Adrastée #1 – Mathieu Bablet

adrastée 1Adrastée #1
Dessinée par Mathieu Bablet
Publiée par Ankama, 2013
Légende, mythologie, drame


 Après avoir passé 1000 ans sur son trône de pierre à méditer sur sa condition d’immortel, un homme, ancien roi d’hyperborée, part vers le Mont Olympe. Après avoir vu disparaître les siens et son peuple, au fil d’une vie qui n’a que trop duré, il s’est enfin décidé à trouver les Dieux pour les questionner quant à son étrange nature. Pourquoi lui ? Comment mourir ? Peut-il encore retrouver celle qu’il a aimée ?


 Note globale :

7/10


Ce que j’ai préféré ? Le dessin, sans hésiter. Les couleurs, le style du dessinateur en général : son univers et l’ambiance de sa bédé. Le tout s’harmonise avec une histoire très sympathique, même si pas excessivement originale. Certes, c’est finalement assez « simple » d’apparence, mais est-ce réellement un défaut ? Un poil de complexité aurait sans doute rendu la bédé excellente, mais les thèmes qu’elle aborde ne sont pas moins intéressants. Cerise sur le gâteau ? On parle de mythologie.

Certes, ce n’est pas si nouveau – on en aura vu des adaptations des mythologies, et de la grecque encore plus ! Et pourtant, les magnifiques perspectives de Matthieu Bablet nous emporte dans son univers comme une fenêtre ouverte sur un monde appétissant. Son interprétation des physionomies m’a charmée, et j’ai été ravie de pouvoir me reporter au glossaire des créatures pour me rappeler à qui elles faisaient référence.

Tome 1 extrait 1Dans cette histoire, est abordée la question de l’immortalité. Peut-elle être vue comme un don du ciel ? Qui n’est pas tenté de prolonger l’expérience de la vie sur Terre, après tout ? Mais n’est-elle pas en réalité une certaine forme de mort, dès lors que les années passant, les éléments autour de vous changent, la vie passe et vos souvenirs, irrévocablement, s’effacent ?

Car immortel, le roi, notre héros, ne souffre pas moins des affres du temps. Et ce thème-là plus que tout autre me plaît. L’homme et son rapport au temps est un débat passionnant. Quittant son royaume déserté de toute vie, il espère retrouver la chaleur humaine auprès des hommes. Et se faisant, il cherche également à se rappeler. Se souvenir. De lui, de son enfance, de son passé, de son royaume. De la vie, finalement. De son existence.

On comprend très rapidement que du haut de son pouvoir, il n’en reste pas moins impuissant. Impuissant face à ceux qu’il a pu aimer et dont la vie les a quittés, le plongeant dans un profond désespoir, qui chez lui, n’a pas de fin. Son royaume laissé à l’abandon s’est consumé et il ne lui reste plus rien de son passé – le condamnant à une quête sans fin.

Assurément, sa présence au sein des hommes ne passera pas inaperçue. L’idée qu’un homme ne puisse mourir attise toutes les convoitises, et avec elles, les pulsions destructrices qui poussent les hommes belliqueux à se faire la guerre. Et toute l’impuissance du roi vient que, tout étant la cause des conflits, des haines, des peurs, des envies de ceux qui l’entourent, il ne semble rien contrôler. Au fil du tome, il ne fait finalement qu’avancer, toujours. Il file à travers son royaume décimé, par les portes qui le séparent de celui des hommes, il traverse la ville sans mœurs et continue son périple sans jamais s’arrêter.

Et pourtant, autour de lui, tout semble se désoler. Il semble que le roi, condamné à vivre, est en réalité poursuivit par la mort. Partout sur son chemin, elle prédomine, conséquence inévitable du contraste qu’il provoque malgré lui. Avec la mort, s’accompagne évidemment la notion du temps, du rapport au temps, aux souvenirs et de la question qui se pose : qu’est-on, finalement, sans mémoire ? Existe-t-on encore lorsqu’on a arrêté de se souvenir ? Lorsque le passé a disparu, que le présent est intangible et le futur incertain ? La mort n’est-elle pas en réalité à la vie ce que l’ombre est à la lumière ? Et la mémoire, son registre – la preuve même de notre existence ?

Autant dire que ce sont des thèmes riches et passionnants, qui prennent une double ampleur ainsi situé dans un contexte mythologique.

Adrastée tome 1 paysage

Immortel, donc, mais pas tout puissant et certainement pas omniscient. Le héros semble même, quelque part, intangible, tant il se fond sans pour autant se confondre parmi les hommes. Comme un fantôme, il traverse les différents paysages à la recherche de quelque chose d’au moins aussi imprévisible et insaisissable que lui. Qu’importe où il se situe dans la case, toute la bédé est concentrique, tant les regards sont unanimement tournés vers lui. C’est comme si sans mémoire, il était également aveugle ; présent, il restait ancré dans son temps, un temps qu’il a d’ailleurs oublié, le rendant quelque part intemporel.

Il y a d’ailleurs de très beaux passages, et pas seulement visuels. J’aimerais vous citer celui-ci, que j’ai particulièrement aimé :

Le paysan : Je dis pas, il doit bien y avoir quelques inconvénients, comme perdre tous ceux qu’on aime, et…

Le roi : Et oublier qu’on les a perdus, et même connus…

« Parce qu’on a des fois du mal à se rappeler ce qu’on a mangé la veille, alors quand on parle d’événements qui se sont déroulés il y a des centaine d’années…. Au final, qu’est-ce qu’il te reste au bout de mille ans, à part un esprit dissout par le temps ?

« Non ! Pas forcément tes souvenirs, tes expériences, tu les as toujours en toi, puisqu’à cet instant, tu résultes de l’ensemble des choses que tu as vécues. (…)

« Alors peut-être qu’au fond peu importe ta mémoire puisqu’elle est destinée à disparaitre. Ce qui est primordial, c’est qu’elle ne te soit pas exclusive. Il faut raconter et partager. Comme ça, si ça ne t’appartient plus, ton histoire, ton savoir, ton expérience existent quand même au travers des autres, de l’impact que tu auras eu sur eux, et des souvenirs qu’ils auront de toi.

« Alors l’immortalité se vit à travers des autres. Qu’est-ce qui est important alors ? (…). »

Le roi est le reflet même de ce qui l’entoure : sa mémoire est pareille à la civilisation qu’il découvre : dépravée, gisant sur les vestiges d’une cité dont on imagine sa grandeur passée ; ravagée par la folie, l’excès et la perte d’une identité comme de tout repères.

adrastée tome 1 le roi

Malgré tout, il manque encore un peu de travail sur la bédé, notamment sur ces réflexions. Même ce passage cité n’est pas exempt de défaut et aurait mérité d’être harmonisé, approfondi, retravaillé – affiner ainsi la réflexion mais aussi peaufiner l’écriture des dialogues. Ça semble par moments un peu décousu, bien que cela fait ressentir les difficultés encore éprouvées par le roi et sa profonde réflexion qu’il mène à travers son pèlerinage. Malgré tout, il n’en reste pas moins que cela donne un aspect un peu maladroit à la bande dessinée, quand bien même elle n’en demeure pas moins intéressante.

Si la fin de ce premier tome nous donne bien envie de lire la suite, je n’en avais pas besoin pour être convaincue de me la procurer. J’ai vraiment été charmée par l’esthétique de la bédé, par les représentations des personnages de mythologie, par les perspectives du décor… Encore une fois, et je tiens vraiment à me répéter, son dessin mérite qu’on en parle. Gourmand, le trait de Mathieu Bablet donne vie à sa vision de ce monde mythologique, nous offrant ainsi la possibilité de nous immerger à notre tour dans son univers coloré et aux contrastes vraiment charmants.

Rien que pour le plaisir des yeux, je vous la recommande. 

A découvrir !


Note : Pour poursuivre votre lecture, je vous recommande de lire la chronique de M. Leroy qui apporte un bien meilleur éclaircissement de tous les enjeux de cette bédé et lui rend vraiment honneur. Il est vrai que m’attachant particulièrement à la question du rapport au temps, à la mémoire et à l’existence d’un seul individu, je n’ai pas clairement pas mentionné la mise en abyme de ces questions vis-à-vis non pas de l’homme mais de l’humanité. (La lire en cliquant ici !)

6 réflexions au sujet de « Adrastée #1 – Mathieu Bablet »

    1. Attention, ce n’est pas non plus mal écrit – je pense que c’est juste là où l’auteur aurait pu améliorer encore plus sa BD. ^^ Je voudrais pas lui donner une mauvaise image, car les thèmes sont quand même passionnants, et que beaucoup de choses se passent en dehors des quelques dialogues. ^^

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