Amorostasia – Cyril Bonin

amorostasiaAmorostasia
Scénarisé et dessiné par Cyril Bonin
Série terminée en 2 tomes
Publiée par Futuropolis, 2013
Anticipation, Drame


 Scénario
« Tomber amoureux nuit gravement à la santé ! Comme si les relations amoureuses n’étaient pas assez compliquées, une nouvelle épidémie est apparue : l’Amorostasie. Vieux couples comme jeunes tourtereaux, si vous êtes amoureux vous êtes immédiatement plongés dans un état catatonique… »


 Note globale :

7/10


Voilà une bande dessinée que j’avais envie de vous présenter : de l’anticipation au drame romantique, Amorostasia intrigue de par son synopsis. Et si l’amour était non seulement viral mais également nocif ? Une épidémie se déclenche à travers un fait divers étrange, difficile à croire : un couple se fige soudain. Un canular ? Très vite, la population parisienne s’inquiète car l’épidémie se répand sur toute la ville, touche la France et finit même par franchir les frontières. L’alarme est sonnée : l’amour est condamné.

amorostasia extrait 2

Ce synopsis étonne de par l’étonnement qu’il provoque : aussi intriguant que soit son sujet, n’est-il pas plus commun que de parler et de réfléchir sur l’amour ? Nul besoin de rappeler la quantité d’encre coulée en son nom, il n’en reste pas moins surprenant de constater de quelle façon son renversement attire l’attention. Cyril Bonin ne refait pas le monde avec cette bande dessinée, mais il est intéressant de suivre le regard de son héroïne, une journaliste en plein cœur de Paris, soudain plongée dans un monde hostile à son égard – comme à beaucoup d’autres.

A travers son récit, le dessinateur s’interroge sur l’être aimé, la teneur du sentiment amoureux. Car il ne s’agit pas d’amour familial, d’amour fraternel, d’amour tendre mais bien de l’alchimie provoquée par les foudres de la passion – mais après tout, la question se pose : au fond, c’est quoi l’amour ? Et quoi de mieux pour cela qu’une épidémie dont il serait le déclencheur ?

De la curiosité, on transite cependant rapidement à la peur panique. Le gouvernement, aussi désemparé que ceux qu’il dirige, tente de réagir et on sombre rapidement dans la paranoïa. Tout, dans les gestes et le regard, devient « l’objet d’interprétation fantasmagorique » comme le dit si bien la quatrième de couverture. On se méfie de tout et de tout le monde. Les mesures de sécurité sont aussi expéditives que drastiques : très vite, ce sont les femmes qui sont accusées. Celles qui sont jugées belles, et donc forcément séductrices, sont condamnées à porter un brassard surmonté d’un cœur afin de prévenir du danger qu’elles représentent.

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Olga Politoff, journaliste à Paris, en fait par ailleurs les frais : alors qu’elle couvrait les mouvements d’exode urbain massifs dans les gares parisiennes, son collègue se fige devant elle. La panique se répand et c’est elle que les gens pointent du doigt. Suite à cela, elle porte à son tour le brassard, se voit congédiée de son poste et est fuie de toute part.

Le premier tome relate ainsi les premiers événements et la montée en puissance de cette paranoïa massive et qui n’atteint pas que la population, comme le prouvent les mesures extrêmes prises par le gouvernement. Nous les suivons à travers le regard avisé d’Olga Politoff. C’est d’ailleurs par elle que l’on s’interroge sur ce qu’est l’amour, tandis qu’elle s’étonne de ne pas se figer avec son fiancé. Et c’est ainsi que les sentiments des gens vis-à-vis de ce virus va par la suite devenir ambivalent. La radicalité de ses conséquences provoque bien sûr l’effroi : plonger dans un état catatonique n’a rien d’attrayant, bien au contraire. Mais en même temps, qui n’a pas un jour rêvé d’avoir la preuve de son amour ? de sentir sa tangibilité et être assuré de la réciprocité de ses sentiments ?

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Et si, c’était ça, en fait, le véritable bonheur d’être aimé ? Si le premier tome était une montée en puissance de la tension dans cette atmosphère malsaine de paranoïa, le second tome permet d’aborder le thème d’une autre manière. Le virus frappe toujours mais la population s’y est accoutumée. Les mesures prises par le gouvernement sont néanmoins toujours aussi drastiques : l’amour est prohibé de la production culturelle, les établissements publics ne sont plus mixtes, les pièces d’art susceptibles de provoquer l’émoi interdites au public… Tout est fait pour empêcher les gens de tomber amoureux.

Les laboratoires du monde entier sont en pleine course pour trouver le remède contre le virus. Des médicaments sont d’ailleurs distribués à la population afin d’annihiler tout sentiment amoureux et anticiper ainsi de nouvelles victimes. Il devient même obligatoire pour tous ceux souhaitant utiliser les transports publics ou même travailler.

D’une certaine façon, ce second tome continue à traiter son thème cette fois dans une ambiance totalitaire, conséquence directe de la paranoïa du premier volet. Des mouvements de résistance s’y forment : les gens se réunissent en cachette pour regarder des films à l’eau de rose, pour admirer des sculptures au Louvre ou pour se réunir dans un bar dans l’ombre de la nuit. Toujours à travers le regard d’Olga, malgré tout changé depuis le premier tome, nous suivons cette fois l’ambivalence dont je parlais plus haut des opinions sur la maladie. D’abord crainte, elle apparaît à présent comme une sorte d’effluve de liberté dont les gens se voient ainsi privés : celui d’aimer – et pas seulement.

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Cyril Bonin offre ainsi deux volumes très complémentaires qui aborderont différents aspects de son thème, d’ailleurs très bien traité. Toutefois, je regrette que tout en portant une réflexion très intéressante sur l’amour, la paranoïa faisant suite à un virus inconnu, le totalitarisme qui en découle, celle-ci soit un peu incomplète. Je ne saurais précisément dire ce qu’il manque, mais tout en lisant avec plaisir Amorostasia, il me semblait qu’il aurait fallu l’approfondir encore plus : développer les formes qu’a pris la paranoïa dans les premières phases de l’apparition du virus et d’y opposer une critique plus virulente ; de développer véritablement en quoi la privation de libertés fondamentales, comme le droit d’aimer, d’expression, de se regrouper, etc., font de ces gouvernements des régimes totalitaires… Il me semble également que n’est pas non plus développé le fait que l’amour n’est pas uniquement hétérosexuel.

Il me reste encore à relever l’évolution du trait de Cyril Bonin à travers ces deux bandes dessinées. Si j’avais apprécié le réalisme de ceux-ci dans le premier tome, j’avais toutefois moins aimé la disproportion des personnages au niveau de leur cou qui était trop long. Ce n’est plus le cas dans le second tome et on peut véritablement apprécier la maîtrise du dessinateur de son trait – un point très positif qui mérite d’être souligné.

Ainsi, Amorostasia est une courte bande dessinée que je recommanderai à quiconque apprécie les histoires d’anticipation. Tout en partant d’un événement fantastique (pourrait-on dire ?), c’est finalement une œuvre très actuelle que propose son auteur. Ses réflexions sont universelles et parleront à tout le monde, rendant cette bande dessinée, d’ailleurs très fluide, accessible à tous.

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