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Catégorie : Les bonnes surprises

Ici, ce sont de très bonnes voir d’excellentes œuvres, dont certaines ont pu me surprendre. Soit parce que j’appréhendais certains de ses aspects soit parce qu’au contraire je ne m’attendais à rien en particulier. Certaines œuvres peuvent rebuter, notamment à cause de la promotion qui en est faite ; et c’est toujours agréable de dépasser ses à priori et se rendre compte qu’il y avait bien quelque chose à dénicher. On se sent alors comme l’explorateur qui aurait trouvé un trésor auquel personne n’avait pourtant cru. D’autres œuvres ont répondu à mes attentes et se révèlent aussi goûteuses qu’elles le promettaient.
Généralement, ce sont des œuvres que je vous recommande les yeux fermés (à quelques avertissements près, selon les genres et thématiques).

Après la tempête d’Hirokazu Kore-Eda

Après la tempête d’Hirokazu Kore-Eda

Après la tempête
Réalisé par Hirokazu KORE-EDA
2016
Slice of life


LES BONNES SURPRISES


Résumé :
« Malgré un début de carrière d’écrivain prometteur, Ryota accumule les désillusions. Divorcé de Kyoko, il gaspille le peu d’argent que lui rapporte son travail de détective privé en jouant aux courses, jusqu’à ne plus pouvoir payer la pension alimentaire de son fils de 11 ans, Shingo. A présent, Ryota tente de regagner la confiance des siens et de se faire une place dans la vie de son fils. Cela semble bien mal parti jusqu’au jour où un typhon contraint toute la famille à passer une nuit ensemble…  »

Hirokazu KORE-EDA est un réalisateur japonais dont j’affectionne tout particulièrement la filmographie, bien que je n’ai pas encore tout vu (par chance). C’est un maître de la chronique familiale, capable de remplir ses films d’un quotidien familier, dont le réalisme nous immerge immédiatement et nous met à portée la sensibilité de ses personnages. Après la tempête en est encore un bel exemple.

Ce qu’il y a de génial avec Hirokazu KORE-EDA, c’est que tout paraît très simple et naturel. Dès les premières scènes, on est plongé aux côtés de ses personnages, qui vivent tout bonnement leur vie, leur quotidien. Il n’y a pas de démonstration, pas une scène de prologue annonciatrice de la suite. Pas d’introduction et on a presque du mal à voir le fil narratif. Le cadre est épuré, comme le décor. Et ça marche.

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L’adaptation France Culture de Debout les morts, écrit par Fred Vargas

L’adaptation France Culture de Debout les morts, écrit par Fred Vargas

Debout les morts
Ecrit par Fred Vargas
Adapté par Claire de Luhern
Réalisation par Sophie-Aude Picon (pour France Culture)
Interprété par Nathalie Dessay, François Loriquet, Manuel Vallade, Duncan Evennou, Emmanuel Suarez, Martine Schambacher…
2017

>> Ecouter l’adaptation


Publié par les éditions Viviane Hamy
1995
Polar
282p, 5,70€ PF, 17€ GF, 9,99€ numérique

>> Sur la page de l’éditeur

Résumé :
« Un matin, la cantatrice Sophia Siméonidis découvre, dans son jardin, un arbre qu’elle ne connaît pas. Un hêtre. Qui l’a planté là ? Pourquoi ? Pierre, son mari, n’en a que faire. Mais la cantatrice, elle, s’inquiète, en perd le sommeil, finit par demander à ses voisins, trois jeunes types un peu déjantés, de creuser sous l’arbre, pour voir si… Quelques semaines plus tard, Sophia disparaît tandis qu’on découvre un cadavre calciné. Est-ce le sien ? La police enquête. Les voisins aussi. Sophia, ils l’aimaient bien. L’étrange apparition du hêtre n’en devient que plus énigmatique. »

Je n’ai pas encore parlé sur le blog de mon affection grandissante pour les émissions de France Inter et de France Culture, que je dévore chaque semaine goulûment, sans cesser d’être surprise. Et si je vous l’évoque aujourd’hui, c’est pour vous partager mon expérience avec l’adaptation à la radio de « Debout les morts » de Fred Vargas. Alors que je ne suis pas particulièrement attirée par les polars, j’ai été embarquée par les personnages, l’intrigue, l’ambiance, frôlant toujours un aspect fantastique qui chatouille l’intérêt. Mais qu’est-ce qui a vraiment fait mouche, l’adaptation ou le texte original ?

Distinguer audiolivre et adaptation

Attention, il faut toutefois distinguer un audiolivre à une adaptation. Le premier est la lecture à voix haute d’un texte, qu’on respecte au mot près. La part interprétative – parce qu’il y en a une – est surtout liée à l’intonation vocale, ce qui rend de fait l’exercice particulièrement ardu, et nécessaire un réel talent d’acteur et d’orateur. L’adaptation en revanche est bien plus libre : si l’objectif est bien entendu de respecter l’œuvre originale, son intention, son style, sa tonalité globale, son ambiance, etc. En réalité, toute la narration n’est pas relatée au mot près. Bien souvent, la partie descriptive est retirée en grande partie, au profit de fonds sonores et musicaux pour instaurer à la fois le décors et l’ambiance. Les dialogues sont joués par différents acteurs, et c’est leurs voix qui vont leur donner corps, laissant libre court à notre imagination de visualiser le reste. Bien sûr, il reste une voix off, qui va donner quelques grandes lignes, des détails qu’il serait trop lourd d’interprétation par un dialogue.

Pour faire court et rapide, le travail d’une adaptation se rapproche au théâtre voire même au cinéma.

Mon expérience des romans de Fred Vargas

Je l’ai découverte grâce aux adaptations de France Culture, avec l’excellent polar « Pars vite, et reviens tard », qui s’inscrit dans sa série du commissaire Adamsberg. Puis j’ai lu son second roman, toujours de la même série, « L’homme à l’envers » et commencé très récemment sans le finir son tout premier « L’homme aux cercles bleus ».

Globalement, j’ai un avis positif sur les œuvres récentes que j’ai découvertes d’elle, mais ne les ayant suivis qu’au travers de leur adaptation, mon avis reste encore en suspens. J’attends encore d’en lire les œuvres originales pour me faire un avis définitif. Evidemment, ayant lu ensuite ses premiers romans, le style n’y est pas encore construit, il reste un peu fade et convenu, avec des formulations toutes faites. Il est cependant à double tranchant, c’est-à-dire que je n’ai aucun mal à visualiser ce qu’elle décrit en peu de mots, autant les décors que l’action. Les personnages sont rapidement dessinés avec des traits de caractère qui les distinguent dès leur apparition aux yeux du lecteur, ce qui rend d’autant plus efficace le plongeon du lecteur dans l’intrigue. L’auteure va droit au but, donnant un rythme soutenu, sans pour autant essouffler trop vite l’intrigue au risque de perdre le lecteur.

Surtout, c’est l’atmosphère du récit que Fred Vargas maîtrise le plus. Je l’évoquais en introduction : le fantastique est un élément qui est présent dans tous les romans que j’ai lus d’elle, sans en être réellement l’objet. Le roman ne bascule pour ainsi dire jamais dans un univers fantastique, mais il instaure des éléments qui le lui fait frôler. Et cela fonctionne très bien pour capter rapidement l’attention du lecteur.

En revanche, ce style littéraire a également ses limites. Imposer rapidement au lecteur une idée du caractère du personnages a peut-être l’avantage de gagner du temps pour s’intéresser à l’intrigue, toutefois, Fred Vargas tombe parfois dans le piège des stéréotypes, des raccourcis qui les rend également peu profonds, peu crédibles voir peu captivants. Je n’ai pour ainsi dire éprouvé aucune empathie ni sympathie pour les personnages dans « L’homme à l’envers » et j’ai du mal à me plonger dans « L’homme aux cercles bleus » pour exactement les mêmes raisons. Voici quelques exemples de descriptions faciles et parfois agaçantes : les parisiens sont cultivés, lettrés, au contraire de leurs homologues de province, bien souvent incapables de parler un français correct et qui sont parfois bêtes comme leurs pieds ; le canadien est un homme sauvage, presque asocial, qui ne lâche que la moitié de ses phrases (pour aller vers l’essentiel) mais il est ultra-sensitif à l’odorat et ne supporte pas les français qui puent et vivent dans la crasse (d’autant plus en campagne) ; le commissaire est un être surdoué, ultra-sensible, avec une intuition qui se rapproche de ce auquel lecteur ne peut plus croire à force de le lire, le « parce que c’est la magie » du polar, et dont le seul défaut, presque, est d’être original et incompris de son entourage. Mais soyons juste envers Fred Vargas, je parle principalement de ses tous premiers romans.

Debout les morts et son adaptation

« Debout les morts » réunit tous les ingrédients d’un bon polar, celui qui vous fera plaisir de lire le soir (ou d’écouter). Les enquêteurs sont des historiens fauchés qui se prêtent au jeu bon gré, mal gré, toutefois sous les conseils d’un commissaire à la retraite, ce qui rend crédible leur intervention. Les personnages sont dans ce roman bien introduits et attachants, mus d’une dose d’humour et de légèreté. L’intrigue démarre au quart de tour lorsqu’une cantatrice découvre dans son jardin un arbre qui n’existait pas la veille. Le roman frôle autant le fantastique que le grotesque et semble même s’en amuser, nous faisant accepter même une situation aussi incongrue.

L’intrigue est finalement assez simple, mais elle est menée avec efficacité. A vrai dire, les personnages manquent de contexte, d’historique, les quelques détails donnés sont trop succincts pour leur donner réellement corps. Et pourtant, cela fonctionne. Ils sont maladroits, amusants, imparfaits, désaccordés, mais ils sont harmonieux. Leur relation qui se créée dans le roman, leurs interactions avec les autres personnages, tout les rend attachants, nous intéressant finalement à eux malgré tout.

Peut-être est-ce là l’amélioration amenée par l’adaptation, qui nous épargne des descriptions qui auraient pu être trop caricaturales. Les acteurs interprètent des personnages qu’ils colorent de leurs intonations. Ils leur donnent des voix humaines, auxquelles on croit, avec leurs obsessions, leurs boutades, leurs faiblesses, leurs mauvais caractères.

La construction des épisodes est également efficace. Ils se terminent généralement sur des moments clés de l’intrigue, faisant sciemment usage des cliffangers qui rendent complètement addictifs les auditeurs. La mise en scène sonore, faite de musiques et de bruitages, nous plonge immédiatement dans le décors et l’ambiance des scènes, au même titre qu’un film. Bien que tout passe à travers les sons, l’effet est très visuel par la sollicitation permanente de notre imagination. Pour ainsi dire : c’est jouissif.

Je n’ai pas l’impression pour autant que l’adaptation est la seule explication de mon appréciation, il y a des qualités dans le polar qui ne peuvent découler que d’une histoire bien ficelée et d’une intrigue bien rythmée, qui ne cherche pas à trop en faire. Les dialogues sont sans doute en bonne partie tirés du roman, et ils sont bien écrits. Il y a dans l’écrit de Fred Vargas une impression rassurante de maîtrise. Elle sait où elle veut amener le lecteur, et celui-ci n’a qu’à se laisser porter.

Mais cela, je le vérifierai en lisant le matériau original. Affaire à suivre !

S’enfuir. Récit d’un otage. de Guy Delisle

S’enfuir. Récit d’un otage. de Guy Delisle

S’enfuir. Récit d’un otage.
Dessiné par Guy Delisle
Publié aux éditions Dargaud, 2016
Roman graphique, oneshot
Témoignage
27,50€, 420p
Voir le site de l’éditeur
Voir le site de l’auteur


LES BONNES SURPRISES


Résumé :
« En 1997, alors qu’il est responsable d’une ONG médicale dans le Caucase, Christophe André a vu sa vie basculer du jour au lendemain après avoir été enlevé en pleine nuit et emmené, cagoule sur la tête, vers une destination inconnue. Guy Delisle l’a rencontré des années plus tard et a recueilli le récit de sa captivité – un enfer qui a duré 111 jours. Que peut-il se passer dans la tête d’un otage lorsque tout espoir de libération semble évanoui ? »


Dans S’enfuir. Récit d’un otage., Guy Delisle ne relate plus sa propre expérience, comme dans les Chroniques  de Jérusalem ou encore Pyongyang, mais celle de Christophe André, pris en otage alors qu’il effectuait une mission humanitaire au Caucase. Témoignage unique et précieux, c’est un roman graphique dense, brillant, passionnant, glaçant, preuve du talent d’écoute, d’empathie et de conteur de l’auteur.

Guy Delisle n’est pas seulement un très bon observateur et un fin narrateur, capable de se mettre en scène, tout en portant un regard lucide, curieux et critique sur son environnement. Il est également capable de donner la voix en images à un autre que lui-même, bien sûr avec son trait et son style particuliers. Un exercice complexe, ici parfaitement exécuté. D’autant qu’il s’agit d’un vécu autant physique que psychologique. Christophe André est ligoté les trois quarts du roman graphique, enfermé dans un espace exigu  et quasiment vide. Les divertissements sont très rares, tout se passe dans l’esprit et les menus détails. C’est un combat interne pour ne pas perdre la raison face à la peur, l’attente, l’ignorance, l’incompréhension, pour rester focaliser sur l’essentiel : la survie et la fuite.

Le roman graphique nous met en tension permanente, il est à vrai dire impossible de le lâcher une fois commencé. Guy Delisle fait ressentir les émotions,la longueur des jours, l’attente, l’enfermement avec subtilité et efficacité. Les journées sont longues, il ne se passe pas grand-chose. Pourtant, le roman graphique est dense. Beaucoup de choses sont dites ou se comprennent sans que rien ne soit inutilement inexpliqué.

Les tons sont monochromes, le dessin est abrupt. Peu d’effets visuels – tout se concentre autour de l’expérience individuelle. C’est un récit étonnamment intimiste, remarquable qualité pour un témoignage rapporté par un autre. Sa conception a peut-être pris du temps, mais on ne ressent nullement les efforts et la complexité de l’exercice ; même si on en devine aisément toute la difficulté.

Guy Delisle a dû en effet faire un réel travail d’écoute et d’empathie, pour que son récit réussisse à ce point à faire transparaître l’état psychologique de Christophe André, dont le courage et la force d’esprit inspirent le respect. S’enfuir. Récit d’un otage. est un roman graphique passionnant, un huis clos intense, un véritable pavé qui arrive à rendre compte de ce vécu par les menus détails qu’il en dévoile. Il n’est pas évident à lire, encore moins à commenter. A lire.


En quête de l’Etranger – Alice Kaplan

En quête de l’Etranger – Alice Kaplan

En quête de l’Etranger (Looking for The Stranger)
Ecrit par Alice Kaplan
Traduit de l’anglais (US) par Patrick Hersant
Publié par les éditions Gallimard, 2016
Essai, Littérature, Biographie
336p, 15,99€ numérique/GF, Broché
Sur le site de l’éditeur


LES BONNES SURPRISES


4e de couverture :
« La lecture de L’Étranger tient du rite d’initiation. Partout dans le monde, elle accompagne le passage à l’âge adulte et la découverte des grandes questions de la vie. L’histoire de Meursault, cet homme dont le nom même évoque un saut dans la mort, n’est simple qu’en apparence, elle demeure aussi impénétrable aujourd’hui qu’elle l’était en 1942, avec ses images à la fois ordinaires et inoubliables : la vue qui s’offre depuis un balcon par un dimanche d’indolence, les gémissements d’un chien battu, la lumière qui se reflète sur la lame d’un couteau, une vue sur la mer à travers les barreaux d’une prison. Et ces quatre coups de feu tirés en illégitime défense.
Comment un jeune homme, qui n’a pas encore trente ans, a-t-il pu écrire dans un hôtel miteux de Montmartre un chef-d’œuvre qui, des décennies après, continue à captiver des millions de lecteurs?
Alice Kaplan raconte cette histoire d’une réussite inattendue d’un auteur désœuvré, gravement malade, en temps d’occupation ennemie. « J’ai bien vu à la façon dont je l’écrivais qu’il était tout tracé en moi. » Le lecteur repère les premiers signes annonciateurs du roman dans les carnets et la correspondance de Camus, traverse les années de son élaboration progressive, observe d’abord l’écrivain au travail, puis les mots sur la page, accompagne l’auteur mois après mois, comme par-dessus son épaule, pour entendre l’histoire du roman de son point de vue. En quête de L’Étranger n’est pas une interprétation de plus : c’est la vie du roman. »

Ce fut une des plus belles surprises du Grand Prix des Lectrices ELLE 2017. En quête de l’Etranger me serait sans doute passé sous le nez sans ce prix littéraire, du coup je remercie vraiment les équipes du magazine et les lectrices du jury qui l’ont présélectionné pour m’avoir donné l’opportunité de le découvrir. En quête de l’Etranger retrace la vie – de la création à sa publication et ses répercussions jusqu’à aujourd’hui – du chef d’œuvre d’Albert Camus L’Etranger. Alice Kaplan nous propose une approche originale, qui est de s’intéresser, non pas à la biographie de l’auteur, mais à celle de l’œuvre, qui y est bien sûr étroitement attachée.

Le scope de cette biographie est ainsi large, puisque, du processus de création à celui de la publication, il y est aussi question de sa diffusion dans le monde ; de sa réception dans le monde littéraire ou universitaire, en France comme à l’étranger ; des différentes traductions qui en ont été faites (comme par exemple, les deux titres anglo-saxons « The Outsider » et « The Strangers) ; de ses adaptations (par exemple le film réalisé par Luchino Visconti) ; et des influences qu’elle a eues (ainsi la chanson « Killing an arab » chanté par The Cure). Un tour d’horizons pluriel et enrichi d’extraits de correspondances, de critiques, d’articles de presse, etc..

L’approche de cet ouvrage est aisée, avec une familiarité du récit qui le rapproche d’une fiction et le rend très facile à lire. Le style est d’ailleurs plutôt accrocheur. Malgré tout, il y a quelques inégalités dans le traitement de certaines parties, plus superficielles. Notamment durant la Seconde Guerre Mondiale, où un peu de profondeur historique aurait pu être mieux apprécié qu’une description un peu sommaire du régime de Vichy, par exemple. Un contexte de l’édition dans cette époque où la censure et la propagande étaient de mise était un sujet évident, passionnant, mais qui aurait pu être encore plus finement approfondi.

En revanche, d’autres parties sont passionnantes. Par exemple, celles consacrées au travail d’Albert Camus comme journaliste, qui révèlent un peu plus sa personnalité, son humanisme, les sujets qui l’inspirent ou le révoltent, l’actualité dans laquelle il vivait et ses combats. Les échanges également sur son œuvre, lorsqu’il travaille sur L’Etranger, avec ses mentors notamment sont une partie intéressante, notamment parce qu’elles donnent de clés de l’évolution de l’oeuvre, de la façon dont elle a été conçue, des ambitions littéraires d’Albert Camus d’un point de vue du style.

Tout le travail de recherche d’Alice Kaplan et sa passion pour son sujet se ressentent dans l’œuvre et dans son écriture. Nul doute que son implication a fortement contribué au passionnant récit qu’elle nous propose de lire. La façon dont elle parvient à retranscrire à la fois la vie de l’auteur et les différents contextes historiques durant lesquels il a écrit L’Etranger met en exergue les questionnements qui sont posés dans le livre. Le premier, moteur de ce document : à quel moment précis naît une œuvre ? De quoi naît-il ? Mais aussi : comment se construit un chef d’œuvre ? comment est-il reçu en France ? à l’étranger ? Existe-t-il une grille de lecture unique et universelle ?

Puisqu’il s’intéresse avant tout à une œuvre, En quête de l’Etranger reste encore incomplet quant à la production littéraire et (d’avantage encore) philosophique d’Albert Camus, même si quelques pistes sont proposées. On aurait  également voulu que soit encore plus développée l’analyse de l’œuvre en elle-même et dans la bibliographie de l’auteur – et pas seulement sa genèse, sa portée ou les interprétations différentes qui en ont résulté. En quête de l’Etranger reste malgré tout un ouvrage passionnant, écrit avec habileté et fluidité, qui est très bien documenté. Alice Kaplan laisse d’ailleurs une bibliographie enrichie de commentaires et de nombreuses notes de bas de page, qui complète parfaitement son essai. A lire.


Extraits :

« Sa facilité d’écriture est illusoire, car l’attrait de L’Etranger est si puissant qu’il exige une concentration et des efforts constants qui s’avèrent éreintants. Jamais encore, dans sa vie de jeune écrivain, il n’a eu le sentiment qu’un livre était ainsi « tout tracé » en lui. Par rapport à ses autres livres écrits dans les années 1930 – L’Envers et l’Endroit, Noces et La Mort heureuse -, L’Etranger n’est pas un livre que Camus a écrit sur lui-même, mais un livre qu’il a trouvé en lui. Cette idée d’une oeuvre de fiction qui se trouverait à l’intérieur du créateur, attendant d’être découverte, est un élément clé du crédo moderniste en général et de la poétique de Camus en particulier. Proust, si différent de Camus à bien des égards, décrit cette même idée avec une grande clarté dans Le Temps retrouvé, quand il soutient qu’une oeuvre d’art n’est pas une expression de la vie de son auteur, mais quelque chose de plus profond qui attend d’être découvert : « Le livre aux caractères figurés, non tracés par nous, est notre seul livre. »« 

Extrait d’une correspondance d’Albert Camus à Jean Grenier : « Je n’ai pas tellement de choses pures dans ma vie. Écrire est une de celles-là. Mais en même temps, j’ai assez d’expérience pour comprendre qu’il vaut mieux être un bon bourgeois qu’un mauvais intellectuel ou un médiocre écrivain. » 1938

« Une lutte sans trêve » : l’appel à la solidarité internationale d’Angela Davis

« Une lutte sans trêve » : l’appel à la solidarité internationale d’Angela Davis

Une lutte sans trêve
Recueil de discours et entretiens d’Angela Davis
Textes assemblés par Frank Barat
Traduit de l’anglais par Frédérique Popet
Publié aux éditions La Fabrique, 2016
184p, 15€ PF broché

Sur le site de l’éditeur


LES BONNES SURPRISES


Résumé : « Quels sont les points communs entre l’industrie militaro-carcérale américaine, l’apartheid en Israël-Palestine, les mobilisations de Ferguson, Tahrir et Taksim ? Qu’est-ce que l’expérience des Black Panthers et du féminisme noir nous dit des rapports actuels entre les oppressions spécifiques et l’impérialisme ?Témoin et actrice de luttes de libération pendant plus d’un demi-siècle, Angela Davis s’exprime ici sur l’articulation de ces différents combats, pour une nouvelle génération saisie par l’urgence de la solidarité internationale. »


Quelques mots sur Angela Davis

Née en 1944 en Alabama (Etats-Unis), Angela Davis est marquée dès sa jeunesse par le racisme, la ségrégation raciale et les violences commises envers les noirs. Entourée de parents enseignants et militants, membres de la NAACP, elle développe ainsi très tôt une conscience politique forte.

Elle quitte rapidement Birmingham pour entamer ses études secondaires à New York dans l’école privée, Elisabeth-Irwin, où elle est introduite au socialisme et par la suite au mouvement militant Advance. Elle participe aux mouvements de soutien pour le mouvement des droits civiques au début des années 60.

Angela Davis poursuit ensuite des études de littérature et philosophie française contemporaine. Elle aura par ailleurs l’occasion d’aller étudier en France avant de se rendre ensuite en Allemagne, à Francfort en 1965, où elle continuera sa formation universitaire. Elle ne cessera pas d’être militante, cette fois contre l’intervention militaire des Etats-Unis au Vietnam.

Elle retourne ensuite aux Etats-Unis, où elle obtient son diplôme en 1968 et où elle commence à enseigner à l’université de Californie, à Los Angeles. C’est cette même année qu’elle intègre le Black Panther Party ainsi que le parti communiste, ce qui lui vaudra d’être surveillée par le FBI et d’être renvoyée un an après de son poste d’enseignante.

En 1970, elle devient la troisième femme la plus recherchée du FBI. Alors qu’elle participe au comité de soutien aux Frères de Soledad, elle est accusée d’avoir participé à une prise d’otages où plusieurs prisonniers et un juge mourront. Elle est alors obligée de fuir à travers les Etats-Unis, dans un contexte où le gouvernement et le FBI font la chasse au parti communiste, aux Black Panthers, et en pleine guerre froide. Elle finit par être arrêtée et emprisonnée pendant seize mois avant d’être jugée et déclarée non coupable. Son arrestation va par ailleurs déclencher un soutien considérable à travers tous les Etats-Unis et dans le monde entier.

En 1972, elle est ainsi libérée et reprend aussitôt son combat, publiant une autobiographie en 1974 mais également de nombreux essais féministes et antiracistes, des recueils de ses discours engagés contre les injustices, les discriminations, les guerres, l’industrie carcérale et la peine de mort, le sexisme, l’apartheid palestinien, la guerre en Irak, etc.

En 1980 et en 1984, Angela Davis se présente aux élections présidentielles au sein du parti communiste. Depuis, elle enseigne « L’histoire de la prise de conscience » à l’Université de Californie, à Santa Cruz.


Sommaire

  1. Un long chemin vers la liberté – Entretien par Frank Barat, 2014
  2. Au-delà de Ferguson – Entretien par Frank Barat, 2014
  3. Le complexe industrialo-carcéral – Discours, université SOAS à Londres, 2013
  4. Ruptures et discontinuités – Discours, Birkbeck College à Londres, 2013
  5. Le Truth Telling Project : sur la violence en Amérique – Discours, Saint-Louis au Missouri, 2015
  6. Féminisme et lutte anti-carcérales : théories et pratiques pour le XXIe siècle – Discours, université de Chicago lors de la conférence « Center for the study of race, politics and culture », en collaboration avec le Center for the Study of Gender and Sexuality, 2013
  7. Libération noire : des années 1960 à l’ère Obama – Discours, Davidson College en Caroline du Nord, 2013
  8. Solidarités transnationales – Discours, Université du Bosphore à Istanbul, 2015
  9. De Ferguson à Paris, marchons pour la dignité ! – Tribune publiée sur Médiapart à l’occasion des dix ans du Parti des indigènes de la république et de la marche contre les violences policières menées par un collectif de femmes non blanches à Paris, 2015

Mon avis général

Pour qui n’a pas l’occasion d’assister à ses conférences et discours, avoir l’opportunité d’en lire la retranscription (et ici, la traduction) est une chance de découvrir la vivacité et l’intelligence des propos d’Angela Davis. C’est ainsi avoir la possibilité de réfléchir et de débattre sur des sujets de nos sociétés aussi sensibles, actuels et problématiques, divers mais aussi étroitement liés. Et de se rappeler qu’il est en effet bien trop tôt pour envisager certaines luttes comme achevées, « passées ». Un des axes majeurs de cette anthologie, c’est notamment la continuité des luttes, qu’on ne doit pas étouffer dans des parenthèses historiques. Que les acquis, qu’on parle des droits des femmes ou des droits civiques, le droit au mariage pour la communauté LGBT (entre autres), ne sont pas établis et restent menacés. Aujourd’hui autant voire plus encore qu’hier.
L’actualité ne fait que renforcer la pertinence de ses discours, de ses appels incessants à poursuivre les luttes et à ne pas oublier qu’elles sont plurielles et intersectionnelles.

C’est cette intersectionnalité qui donne l’unité de ce recueil, montrant à quel point il n’est plus possible de considérer d’un seul angle les problèmes de nos sociétés. Angela Davis ne se contente pas simplement de souligner les interconnexions de ces luttes, mais elle rappelle l’importance de créer des liens entre ces différentes réalités (comme le parallèle entre l’apartheid en Afrique du Sud et la ségrégation aux Etats-Unis). Elle invite à y réfléchir communément sans les assimiler à une seule réalité homogène et complexe, mais de les considérer avec un champ de vision plus large de par les relations parfois structurelles qui les rapprochent. D’autant plus que les mobilisations militantes ne sont pas à considérer comme des phénomènes immédiats, répondant seulement à une actualité, mais comme la continuité justement des luttes contre des injustices qui perdurent encore aujourd’hui (à écouter la présentationde l’anthologie par la libraire de L’autre rive, Aurélie Jardel, dans l’émission « Le temps des libraires » sur France Culture*) .

C’est un recueil riche et passionnant dans lequel Angela Davis ne diabolise jamais mais dénonce des pratiques. Elle analyse par exemple les constructions historiques du racisme dans la société américaine, revenant sur la période esclavagiste, la ségrégation, le mouvement pour les droits civiques, l’émergence du mouvement Black Live Matters, les fondements du Black Panthers Party, etc.

Je vous invite également à lire l’excellent article du magazine culturel Diacritik* à propos de ce recueil, qui développe entre autre la critique portée par Angéla Davis envers le capitalisme, qui va au-delà du système économique, mais s’intéresse plutôt à l’individualisation de nos sociétés néolibérales au regard du collectif. C’est-à-dire du sens commun comme de l’action collective totalement inhibée par la conviction de chacun de son impuissance face au monde qu’il ne construit plus mais vit comme un « destin qu’il subit« .

« Une lutte sans trêve » n’est pas uniquement un recueil d’entretiens et de discours passionnants, c’est un livre très actuel qui devient de plus en plus indispensable de nos jours. C’est un appel au réveil de notre conscience aussi individuelle que collective. Les luttes sont multiples, interconnectées, et perpétuelles – et pour tous ceux qui ont contribué à l’amélioration du monde dans lequel on vit, il est essentiel que nous continuions à faire persévérer le combat qu’ils ont initiés et menés, afin que celui-ci ne soit jamais vain.


Extraits :

« Nous devons sortir d’une approche identitaire trop étroite si nous voulons encourager les franges progressistes à accepter tous ces combats comme les leurs. Pour ce qui est des luttes féministes, c’est aux hommes qu’il revient principalement de faire des efforts. Je vois le féminisme non pas comme un courant de pensée fondé sur notre corps sexué, mais plutôt comme une approche théorique, une façon de conceptualiser les choses, une méthodologie qui permet d’orienter stratégiquement nos luttes. Ce qui veut dire que le féminisme n’appartient à personne en particulier. Le féminisme n’est pas monolithique. (…) Je ne pense pas pour autant que les femmes doivent inviter les hommes à participer à leurs combats. Il s’agit plutôt d’encourager une certaine prise de conscience afin que les hommes les plus progressistes sachent qu’il est de leur responsabilité de rallier d’autres hommes à la cause féministe. »
Extrait de l’entretien « Au-delà de Ferguson » par Frank Barat, 2014

« Pour conclure, il s’agit de militer pour une transformation sociale, il y a un principe qu’il convient de garder à l’esprit ; ce principe a été érigé par Martin Luther King, et devrait être le mot d’ordre de tous nos mouvements : « La justice est indivisible. Une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier. » »
Extrait du discours « Libération noire : des années 1960 à l’ère Obama »


*Crédits


En découvrir d’avantage :

Milk and honey de Rupi Kaur

Milk and honey de Rupi Kaur

Milk and honey
Ecrit par Rupi Kaur
Publié chez les éditions Andrews McMeel, 2014
Disponible en anglais uniquement
Poésie, prose
8,39€ broché, 7,97€ numérique
208p


LES BONNES SURPRISES


Résumé :
« this is the journey of
surviving through poetry

this is the blood sweet tears
of twenty-one years
in your hands
this is
the hurting
the loving
the breaking
the healing »

Je suis généralement peu sensible à la poésie. Comme pour la sculpture, je suis parfois impressionnée par le travail, sans toutefois réellement goûter au plaisir de leur beauté. Cela peut être une question de goût, de sensibilité, qui rend très difficile de juger. Voici donc un avis tout personnel, car je crois avoir trouvé une œuvre qui a fait mouche : milk and honey de rupi kaur a été l’occasion d’une véritable pause.

Succincte, percutante, la prose de rupi kaur frappe juste. Répartie en quatre chapitres, la blessure, l’amour, la rupture, la guérison, c’est un chemin, un cercle, une voie à double sens, des petites routes, quelques voies rapides mais jamais d’autoroute. Une page de quatre vers ne signifie pas quelques secondes avant la prochaine. Chacune se savoure au rythme des percussions que chaque prose fait résonner en nous. Nous sommes l’instrument de ce texte qui entre en résonance et nous parle avec une facilité, crée une sorte d’intimité soudaine à laquelle on ne s’attend pas à trouver.

Quatre chapitres dans lesquels on peut aisément se retrouver, ou une amie, ou un proche. Ce sont des petites vérités qui laissent à réfléchir, que l’on s’y retrouve ou non. Un livre très court mais qui peut être l’occasion parfaite de prendre son temps, de laisser les mots s’imprégner, tout doucement, et provoquer en nous quelque chose. Un émoi, une connivence, un accord, un réconfort ou même une dissonance.

Quelques pages sont illustrées. A côté, au-dessus, en-dessous, ou parfois au travers ou avec le texte. Une mise en abyme pleine de sens qui ne charge pas inutilement le texte, quand bien même celui-ci pouvait se porter lui-même. Il faut bien le dire : les quelques traits finement dessinés à la pointe d’un stylo noir sont réalisés avec précision et parcimonie, faisant ainsi parfaitement écho à la plume de l’auteur. Il suffit de peu de mots ou de traits pour en dire énormément, rupi kaur le prouve.

milk and honey fait du bien. C’est une consolation et un cadeau qu’on se fait. C’est un livre à offrir. Un livre qu’on peut aisément laisser sur son chevet et y revenir autant de fois que nécessaire, autant de fois qu’on le souhaite. Quand on veut se faire du bien. Quand on veut se réconforter. Quand on a passé une bonne journée. Quand on veut et comme on le veut.


Extraits :

« people go
but how
they left
always stays »

« loneliness is a sign you are in desperate need of yourself »

« for you to see beauty here
does not mean
there is beauty in me
it means there is beauty rooted
so deep within you
you can’t help but
see it everywhere »

Petit Pays de Gaël Faye

Petit Pays de Gaël Faye

Petit Pays
Ecrit par Gaël Faye
Publié aux éditions Grasset, 2016
Roman, Burundi, Guerre Civile
18€ broché, 12,99€ en numérique
224p
Extrait disponible sur le site de l’éditeur


LES BONNES SURPRISES


Résumé :
« En 1992, Gabriel, dix ans, vit au Burundi avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise et sa petite sœur, Ana, dans un confortable quartier d’expatriés. Gabriel passe le plus clair de son temps avec ses copains, une joyeuse bande occupée à faire les quatre cents coups. Un quotidien paisible, une enfance douce qui vont se disloquer en même temps que ce « petit pays » d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire. Gabriel voit avec inquiétude ses parents se séparer, puis la guerre civile se profiler, suivie du drame rwandais. Le quartier est bouleversé. Par vagues successives, la violence l’envahit, l’imprègne, et tout bascule. Gabriel se croyait un enfant, il va se découvrir métis, Tutsi, Français… »

Je parlais précédemment du simili biopic qu’est Maintenant ou jamais de Joseph O’Connor, je vous présente à présent une simili autobiographie, quoi que très inspirée de l’enfance de l’auteur. Si Gabriel n’est pas tout à fait Gaël Faye, peut-être que son enfance lui ressemble assez pour expliquer une telle authenticité dans ce récit poignant et passionnant.

Il n’est pas facile d’écrire sur l’enfance, surtout avec une narration à la première personne, et quand on ne parle pas directement de soi-même. Il faut savoir éviter tous les écueils que risque un tel exercice. Il ne faut ni trop exacerber l’enfance ni être trop modeste. Un enfant n’est pas un enfant inventé par l’adulte, même quand il s’agit de soi-même. Le dilemme est similaire à celui qu’on peut ressentir quand on s’adresse à un enfant : il ne sert à rien de le prendre pour un idiot ou de s’attendre à ce qu’il comprenne tout, c’est-à-dire avec le prisme d’un adulte. Bref, il est important de trouver l’entre-deux pour rendre son personnage réel.

Gaël Faye n’est pas tombé dans le piège ; il a su l’éviter en n’inventant pas Gabriel, l’enfant, mais Gabriel, l’adulte qui se rappelle des épisodes de son enfance. Une astuce bien connue et utilisée, qui fait encore une fois ses preuves. Le narrateur revient sur une période charnière, que l’on comprend être un tournant capital de sa vie : le moment où sa jeunesse a chamboulé et où il a laissé son voile d’innocence pour finalement devenir un adolescent éveillé face à la réalité du monde qui l’entoure.

Ainsi, l’auteur a tout le loisir de raconter les souvenirs doux, chaleureux, de sa vie en famille, de sa bande d’amis qu’il croyait alors inséparables, de ses rêves d’enfants, de sa vision d’un monde à deux facettes. Car dès les premières pages, sa curiosité laisse entrevoir certaines fissures sociales qui présagent les événements qui vont frapper son pays, ses amis, sa famille et son quotidien. Et puis, il en vient aux mutations politiques, les premières élections, le coup d’état, la guerre civile, les massacres. Et la violence qui, soudain, le pousse à grandir.

A la fois français, tutsi, rwandais, natif du Burundi, Gabriel est un enfant du monde dans un pays qui se déchire. Le narrateur nous fait ressentir son désarroi face à la mutation brutale, incompréhensible, qui se produit dans son entourage et en lui-même. Le roman ne se divise pas vraiment en deux, quand bien même la différence est saisissante. L’auteur amène le changement de façon progressive et brutale, rendant sensible l’horreur de la guerre.

Gaël Faye nous offre ainsi un premier roman marquant, habile et prometteur. Son texte dévoile la sensibilité de sa plume, à la fois romanesque et terre à terre. Malgré les sujets graves, la lecture n’a pas été difficile ou lourde. Pas de dramatisation, ce qui est plutôt bienvenu, surtout quand la réalité parle d’elle-même. Petit Pays est à la fois une ode et une espérance, un témoignage fort et passionnant de l’Histoire, de celle qu’on (que je) connaît moins.

Joli texte qui a toute sa place dans les prix auxquels il concourt. Bonne chance.


Extraits :

« L’enfance m’a laissé des marques dont je ne sais que faire. Dans les bons jours, je me dis que c’est là que je puise ma force et ma sensibilité. Quand je suis au fond de ma bouteille vide, j’y vois la cause de mon inadaptation au monde. »

« Puis je revenais aussitôt m’enfoncer dans le bunker de mon imaginaire. Dans mon lit, au fond de mes histoires, je cherchais d’autres réels plus supportables, et les livres, mes amis, repeignaient mes journées de lumière. »

« Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. »

Maintenant ou jamais de Joseph O’Connor

Maintenant ou jamais de Joseph O’Connor

Maintenant ou jamais
Ecrit par Joseph O’Connor
Publié par Phébus, 2016
Contemporain, Musique
23€, 384p


LES BONNES SURPRISES


Résumé :
« Robbie et Fran se rencontrent au début des années 80 dans les couloirs d’une université de la périphérie londonienne. De leur amitié naît l’idée d’un groupe que rejoignent rapidement les jumeaux Sean et Trez, The Ships in the Night. Portés par les excentricités de Fran, un tube planétaire et une tournée mythique en 1986, leur trajectoire météorique marquera l’histoire de la musique populaire de la décennie. »

grand-prix-des-lectrices-elle-2017

Décidément, il y a quelque chose dans la plume irlandaise, un je-ne-sais-quoi qui me parle, m’interpelle, m’attire sensiblement. J’ai vraiment aimé me plonger dans ce roman aux faux airs de biopic si bien rodés que j’ai un instant cru que le groupe de musique existait. C’est un roman complet et fort, fort, fort bien écrit. En quelques mots, une très chouette découverte de ce Grand Prix des Lectrices Elle 2017 et de cette année 2016 !

Maintenant ou jamais est écrit à la première personne. Robert, le guitariste, est aux commandes du récit. Comme toute autobiographie, c’est un mélange, entre l’ordre sage des souvenirs et les digressions sempiternelles. Il y a la vivacité de ces souvenirs : de l’enfance, de la famille, de la vie estudiantine, de l’apprentissage, de la colocation, des premiers pas sur scène, dehors à l’improviste ou dans une salle de concert. Et il y a la prise de recul, forcément subjective, autant que l’implication personnelle et les émotions continuent à la nuancer.

L’étonnant réalisme de ce roman vient donc de l’humanité qu’on perçoit de Robert, à travers ses qualités et ses défauts, ses obsessions et ses déceptions, ses liens affectifs et son caractère. Au regard de la quatrième de couverture comme du roman lui-même, on pourrait croire qu’il traite d’une de ces relations obsessionnelles, descendantes, où tout l’univers d’une personne – Robert – n’est tournée que sur une autre, forcément original et exceptionnel, qui seul peut se comprendre – Fran. Pourtant, ce serait à la fois réducteur et erroné. C’est un roman étrangement trompeur de ce point de vue. Car c’est bien de la psychologie de Robert et celle qu’il perçoit et comprend, à travers le prisme de son regard, dont il est question. Les autres n’existent que parce qu’il leur donne forme, et c’est cette existence qu’il rend presque tangible qui nous fait douter de la véracité de ce groupe.

Que ce soit Robert lui-même, Fran, Sean et Trez, même si à une moindre mesure, tous marquent le roman de leurs personnalités – comme certaines rencontres marquent une personne à vie. Maintenant ou jamais, c’est le récit de quatre jeunes qui se donnent entièrement à leur passion commune. Quatre passionnés lancés à l’assaut de la gloire, de la popularité et de la musique, prêt à en découdre de tout, peu importe les obstacles, la précarité, les coups bas, le manque de soutien et les critiques. C’est le revers d’une pugnacité peu commune qui les pousse à vivre leur rêve coûte que coûte.

Maintenant ou jamais, c’est aussi un roman qui restitue les années 80 comme je ne l’ai jamais connue mais comme je peux aisément me l’imaginer. Joseph O’Connor ne s’épargne aucune référence, mais va plus loin encore : c’est l’esprit, la musique, le tempo, la folie, la jeunesse, l’ambiance et plus encore, dont il parfume son roman qui nous fait saliver. J’ai eu envie d’écouter et de lire en même temps, avec cette joie gourmande de découvertes musicales.

Si ça, ce n’est pas un signe que j’ai aimé !


Extraits :

« Il devenait un peu entreprenant. Me lançait ce fameux sourire. Ah, les hommes. Pourquoi le cacher ? Une ou deux fois, nous avons échangé un baiser. Je n’ai aucun regret. Il embrassait de manière sensationnelle. Ses talents étaient nombreux et divers. Mais ces moments, si agréables qu’ils soient, m’ont surtout permis de découvrir que l’amour qui ose dire son nom, et qui en général ne sait pas se taire, était vraiment celui qui me convenait. »

« Mais à l’époque, on voyait les choses différemment, ou du moins on faisait semblant. Croyant dur comme fer au mythe de l’amateur, faux évangile de la musique populaire depuis 1956, Fran et moi on avait tendance à afficher une certaine supériorité (…) envers ceux qui savaient ce qu’était une clé d’ut. C’est comme ça qu’on a réussi à quel point on était cons. L’accord de septième mineure constitue la deuxième espèce de l’accord de quatre notes, de Palestrina jusqu’au dubstep, et cela perdura longtemps après que nous ne serons plus là, parce qu’il en est ainsi depuis des siècles. (…) Vous ne laisseriez pas une chirurgienne qui se targue de ne pas faire la différence entre un scalpel et une hache vous opérer pour vous retirer un rein. Il n’y a que dans le domaine des arts qu’on considère l’ignorance comme une forme de qualification. C’est le plus grand snobisme que j’ai jamais rencontré. »

« J’ai dansé avec Chrissie Hynde des Pretenders, et avec Debbie Harry. Dans des boîtes à New York, San Francisco, Barcelone, Tokyo, je me suis démené des nuits entières avec Trez. Mais si saint Pierre me demandait de dire quelle fut la plus belle danse de ma vie, je répondrais sans hésiter.
Ce fut à l’hôpital St Thomas de Londres. En avril 2012. En chemise de nuit. Dans l’obscurité.»

Jésus Contre Hitler de Neil Jomunsi

Jésus Contre Hitler de Neil Jomunsi

Après deux sélections de livres reçus dans le cadre du Grand Prix des Lectrices ELLE, auquel j’ai le plaisir de participer cette année, j’ai quand même été ravie de pouvoir faire une pause et aller piocher dans ma bibliothèque une de mes trouvailles. Avec un titre pareil, celui-ci me faisait de l’œil depuis un moment et qu’est-ce que ça m’a fait du bien. C’est complètement déluré mais c’est toujours très bon, et surtout très, très drôle !

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L’heure de plomb de Bruce Holbert

L’heure de plomb de Bruce Holbert

Prix du roman fnac 2016

Cela fait longtemps que, à force de regarder les vidéos du vidéaste « Le Rouquin Bouquinne », j’ai eu envie de découvrir les éditions Gallmeister, spécialistes de la littérature américaine. Forte d’un catalogue riche, j’avais hâte de tenter et j’ai donc été plus qu’heureuse de trouver parmi les réceptions pour la Fnac, L’heure de plomb de Bruce Holbert. La quatrième de couverture donnait du rêve, et j’y ai plongé avec beaucoup de plaisir. Pas forcément le coup de cœur auquel j’aurais pu m’attendre, mais dans tous les cas une très bonne lecture qui est à découvrir.

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