages un peu creux et déshumanisés, rendra moins intense la lecture, notamment vis-à-vis du dilemme moral qui leur est imposé et qui clôt le texte. L’impact en est peut-être moins fort, également.

C’est une novella SF de très bonne facture qui a des résonances très actuelles avec notre société. Ses réflexions sont pertinentes et passionnantes, et mériteraient une bibliographie pour aller encore plus loin. Malgré les quelques points qui peuvent atténuer le plaisir de lecture (ou la facilité à y entrer), son efficacité n’en est guère atténuée. C’est pour moi le deuxième texte que je découvre de la collection Une heure-lumière des éditions Bélial’, après L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken LIU – et de fait, une nouvelle recommandation.

L’expédition de Monica Kristensen

L’expédition de Monica Kristensen

L’expédition
Écrit par Monica KRISTENSEN
Publié aux éditions Gaïa, 2016
Polar, Expédition
21€, 320p GF
Sur le site de l’éditeur


LES BONNES SURPRISES


Résumé :
« L’inspecteur de police Knut Fjeld est en poste dans l’archipel du Svalbard. Il reçoit un appel au secours en provenance du 87e parallèle nord. Une expédition norvégienne est touchée par une épidémie inexplicable qui frappe hommes et chiens. Le chef de l’expédition refuse cependant d’abandonner?: le but, le pôle Nord, doit être atteint à tout prix. Knut Fjeld est un homme expérimenté et n’a guère le choix. On le dépose en plein désert arctique pour rejoindre cette expédition à la dérive, et la pression ne cesse d’augmenter au fur et à mesure que les hommes s’approchent du pôle. Dans l’ombre guette un danger dont personne ne peut imaginer l’envergure. »

S’il y a un polar que je retiendrai de l’expérience du Grand Prix des Lectrices ELLE, c’est bien L’expédition de Monica KRISTENSEN. Un polar glacé qui nous fait plonger dans un étrange huis-clos au milieu de l’hiver et des glaces infinies. Mais, ce que j’ai aimé, ce sont tous les détails que l’auteure donne sur la façon dont est préparée et menée une expédition, qui rendent le récit crédible et l’expérience réaliste. Et pour cause, l’écrivaine est également glaciologue et la première femme qui a conduit une expédition en Antarctique (cf. Wikipédia). Cela nous donnerait même des envies de lire un témoignage sur son expérience.

Du réalisme, il est clair que le récit n’en manque pas. Sans nous assommer d’explications, l’auteure nous donne suffisamment de détails pour nous faire comprendre à quel point organiser une expédition est difficile, coûteuse, stressante, et à quel point la vivre est une épreuve de titans. Ses personnages s’y sont préparés, mais elle arrive habilement à montrer également leur amateurisme et leur égocentrisme. Dans une narration double habilement menée, elle fait oublier la linéarité du récit, en développant une temporalité qui évite également l’ennui des moments d’accalmie, où les personnages n’ont d’autres choix que d’attendre.

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L’adaptation France Culture de Debout les morts, écrit par Fred Vargas

L’adaptation France Culture de Debout les morts, écrit par Fred Vargas

Debout les morts
Ecrit par Fred Vargas
Adapté par Claire de Luhern
Réalisation par Sophie-Aude Picon (pour France Culture)
Interprété par Nathalie Dessay, François Loriquet, Manuel Vallade, Duncan Evennou, Emmanuel Suarez, Martine Schambacher…
2017

>> Ecouter l’adaptation


Publié par les éditions Viviane Hamy
1995
Polar
282p, 5,70€ PF, 17€ GF, 9,99€ numérique

>> Sur la page de l’éditeur

Résumé :
« Un matin, la cantatrice Sophia Siméonidis découvre, dans son jardin, un arbre qu’elle ne connaît pas. Un hêtre. Qui l’a planté là ? Pourquoi ? Pierre, son mari, n’en a que faire. Mais la cantatrice, elle, s’inquiète, en perd le sommeil, finit par demander à ses voisins, trois jeunes types un peu déjantés, de creuser sous l’arbre, pour voir si… Quelques semaines plus tard, Sophia disparaît tandis qu’on découvre un cadavre calciné. Est-ce le sien ? La police enquête. Les voisins aussi. Sophia, ils l’aimaient bien. L’étrange apparition du hêtre n’en devient que plus énigmatique. »

Je n’ai pas encore parlé sur le blog de mon affection grandissante pour les émissions de France Inter et de France Culture, que je dévore chaque semaine goulûment, sans cesser d’être surprise. Et si je vous l’évoque aujourd’hui, c’est pour vous partager mon expérience avec l’adaptation à la radio de « Debout les morts » de Fred Vargas. Alors que je ne suis pas particulièrement attirée par les polars, j’ai été embarquée par les personnages, l’intrigue, l’ambiance, frôlant toujours un aspect fantastique qui chatouille l’intérêt. Mais qu’est-ce qui a vraiment fait mouche, l’adaptation ou le texte original ?

Distinguer audiolivre et adaptation

Attention, il faut toutefois distinguer un audiolivre à une adaptation. Le premier est la lecture à voix haute d’un texte, qu’on respecte au mot près. La part interprétative – parce qu’il y en a une – est surtout liée à l’intonation vocale, ce qui rend de fait l’exercice particulièrement ardu, et nécessaire un réel talent d’acteur et d’orateur. L’adaptation en revanche est bien plus libre : si l’objectif est bien entendu de respecter l’œuvre originale, son intention, son style, sa tonalité globale, son ambiance, etc. En réalité, toute la narration n’est pas relatée au mot près. Bien souvent, la partie descriptive est retirée en grande partie, au profit de fonds sonores et musicaux pour instaurer à la fois le décors et l’ambiance. Les dialogues sont joués par différents acteurs, et c’est leurs voix qui vont leur donner corps, laissant libre court à notre imagination de visualiser le reste. Bien sûr, il reste une voix off, qui va donner quelques grandes lignes, des détails qu’il serait trop lourd d’interprétation par un dialogue.

Pour faire court et rapide, le travail d’une adaptation se rapproche au théâtre voire même au cinéma.

Mon expérience des romans de Fred Vargas

Je l’ai découverte grâce aux adaptations de France Culture, avec l’excellent polar « Pars vite, et reviens tard », qui s’inscrit dans sa série du commissaire Adamsberg. Puis j’ai lu son second roman, toujours de la même série, « L’homme à l’envers » et commencé très récemment sans le finir son tout premier « L’homme aux cercles bleus ».

Globalement, j’ai un avis positif sur les œuvres récentes que j’ai découvertes d’elle, mais ne les ayant suivis qu’au travers de leur adaptation, mon avis reste encore en suspens. J’attends encore d’en lire les œuvres originales pour me faire un avis définitif. Evidemment, ayant lu ensuite ses premiers romans, le style n’y est pas encore construit, il reste un peu fade et convenu, avec des formulations toutes faites. Il est cependant à double tranchant, c’est-à-dire que je n’ai aucun mal à visualiser ce qu’elle décrit en peu de mots, autant les décors que l’action. Les personnages sont rapidement dessinés avec des traits de caractère qui les distinguent dès leur apparition aux yeux du lecteur, ce qui rend d’autant plus efficace le plongeon du lecteur dans l’intrigue. L’auteure va droit au but, donnant un rythme soutenu, sans pour autant essouffler trop vite l’intrigue au risque de perdre le lecteur.

Surtout, c’est l’atmosphère du récit que Fred Vargas maîtrise le plus. Je l’évoquais en introduction : le fantastique est un élément qui est présent dans tous les romans que j’ai lus d’elle, sans en être réellement l’objet. Le roman ne bascule pour ainsi dire jamais dans un univers fantastique, mais il instaure des éléments qui le lui fait frôler. Et cela fonctionne très bien pour capter rapidement l’attention du lecteur.

En revanche, ce style littéraire a également ses limites. Imposer rapidement au lecteur une idée du caractère du personnages a peut-être l’avantage de gagner du temps pour s’intéresser à l’intrigue, toutefois, Fred Vargas tombe parfois dans le piège des stéréotypes, des raccourcis qui les rend également peu profonds, peu crédibles voir peu captivants. Je n’ai pour ainsi dire éprouvé aucune empathie ni sympathie pour les personnages dans « L’homme à l’envers » et j’ai du mal à me plonger dans « L’homme aux cercles bleus » pour exactement les mêmes raisons. Voici quelques exemples de descriptions faciles et parfois agaçantes : les parisiens sont cultivés, lettrés, au contraire de leurs homologues de province, bien souvent incapables de parler un français correct et qui sont parfois bêtes comme leurs pieds ; le canadien est un homme sauvage, presque asocial, qui ne lâche que la moitié de ses phrases (pour aller vers l’essentiel) mais il est ultra-sensitif à l’odorat et ne supporte pas les français qui puent et vivent dans la crasse (d’autant plus en campagne) ; le commissaire est un être surdoué, ultra-sensible, avec une intuition qui se rapproche de ce auquel lecteur ne peut plus croire à force de le lire, le « parce que c’est la magie » du polar, et dont le seul défaut, presque, est d’être original et incompris de son entourage. Mais soyons juste envers Fred Vargas, je parle principalement de ses tous premiers romans.

Debout les morts et son adaptation

« Debout les morts » réunit tous les ingrédients d’un bon polar, celui qui vous fera plaisir de lire le soir (ou d’écouter). Les enquêteurs sont des historiens fauchés qui se prêtent au jeu bon gré, mal gré, toutefois sous les conseils d’un commissaire à la retraite, ce qui rend crédible leur intervention. Les personnages sont dans ce roman bien introduits et attachants, mus d’une dose d’humour et de légèreté. L’intrigue démarre au quart de tour lorsqu’une cantatrice découvre dans son jardin un arbre qui n’existait pas la veille. Le roman frôle autant le fantastique que le grotesque et semble même s’en amuser, nous faisant accepter même une situation aussi incongrue.

L’intrigue est finalement assez simple, mais elle est menée avec efficacité. A vrai dire, les personnages manquent de contexte, d’historique, les quelques détails donnés sont trop succincts pour leur donner réellement corps. Et pourtant, cela fonctionne. Ils sont maladroits, amusants, imparfaits, désaccordés, mais ils sont harmonieux. Leur relation qui se créée dans le roman, leurs interactions avec les autres personnages, tout les rend attachants, nous intéressant finalement à eux malgré tout.

Peut-être est-ce là l’amélioration amenée par l’adaptation, qui nous épargne des descriptions qui auraient pu être trop caricaturales. Les acteurs interprètent des personnages qu’ils colorent de leurs intonations. Ils leur donnent des voix humaines, auxquelles on croit, avec leurs obsessions, leurs boutades, leurs faiblesses, leurs mauvais caractères.

La construction des épisodes est également efficace. Ils se terminent généralement sur des moments clés de l’intrigue, faisant sciemment usage des cliffangers qui rendent complètement addictifs les auditeurs. La mise en scène sonore, faite de musiques et de bruitages, nous plonge immédiatement dans le décors et l’ambiance des scènes, au même titre qu’un film. Bien que tout passe à travers les sons, l’effet est très visuel par la sollicitation permanente de notre imagination. Pour ainsi dire : c’est jouissif.

Je n’ai pas l’impression pour autant que l’adaptation est la seule explication de mon appréciation, il y a des qualités dans le polar qui ne peuvent découler que d’une histoire bien ficelée et d’une intrigue bien rythmée, qui ne cherche pas à trop en faire. Les dialogues sont sans doute en bonne partie tirés du roman, et ils sont bien écrits. Il y a dans l’écrit de Fred Vargas une impression rassurante de maîtrise. Elle sait où elle veut amener le lecteur, et celui-ci n’a qu’à se laisser porter.

Mais cela, je le vérifierai en lisant le matériau original. Affaire à suivre !

L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu

L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu

L’homme qui mit fin à l’histoire (The Man Who Ended History : A Documentary)
Ecrit par Ken LIU
Traduit de l’anglais (US) par Pierre-Paul Durastanti
Publié aux éditions Le Bélial’, 2016
Science-fiction, Histoire
Le site de l’éditeur


LES COUPS DE COEUR !


Résumé :
« FUTUR PROCHE. Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’Etat.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire.»


Cette fois, laissez-moi vous parler de « L’homme qui mit fin à l’Histoire », un très court roman de Ken LIU, brillant, riche et passionnant. Il fait partie de ces auteurs de science-fiction qui justifient mon adhésion grandissante pour le genre. Il pose en effet une question brûlante et d’éthique : si nous avions la technologie nécessaire pour visionner des moments brefs et ciblés du passé, mais qu’à chaque utilisation, ce même bout de passé ne pourrait plus jamais être vu par la suite, que devrait-on faire ?

Devrait-on attendre de mettre au point une technologie plus performante, qui permettrait un enregistrement ou un accès illimité à la vision de ce passé ? Sans contexte et dans l’absolu, il serait sans doute mieux advenu d’attendre. Mais justement, Ken LIU rappelle qu’on n’est jamais « sans contexte ». Il prend pour sa part le cas de l’Unité 731, centre militaire de recherche et d’expériences bactériologiques conçue par les japonais durant la Seconde Guerre Mondiale en Chine. Les atrocités de leurs expériences sur des humains ont depuis été reconnues comme faisant partie des crimes contre l’humanité. S’il est compliqué d’évaluer le nombre exact de victimes, elles seraient entre 3000 et 10000 à avoir fait l’objet des expériences de l’Unité, et plus de 300000 à en subir le résultat. Parmi elles, une majorité de chinois, mais également des prisonniers de guerre Russes, Américains, Coréens, Philippins.

Il choisit sciemment de se placer à notre époque (sans date précise), alors que sont encore en vie les proches des victimes et certains de ceux qui y ont travaillés. De fait, la question doit être bien posée : peut-on se permettre d’attendre, au risque que les premiers concernés ne puissent plus accéder à cette partie de leur histoire ? Et plus encore : à qui doit-on accorder le droit de visualiser le passé ? Aux victimes ? Aux historiens ? A la communauté scientifique ?

Pour mettre en scène son histoire, Ken LIU choisit de donner à son roman la forme d’un documentaire. Tour à tour, s’alternent l’interview ou le témoignage de personnes qui ont été directement concernées par le projet : ceux qui ont découvert le moyen de remonter dans l’Histoire et de la visualiser ; les victimes, mais surtout leurs proches, à la recherche de la vérité ; des représentants des communautés scientifiques et de recherche ; un ancien membre de l’Unité 731. Mais sont également rajoutées des scènes d’archives montrant les débats politiques autour du projet ; des discours ; des cross-talks ; des avis pris au sein de la population, etc. Il s’inspire pour cela de la nouvelle de Ted Chiang : « Aimer ce que l’on voit, un documentaire » (du recueil « La Tour de Babylon » qui fera l’objet d’une future chronique).

C’est une forme judicieuse, car elle permet un détachement de l’auteur, en ne présentant de fait aucun narrateur particulier. On s’imagine aisément les images du documentaire faisant défiler des portraits des intervenants et alternant avec des images d’archives. Ce n’est ainsi pas notre sensibilité qui est titillée, mais plutôt notre esprit critique. Ken LIU fait preuve ainsi d’une écriture habile, qui a su intelligemment mettre en place ses idées.

« L’homme qui mit fin à l’Histoire » ne présente pas qu’un simple dilemme scientifique et moral, en fin de compte : il se montre également critique envers notre société, et la façon dont nous prenons nos responsabilités face à ce qui s’est passé en Chine, durant la Seconde Guerre Mondiale, et qui concerne autant la Chine et le Japon que la communauté internationale. L’auteur en dresse une analyse ciblée des relations internationales qui lient la Chine, le Japon et les Etats-Unis au prisme de cette partie de l’Histoire. Il faut savoir que l’existence de l’Unité n’a été révélée qu’en 1981. Des ossements humains ont ensuite été découverts aux environs de Shinjuku à Tokyo. Ils ont été identifiés d’origine mongoloïdes et gardent des traces de chirurgie.

Il faut attendre 2002 pour que le Japon reconnaisse enfin l’existence de l’Unité, mais il a toujours refusé de dédommager les victimes. Mais qu’en est-il finalement de la communauté internationale ? Se pose la question de la connaissance des Etats-Unis à la fin de la guerre et de sa mansuétude sur le sujet, très probablement face à l’intérêt que représentaient les recherches en matière d’armes biologiques. L’Histoire de l’Unité 731 ne s’arrête donc pas à son démantèlement ou à la fin de la guerre, ni même à la disparition de ses contributeurs ou de ses victimes.

« L’homme qui mit fin à l’Histoire » est un très bon roman de science-fiction, qui ne parle pas directement de l’avenir, mais revient sur notre passé à travers une avancée technologique qui n’appartient pas à notre présent. C’est un texte qui réfléchit aussi sur l’Histoire, celle qu’on croit connaître, sur la façon dont on la reporte, sur la capacité ou non de la dire sans l’interpréter ou la déformer. Ken LIU dénonce avant tout les négationnistes, de la censure des Etats sur l’Histoire, de l’absence de l’Unité 731 et des autres crimes de guerre perpétrés par les japonais durant la Seconde Guerre Mondiale notamment dans les manuels scolaires. Bien écrit, court, efficace, les questions sont posées, et si l’auteur se montre critique, il n’est pas pour autant dirigiste. A lire.


Extraits :

« La position de Wei, c’est que, sans vraie mémoire, il ne saurait y avoir de vraie réconciliation. Sans vraie mémoire, les individus de chaque nation n’ont pas pu ressentir ni se remémorer là souffrances des victimes. Individualiser le récit que chacun de nous se fait des événements est un prérequis avant de pouvoir s’extirper du piège de l’histoire. Telle était, dès le départ, la nature du projet. »

« Un des paradoxes cruciaux de l’archéologie, c’est que, pour fouiller un site afin de l’étudier, il faut le détruire. Au sein de la profession, on débat à chaque site pour savoir s’il vaut mieux le fouiller ou le préserver in situ jusqu’à la mise au point de nouvelles techniques moins invasives. Mais sans des fouilles destructrices, comment mettra-t-on au point ces nouvelles techniques ? »

« La vérité n’a rien d’une fleur délicate et ne souffre pas du déni : elle ne meurt qu’à partir du moment où on étouffe les vraies histoires. »

En quête de l’Etranger – Alice Kaplan

En quête de l’Etranger – Alice Kaplan

En quête de l’Etranger (Looking for The Stranger)
Ecrit par Alice Kaplan
Traduit de l’anglais (US) par Patrick Hersant
Publié par les éditions Gallimard, 2016
Essai, Littérature, Biographie
336p, 15,99€ numérique/GF, Broché
Sur le site de l’éditeur


LES BONNES SURPRISES


4e de couverture :
« La lecture de L’Étranger tient du rite d’initiation. Partout dans le monde, elle accompagne le passage à l’âge adulte et la découverte des grandes questions de la vie. L’histoire de Meursault, cet homme dont le nom même évoque un saut dans la mort, n’est simple qu’en apparence, elle demeure aussi impénétrable aujourd’hui qu’elle l’était en 1942, avec ses images à la fois ordinaires et inoubliables : la vue qui s’offre depuis un balcon par un dimanche d’indolence, les gémissements d’un chien battu, la lumière qui se reflète sur la lame d’un couteau, une vue sur la mer à travers les barreaux d’une prison. Et ces quatre coups de feu tirés en illégitime défense.
Comment un jeune homme, qui n’a pas encore trente ans, a-t-il pu écrire dans un hôtel miteux de Montmartre un chef-d’œuvre qui, des décennies après, continue à captiver des millions de lecteurs?
Alice Kaplan raconte cette histoire d’une réussite inattendue d’un auteur désœuvré, gravement malade, en temps d’occupation ennemie. « J’ai bien vu à la façon dont je l’écrivais qu’il était tout tracé en moi. » Le lecteur repère les premiers signes annonciateurs du roman dans les carnets et la correspondance de Camus, traverse les années de son élaboration progressive, observe d’abord l’écrivain au travail, puis les mots sur la page, accompagne l’auteur mois après mois, comme par-dessus son épaule, pour entendre l’histoire du roman de son point de vue. En quête de L’Étranger n’est pas une interprétation de plus : c’est la vie du roman. »

Ce fut une des plus belles surprises du Grand Prix des Lectrices ELLE 2017. En quête de l’Etranger me serait sans doute passé sous le nez sans ce prix littéraire, du coup je remercie vraiment les équipes du magazine et les lectrices du jury qui l’ont présélectionné pour m’avoir donné l’opportunité de le découvrir. En quête de l’Etranger retrace la vie – de la création à sa publication et ses répercussions jusqu’à aujourd’hui – du chef d’œuvre d’Albert Camus L’Etranger. Alice Kaplan nous propose une approche originale, qui est de s’intéresser, non pas à la biographie de l’auteur, mais à celle de l’œuvre, qui y est bien sûr étroitement attachée.

Le scope de cette biographie est ainsi large, puisque, du processus de création à celui de la publication, il y est aussi question de sa diffusion dans le monde ; de sa réception dans le monde littéraire ou universitaire, en France comme à l’étranger ; des différentes traductions qui en ont été faites (comme par exemple, les deux titres anglo-saxons « The Outsider » et « The Strangers) ; de ses adaptations (par exemple le film réalisé par Luchino Visconti) ; et des influences qu’elle a eues (ainsi la chanson « Killing an arab » chanté par The Cure). Un tour d’horizons pluriel et enrichi d’extraits de correspondances, de critiques, d’articles de presse, etc..

L’approche de cet ouvrage est aisée, avec une familiarité du récit qui le rapproche d’une fiction et le rend très facile à lire. Le style est d’ailleurs plutôt accrocheur. Malgré tout, il y a quelques inégalités dans le traitement de certaines parties, plus superficielles. Notamment durant la Seconde Guerre Mondiale, où un peu de profondeur historique aurait pu être mieux apprécié qu’une description un peu sommaire du régime de Vichy, par exemple. Un contexte de l’édition dans cette époque où la censure et la propagande étaient de mise était un sujet évident, passionnant, mais qui aurait pu être encore plus finement approfondi.

En revanche, d’autres parties sont passionnantes. Par exemple, celles consacrées au travail d’Albert Camus comme journaliste, qui révèlent un peu plus sa personnalité, son humanisme, les sujets qui l’inspirent ou le révoltent, l’actualité dans laquelle il vivait et ses combats. Les échanges également sur son œuvre, lorsqu’il travaille sur L’Etranger, avec ses mentors notamment sont une partie intéressante, notamment parce qu’elles donnent de clés de l’évolution de l’oeuvre, de la façon dont elle a été conçue, des ambitions littéraires d’Albert Camus d’un point de vue du style.

Tout le travail de recherche d’Alice Kaplan et sa passion pour son sujet se ressentent dans l’œuvre et dans son écriture. Nul doute que son implication a fortement contribué au passionnant récit qu’elle nous propose de lire. La façon dont elle parvient à retranscrire à la fois la vie de l’auteur et les différents contextes historiques durant lesquels il a écrit L’Etranger met en exergue les questionnements qui sont posés dans le livre. Le premier, moteur de ce document : à quel moment précis naît une œuvre ? De quoi naît-il ? Mais aussi : comment se construit un chef d’œuvre ? comment est-il reçu en France ? à l’étranger ? Existe-t-il une grille de lecture unique et universelle ?

Puisqu’il s’intéresse avant tout à une œuvre, En quête de l’Etranger reste encore incomplet quant à la production littéraire et (d’avantage encore) philosophique d’Albert Camus, même si quelques pistes sont proposées. On aurait  également voulu que soit encore plus développée l’analyse de l’œuvre en elle-même et dans la bibliographie de l’auteur – et pas seulement sa genèse, sa portée ou les interprétations différentes qui en ont résulté. En quête de l’Etranger reste malgré tout un ouvrage passionnant, écrit avec habileté et fluidité, qui est très bien documenté. Alice Kaplan laisse d’ailleurs une bibliographie enrichie de commentaires et de nombreuses notes de bas de page, qui complète parfaitement son essai. A lire.


Extraits :

« Sa facilité d’écriture est illusoire, car l’attrait de L’Etranger est si puissant qu’il exige une concentration et des efforts constants qui s’avèrent éreintants. Jamais encore, dans sa vie de jeune écrivain, il n’a eu le sentiment qu’un livre était ainsi « tout tracé » en lui. Par rapport à ses autres livres écrits dans les années 1930 – L’Envers et l’Endroit, Noces et La Mort heureuse -, L’Etranger n’est pas un livre que Camus a écrit sur lui-même, mais un livre qu’il a trouvé en lui. Cette idée d’une oeuvre de fiction qui se trouverait à l’intérieur du créateur, attendant d’être découverte, est un élément clé du crédo moderniste en général et de la poétique de Camus en particulier. Proust, si différent de Camus à bien des égards, décrit cette même idée avec une grande clarté dans Le Temps retrouvé, quand il soutient qu’une oeuvre d’art n’est pas une expression de la vie de son auteur, mais quelque chose de plus profond qui attend d’être découvert : « Le livre aux caractères figurés, non tracés par nous, est notre seul livre. »« 

Extrait d’une correspondance d’Albert Camus à Jean Grenier : « Je n’ai pas tellement de choses pures dans ma vie. Écrire est une de celles-là. Mais en même temps, j’ai assez d’expérience pour comprendre qu’il vaut mieux être un bon bourgeois qu’un mauvais intellectuel ou un médiocre écrivain. » 1938

La première fois que Bérénice vit Aurélien, elle le trouva franchement con – Sarah Sauquet

La première fois que Bérénice vit Aurélien, elle le trouva franchement con – Sarah Sauquet

Je tiens à remercier les éditions Eyrolles pour m’avoir contacté et proposé de découvrir le coaching littéraire pour séduire en 7 étapes, composé par Sarah Sauquet, créatrice de la très chouette application « Un texte, un jour ».


La première fois que Bérénice vit Aurélien, elle le toruva franchement con
Coaching littéraire pour séduire en 7 étapes
Ecrit par Sarah Sauquet
Publié aux éditions Eyrolles, 2017
223p, 14,90€ GF, Broché

Sur le site de l’éditeur (sommaire et extraits disponibles)


LES DECOUVERTES


Si je n’ai jamais été jusque-là attirée par les guides de bien être, quels qu’ils soient et malgré l’effet cocooning très plaisant qu’ils procurent, j’étais surtout curieuse par sa créatrice et par le principe de ce « Coaching littéraire pour séduire en 7 étapes » : se baser sur l’expérience des héros littéraires pour en ressortir des tendances et des conseils de séduction, l’idée était très amusante. Y retrouver des œuvres classiques que je n’aurais pas forcément encore lus a fini de me convaincre. Le ton léger et parfois plein d’humour le rend d’ailleurs agréable à lire. Du coup, c’était plutôt bien parti !

Résumé :
« Véritable outil d’autocoaching, ce guide positif en 7 étapes vous propose de vous appuyer sur les cas de la littérature pour rencontrer, séduire et garder l’âme-sœur. Vous y découvrirez comment faire les bons choix dans Les Misérables, vous comprendrez l’importance de déclarer sa flamme dans Orgueil et préjugés, et vous cesserez de vouloir reconquérir votre ex après avoir relu Gatsby le Magnifique ! Plus encore, vous constaterez que les classiques de la littérature n’ont jamais été aussi modernes et que, s’ils l’avaient pu, d’Artagnan, Bel-Ami ou Manon Lescaut n’auraient probablement pas hésité à se connecter avec leur smartphone et à envoyer des textos enflammés… Du site de rencontres au relooking, en passant par les réseaux sociaux et la téléréalité, aucune des questions contemporaines n’est occultée. »

J’ai notamment aimé la composition même du livre. Les parties se découpent en chapitres qui proposent des approches différentes : une approche statistique, qui montre la recherche et la volonté d’analyse comparative de textes littéraires, toutes époques confondues ; une approche « profiler » qui consiste à présenter des séducteurs/trices en citant des passages des livres ou en les remaniant tout en gardant l’esprit ; une approche « illustration » qui consiste tout simplement à mettre en exergue une idée développée par la présentation de situations vues dans les romans. Chaque chapitre se conclut par un encart qui rassemble les conclusions et les conseils qu’il faut tirer des expériences littéraires.

Mais la réelle qualité de ce guide, c’est la modernité que Sarah Sauquet révèle brillamment des textes de la littérature classique. Elle ne se contente pas de remettre au gout du jour des livres dont le caractère de « classique littéraire » peut rebuter un(e) lecteur(rice) ayant peu apprécié les lectures imposées de son cursus scolaire. Elle montre au contraire comme ils sont actuels et capables de faire miroir à nos propres expériences. Indirectement, cela met en exergue tout leur caractère « classique », de par le fait qu’en réalité leur contenu est presque indémodable. Les classiques n’ont plus la hype et ont parfois une aura particulière qui peut rebuter. Or, Sarah Sauquet les rend d’une certaine façon « familiers » au(à la) lecteur(rice) dont la curiosité sera très aisément éveillée.

On retrouve également en introduction du livre deux tests, l’un adressé aux séductrices et l’autre aux séducteurs. Il y a en effet un certain effort de ne pas genrer le contenu du livre, évoquant l’être désiré, séduit, comme l’Orlando, même si ce n’est pas forcément toujours très réussi. Le ton décalé de certains chapitres n’empêche pas toutefois qu’ils s’appuient sur des poncifs et des stéréotypes qu’on aurait bien aimé voir laissés au placard. C’est un aspect qui m’a pour le coup rendu la lecture un peu plus mitigée. Les conseils sont généralement du déjà-vus et ne révolutionneront probablement pas le genre – mais il est toutefois toujours bon d’en relire certains. Ainsi, le fait de s’accepter et de s’aimer avant tout ; de ne pas se précipiter dans une relation parce que tous nos amis le sont ; de laisser le temps au temps ; de ne pas mettre la charrue avant les bœufs ; de profiter de l’instant présent ; de prendre soin de soi…

En bref, si ce n’est pas tellement le coaching qui m’intéressait et m’a intéressé, j’ai surtout apprécié son approche littéraire. Encore une fois, la façon dont Sarah Sauquet présente les livres, prenant le temps de les résumer, de les analyser et d’en tirer des conseils, a été une très bonne surprise. Pour preuve, non seulement il y a en fin de livre une bibliographie de l’ensemble des œuvres citées avec pour chacune un résumé mais il existe également une application qui vient en complément du guide. Celle-ci propose de découvrir 21 extraits de livres, accompagnés d’une brève présentation à la fois de l’œuvre et de son auteur, qui rend l’expérience complète. Rien que pour cela, je salue le travail de Sarah Sauquet et vous invite à découvrir ce guide, si, comme moi, vous vous sentez intrigué(e) par son principe.

« Une lutte sans trêve » : l’appel à la solidarité internationale d’Angela Davis

« Une lutte sans trêve » : l’appel à la solidarité internationale d’Angela Davis

Une lutte sans trêve
Recueil de discours et entretiens d’Angela Davis
Textes assemblés par Frank Barat
Traduit de l’anglais par Frédérique Popet
Publié aux éditions La Fabrique, 2016
184p, 15€ PF broché

Sur le site de l’éditeur


LES BONNES SURPRISES


Résumé : « Quels sont les points communs entre l’industrie militaro-carcérale américaine, l’apartheid en Israël-Palestine, les mobilisations de Ferguson, Tahrir et Taksim ? Qu’est-ce que l’expérience des Black Panthers et du féminisme noir nous dit des rapports actuels entre les oppressions spécifiques et l’impérialisme ?Témoin et actrice de luttes de libération pendant plus d’un demi-siècle, Angela Davis s’exprime ici sur l’articulation de ces différents combats, pour une nouvelle génération saisie par l’urgence de la solidarité internationale. »


Quelques mots sur Angela Davis

Née en 1944 en Alabama (Etats-Unis), Angela Davis est marquée dès sa jeunesse par le racisme, la ségrégation raciale et les violences commises envers les noirs. Entourée de parents enseignants et militants, membres de la NAACP, elle développe ainsi très tôt une conscience politique forte.

Elle quitte rapidement Birmingham pour entamer ses études secondaires à New York dans l’école privée, Elisabeth-Irwin, où elle est introduite au socialisme et par la suite au mouvement militant Advance. Elle participe aux mouvements de soutien pour le mouvement des droits civiques au début des années 60.

Angela Davis poursuit ensuite des études de littérature et philosophie française contemporaine. Elle aura par ailleurs l’occasion d’aller étudier en France avant de se rendre ensuite en Allemagne, à Francfort en 1965, où elle continuera sa formation universitaire. Elle ne cessera pas d’être militante, cette fois contre l’intervention militaire des Etats-Unis au Vietnam.

Elle retourne ensuite aux Etats-Unis, où elle obtient son diplôme en 1968 et où elle commence à enseigner à l’université de Californie, à Los Angeles. C’est cette même année qu’elle intègre le Black Panther Party ainsi que le parti communiste, ce qui lui vaudra d’être surveillée par le FBI et d’être renvoyée un an après de son poste d’enseignante.

En 1970, elle devient la troisième femme la plus recherchée du FBI. Alors qu’elle participe au comité de soutien aux Frères de Soledad, elle est accusée d’avoir participé à une prise d’otages où plusieurs prisonniers et un juge mourront. Elle est alors obligée de fuir à travers les Etats-Unis, dans un contexte où le gouvernement et le FBI font la chasse au parti communiste, aux Black Panthers, et en pleine guerre froide. Elle finit par être arrêtée et emprisonnée pendant seize mois avant d’être jugée et déclarée non coupable. Son arrestation va par ailleurs déclencher un soutien considérable à travers tous les Etats-Unis et dans le monde entier.

En 1972, elle est ainsi libérée et reprend aussitôt son combat, publiant une autobiographie en 1974 mais également de nombreux essais féministes et antiracistes, des recueils de ses discours engagés contre les injustices, les discriminations, les guerres, l’industrie carcérale et la peine de mort, le sexisme, l’apartheid palestinien, la guerre en Irak, etc.

En 1980 et en 1984, Angela Davis se présente aux élections présidentielles au sein du parti communiste. Depuis, elle enseigne « L’histoire de la prise de conscience » à l’Université de Californie, à Santa Cruz.


Sommaire

  1. Un long chemin vers la liberté – Entretien par Frank Barat, 2014
  2. Au-delà de Ferguson – Entretien par Frank Barat, 2014
  3. Le complexe industrialo-carcéral – Discours, université SOAS à Londres, 2013
  4. Ruptures et discontinuités – Discours, Birkbeck College à Londres, 2013
  5. Le Truth Telling Project : sur la violence en Amérique – Discours, Saint-Louis au Missouri, 2015
  6. Féminisme et lutte anti-carcérales : théories et pratiques pour le XXIe siècle – Discours, université de Chicago lors de la conférence « Center for the study of race, politics and culture », en collaboration avec le Center for the Study of Gender and Sexuality, 2013
  7. Libération noire : des années 1960 à l’ère Obama – Discours, Davidson College en Caroline du Nord, 2013
  8. Solidarités transnationales – Discours, Université du Bosphore à Istanbul, 2015
  9. De Ferguson à Paris, marchons pour la dignité ! – Tribune publiée sur Médiapart à l’occasion des dix ans du Parti des indigènes de la république et de la marche contre les violences policières menées par un collectif de femmes non blanches à Paris, 2015

Mon avis général

Pour qui n’a pas l’occasion d’assister à ses conférences et discours, avoir l’opportunité d’en lire la retranscription (et ici, la traduction) est une chance de découvrir la vivacité et l’intelligence des propos d’Angela Davis. C’est ainsi avoir la possibilité de réfléchir et de débattre sur des sujets de nos sociétés aussi sensibles, actuels et problématiques, divers mais aussi étroitement liés. Et de se rappeler qu’il est en effet bien trop tôt pour envisager certaines luttes comme achevées, « passées ». Un des axes majeurs de cette anthologie, c’est notamment la continuité des luttes, qu’on ne doit pas étouffer dans des parenthèses historiques. Que les acquis, qu’on parle des droits des femmes ou des droits civiques, le droit au mariage pour la communauté LGBT (entre autres), ne sont pas établis et restent menacés. Aujourd’hui autant voire plus encore qu’hier.
L’actualité ne fait que renforcer la pertinence de ses discours, de ses appels incessants à poursuivre les luttes et à ne pas oublier qu’elles sont plurielles et intersectionnelles.

C’est cette intersectionnalité qui donne l’unité de ce recueil, montrant à quel point il n’est plus possible de considérer d’un seul angle les problèmes de nos sociétés. Angela Davis ne se contente pas simplement de souligner les interconnexions de ces luttes, mais elle rappelle l’importance de créer des liens entre ces différentes réalités (comme le parallèle entre l’apartheid en Afrique du Sud et la ségrégation aux Etats-Unis). Elle invite à y réfléchir communément sans les assimiler à une seule réalité homogène et complexe, mais de les considérer avec un champ de vision plus large de par les relations parfois structurelles qui les rapprochent. D’autant plus que les mobilisations militantes ne sont pas à considérer comme des phénomènes immédiats, répondant seulement à une actualité, mais comme la continuité justement des luttes contre des injustices qui perdurent encore aujourd’hui (à écouter la présentationde l’anthologie par la libraire de L’autre rive, Aurélie Jardel, dans l’émission « Le temps des libraires » sur France Culture*) .

C’est un recueil riche et passionnant dans lequel Angela Davis ne diabolise jamais mais dénonce des pratiques. Elle analyse par exemple les constructions historiques du racisme dans la société américaine, revenant sur la période esclavagiste, la ségrégation, le mouvement pour les droits civiques, l’émergence du mouvement Black Live Matters, les fondements du Black Panthers Party, etc.

Je vous invite également à lire l’excellent article du magazine culturel Diacritik* à propos de ce recueil, qui développe entre autre la critique portée par Angéla Davis envers le capitalisme, qui va au-delà du système économique, mais s’intéresse plutôt à l’individualisation de nos sociétés néolibérales au regard du collectif. C’est-à-dire du sens commun comme de l’action collective totalement inhibée par la conviction de chacun de son impuissance face au monde qu’il ne construit plus mais vit comme un « destin qu’il subit« .

« Une lutte sans trêve » n’est pas uniquement un recueil d’entretiens et de discours passionnants, c’est un livre très actuel qui devient de plus en plus indispensable de nos jours. C’est un appel au réveil de notre conscience aussi individuelle que collective. Les luttes sont multiples, interconnectées, et perpétuelles – et pour tous ceux qui ont contribué à l’amélioration du monde dans lequel on vit, il est essentiel que nous continuions à faire persévérer le combat qu’ils ont initiés et menés, afin que celui-ci ne soit jamais vain.


Extraits :

« Nous devons sortir d’une approche identitaire trop étroite si nous voulons encourager les franges progressistes à accepter tous ces combats comme les leurs. Pour ce qui est des luttes féministes, c’est aux hommes qu’il revient principalement de faire des efforts. Je vois le féminisme non pas comme un courant de pensée fondé sur notre corps sexué, mais plutôt comme une approche théorique, une façon de conceptualiser les choses, une méthodologie qui permet d’orienter stratégiquement nos luttes. Ce qui veut dire que le féminisme n’appartient à personne en particulier. Le féminisme n’est pas monolithique. (…) Je ne pense pas pour autant que les femmes doivent inviter les hommes à participer à leurs combats. Il s’agit plutôt d’encourager une certaine prise de conscience afin que les hommes les plus progressistes sachent qu’il est de leur responsabilité de rallier d’autres hommes à la cause féministe. »
Extrait de l’entretien « Au-delà de Ferguson » par Frank Barat, 2014

« Pour conclure, il s’agit de militer pour une transformation sociale, il y a un principe qu’il convient de garder à l’esprit ; ce principe a été érigé par Martin Luther King, et devrait être le mot d’ordre de tous nos mouvements : « La justice est indivisible. Une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier. » »
Extrait du discours « Libération noire : des années 1960 à l’ère Obama »


*Crédits


En découvrir d’avantage :

Watership Down de Richard Adams

Watership Down de Richard Adams

Watership Down
Ecrit par Richard Adams
Publié aux éditions Monsieur Toussain Louverture, 2016
Jeunesse, Drame, Odyssée
21,90€ GF broché 13,99€ numérique 544p


LES COUPS DE COEUR !


Résumé :
« C’est parfois dans les collines verdoyantes et idylliques que se terrent les plus terrifiantes menaces. C’est là aussi que va se dérouler cette vibrante épopée de courage, de loyauté et de survie. Menés par le valeureux Hazel, une poignée de braves choisit de fuir l’inéluctable destruction de leur foyer. Prémonitions, ruses, légendes vont aider ces héros face à mille ennemis et les guider jusqu’à leur terre promise, Watership Down. Mais l’aventure s’arrêtera-t-elle là ? »

Je tenais à écrire une chronique sur ce chef d’œuvre anglais de la littérature jeunesse, trop méconnu en France, mais je dois dire en préambule qu’il est assez inclassable. C’est un OVNI littéraire, je n’ai jamais rien lu de semblable. Il laisse sensation impérissable d’un récit parfois sombre et cruel, pas vraiment une fable pour enfant et pas tout à fait un conte contemporain pour adultes. En deux mots : magistral et unique.

Ce qui ne laisse aucun doute que Watership Down est un bien un roman pour enfants, c’est notamment la construction du récit et son découpage. Chaque chapitre est une aventure en soi, qu’on peut aisément s’imaginer lire à un enfant, le soir venu, pour le border. Il y a de l’action, des moments d’intensité qui happent le lecteur et lui donnent envie de poursuivre indéfiniment sa lecture. Cette promesse que de multiples aventures attendent encore, alors même qu’un obstacle s’apprête à être franchi, entraîne excitation et impatience. Il y a des pauses, bienvenues, qui apaisent, appellent à un moment d’évasion. On est également dans le domaine du merveilleux avec des personnages attachants : des lapins qui parlent, croient en une divinité et aux mythes à travers les légendes de Shraavilsha. De quoi faire penser aux romans de fantasy. Ajouté à cela, il y a le style merveilleux de l’auteur qui rend la lecture vivante et intense, qui captive et rend curieux, inquiet, du sort de ces animaux.

Nul doute également que nous sommes bien ancrés dans la réalité, car jamais les animaux de Watership Down ne sont déformés par un excès d’anthropomorphisme. Le roman reste très concret et réaliste d’un point de vue de la zoologie. Les lapins n’en restent pas moins des lapins, régis par des besoins et un fonctionnement instinctif qui leur est propre. L’auteur semble avoir mené des recherches très pointilleuses sur la vie de ces mammifères et le roman nous la retransmets avec une étonnante précision. Pourtant, malgré la multitude de détails sur la vie de ces animaux qui fourmillent dans le roman, de même que les descriptions très précises de tous les environnements que traversent Hazel et ses compagnons, jamais je n’ai ressenti d’ennui ou de désintérêt. Chose que je n’aurais jamais cru être possible, si on m’avait dit que je lirai un jour un roman qui parle de lapins.

D’un autre côté, il m’est indispensable de vous parler de l’autre versant du roman. Watership Down n’est pas qu’un conte merveilleux, doux et gentil ; il a cela d’étonnant que tout en racontant l’odyssée de cette bande de lapins partie à la fois pour fuir un grand danger qui menaçait leur garenne et trouver ailleurs un nouvel Eden, il ait un aussi un aspect bien plus sombre et violent. Depuis le début de ma lecture, je percevais dans le récit un double langage, qui a créé en moi un émoi particulier. Je ne suis pas arrivée à mettre la main dessus qu’après plusieurs centaines de pages et après avoir cherché sur internet des informations sur le roman mais surtout sur l’auteur. Je suis finalement parvenue à trouver ce à quoi ma lecture me faisait curieusement penser : à la guerre. Même si l’auteur a en effet été mobilisé durant la Seconde Guerre Mondiale, il semble qu’il ait réfuté avoir glissé dans son roman des références à son vécu. Pourtant, il y a une sorte de tension permanente en fond de récit, qui fait toujours craindre le pire, et nous met constamment en éveil. Il appelle directement à l’instinct, comme si on ressentait directement la menace qui plane constamment sur ces lapins.

C’est un monument littéraire, unique en son genre et difficile à résumer. Il fait partie de ces œuvres qu’on pourrait aisément donner en exemple pour montrer à quel point la littérature jeunesse fait partie de la littérature la plus riche et la plus plurielle qui existe. On aurait tort de la sous-estimer car elle recèle encore, toujours, des œuvres prêtes à nous étonner par les niveaux de lecture pluriels qu’elles proposent. La preuve.


Extraits :

« La Terre tout entière sera ton ennemie, Prince-aux-mille-ennemies, chaque fois qu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper… Toi qui creuses, toi qui écoutes, toi qui cours, prince prompt à donner l’alerte. Sois ruse et malice, et ton peuple ne sera jamais exterminé. »

« Les lapins, dit-on, ressemblent aux humains par bien des aspects. Ils savent surmonter les catastrophes et se laissent porter par le temps, renoncer à ce qu’ils ont perdu et oublier les peurs d’hier. Il y a dans leur caractère quelque chose qui ne s’apparente pas exactement à de l’insensibilité ou de l’indifférence, mais plutôt à un heureux manque d’imagination mêlé à l’intuition qu’il faut vivre dans l’instant. »


En lire plus :

Madeleine Project de Clara Beaudoux

Madeleine Project de Clara Beaudoux

Madeleine Project
Ecrit par Clara Beaudoux
Publié aux éditions du Sous-sol, 2016
Document, feuilleton
18€, GF broché, 288p


LES DECOUVERTES


Résumé :
« Elle s’appelle, elle s’appelait Madeleine, elle aurait eu 100 ans cette année. Et elle avait rangé toute sa vie dans une cave : carnets, photos, souvenirs, bijoux, lettres, vieux journaux… que Madeleine avait classés, emballés, étiquetés dans des enveloppes, des cartons ou des valises. Pour qui ? Pour quoi ? La vieille dame n’a pas eu de descendants. A sa mort en 2011, le trésor est resté à l’abandon, il aurait pu finir à la décharge. »

C’est un livre particulier que le « Madeleine Project », réunissant une succession sagement ordonnée de tweets de la journaliste Clara Beaudoux. Relatant sa découverte peu commune dans la cave de son nouvel appartement, elle nous entraîne dans une aventure étonnamment humaine.

S’il fallait parler du livre en tant que tel, on pourrait questionner son utilité, ou plutôt sa nécessité, étant donné que son contenu est également accessible gratuitement depuis les réseaux sociaux. D’ailleurs, l’expérience proposée est découpée en plusieurs saisons, dont nous avons droit ici aux deux premières. Le reste devra être découvert directement en ligne ou dans un prochain ouvrage, s’il y en a. Les tweets sont agencés les uns après les autres, ceux contenant des images mis en avant. Rien d’extraordinaire, en somme, ou d’indispensable. Toutefois, que ce soit sur papier ou à l’écran, le charme opère de la même façon.

La fluidité avec laquelle se lit cette succession de tweets rend la lecture très agréable et prenante. On se plonge dans cette étrange atmosphère, de chasse au trésor mais également très intime, alors qu’on découvre petit à petit la propriétaire des objets amoncelés dans la cave. Madeleine prend rapidement une forme à laquelle on ne s’attendait pas : elle est humaine, presque tangible à travers ses vestiges. On a l’impression d’apprendre à la découvrir et puis à la connaître. Ses objets du quotidien n’ont d’anodin que leur fonction, leur nature initiale – du reste, ce sont des petits bouts d’humanité, laissés derrière elle et qui la reconstituent d’une certaine manière.

La sensibilité de Clara Beaudoux à travers ses réactions et ses réflexions contribue à toucher le lecteur, qui se prend de mélancolie, d’excitation ou d’attendrissement à la découverte de tel ou tel détail de la vie de Madeleine. On finit par se prendre au jeu et s’intéresser sincèrement à cette femme qui nous paraît à la fois éloignée et drôlement familière. Quand on referme le livre, on a l’impression de quitter quelqu’un. C’est à la fois un sentiment doux et nostalgique, qui m’a personnellement laissé quelques instants pensive.

Alors, que le support papier soit utile ou non, c’est une expérience humaine qu’il est agréable de vivre. Une pause dans notre quotidien, le temps de s’arrêter et de s’interroger sur ce qu’on laisse au monde derrière nous. De quoi nous faire envisager autrement les objets de notre maison, qu’ils soient neufs, achetés en brocante, offerts par des amis ou hérités de nos parents. En quelque sorte, le « Madeleine Project » est un livre positif qui aura le joli mérite de nous faire sourire.


Mieux que des extraits, je vous laisse découvrir le projet directement sur le site : http://madeleineproject.fr/

Voici venir les rêveurs d’Imbolo Mbue

Voici venir les rêveurs d’Imbolo Mbue

Voici venir les rêveurs
Ecrit par Imbolo Mbue
Publié par les éditions Belfond, 2016
Contemporain
22€ GF broché, 9,99€ Numérique, 300p


LES DECOUVERTES


Résumé :
« L’Amérique, Jende Jonga en a rêvé. Pour lui, pour son épouse Neni et pour leur fils Liomi. Quitter le Cameroun, changer de vie, devenir quelqu’un. Obtenir la Green Card, devenir de vrais Américains.
Ce rêve, Jende le touche du doigt en décrochant un job inespéré : chauffeur pour Clark Edwards, riche banquier à la Lehman Brothers.
Au fil des trajets, entre le clandestin de Harlem et le big boss qui partage son temps entre l’Upper East Side et les Hamptons va se nouer une complicité faite de pudeur et de non-dits.
Mais nous sommes en 2007, la crise des subprimes vient d’éclater. Jende l’ignore encore : en Amérique, il n’y a guère de place pour les rêveurs…« 

Voici un livre de la rentrée littéraire américaine qui aura fait beaucoup parler de lui et dont on attendait la sortie française avec une certaine impatience. Pour premier roman, l’auteure propose un récit poignant d’une famille camerounaise venue aux Etats-Unis dans l’espoir d’y vivre leur propre American Dream. C’est un résumé un peu sommaire, qui ne dévoile rien de l’intérêt de ce roman, mais qui est bien son point de départ. Roman ambitieux, qui manque encore de maturité dans le traitement de son sujet, il n’en reste pas moins prometteur pour son auteure.

La chute des illusions, du fantasme de trouver ailleurs une herbe plus verte que chez soi, l’envie de quitter une situation précaire pour une vie de réussite sociale – le récit d’Imbolo Mbue s’appuie sur la personnalité pugnace de ses protagonistes pour raconter la lente agonie de leurs rêves. Ils s’y accrochent pourtant, durs comme fer, réalisant cependant que l’horizon occidental n’est pas aussi fleurissant qu’ils ne l’avaient imaginé. Pourtant, ils s’y habituent, petit à petit, confrontés tous les jours à une culture qui leur est opposée.

En parlant d’opposition, il y en a deux principales qui fait du roman pour l’une sa richesse et sa pertinence mais pour l’autre un bémol qui rend mon avis finalement un peu mitigé. Commençons plutôt là où le roman pêche un peu : il est un peu facile d’avoir opposé à cette famille émigrée, dans une situation transitoire compliquée et stressante, de riches blancs, névrosés, vivant dans le confort opulent de l’Upper East Side. Ces derniers sont d’ailleurs la bête noire du roman, tant ils se révèlent mal construits, globalement stéréotypés.

Le mari, riche cadre dans une banque à la carrière florissante, qui déserte volontiers la maison et trompe sa femme comme son ennui. L’épouse qui cache derrière une façade de femme épanouie un lourd passé de violence qui continue à la hanter. Le fils aîné qui se rebelle, refusant de suivre les traces de son père et s’engageant dans des luttes altermondialistes. Et enfin le benjamin de la famille, désemparé devant la fracture visible de ses proches, qui trouvera en Neni une présence rassurante dans son monde vacillant. Autant dire que cela est un peu caricatural. Il en va presque de même pour Jende et Neni pour la première moitié du roman. Presque, car, au contraire des Edwards, ils vont se révéler dans la troisième partie, alors que les choses vont se dégrader considérablement pour eux.

Et c’est d’ailleurs eux deux qui forment la première opposition que j’évoquais comme une réussite. Jende et Neni vont être les personnages qui évolueront le plus mais de façons différentes pour l’un et pour l’autre. Neni en particulier, confrontée à cette autre culture, où la place de la femme est différente, va commencer à s’émanciper, à remettre en doute des fondements qu’elle prenait pour acquis. La confrontation qui va émerger entre Jende et elle va en fait créer toute la tension du récit, bien plus que leur situation précaire de clandestins menacés à tout moment d’être expulsés.

Difficile de ne pas ressentir l’abattement, la colère, la frustration, le sentiment d’injustice et d’abandon… Il est certain que Voici venir les rêveurs a ce goût âpre que laisse curieusement sentir le titre, toute l’ironie d’une réalité racontée ici avec intensité. Dommage que cela ne soit véritablement le cas que dans une dernière partie du roman.

Finalement, le style de ce premier roman est encore trop balbutiant d’un point de vue esthétique ; la majeure partie du roman semble trop naïve, assez superficielle, non seulement dans le développement des personnages mais aussi dans le traitement des thèmes, pourtant pluriels. Mais la nette progression ressentie sur la dernière centaine de pages est un très bon présage pour les futurs romans d’Imbolo Mbue, pour peu qu’elles les commence comme elle aura achevé celui-ci.


Extraits :

« Les gens refusent d’ouvrir les yeux et de voir la vérité parce qu’ils préfèrent rester dans l’illusion. Du moment qu’on les abreuve des mensonges qu’ils veulent entendre, ils sont contents. La Vérité ne leur importe pas. »

« – Ah, Neni ! s’exclama Jende en riant. Les femmes américaines n’utilisent pas de philtre d’amour !
– Tu crois ça ? répondit Neni en riant, elle aussi. Moi, je te dis que si, oh. Elles appellent ça la  »lingerie ». »

« Oh, non, frappe-moi, ma parole, répondit-elle. Leve ta main et frappe-moi encore ! Tu t’es fait battre par l’Amerique et maintenant que tu ne sais plus quoi faire, tu crois qu’il faut me battre, moi. Alors, vas-y, ma parole, et frappe… »

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