Skip to content

Le monde, la chair et le diable – Ranald MacDougall

critique-le-monde-la-chair-et-le-diable-macdougall

Titre – Le monde, la chair et le diable (The world, the flesh and the devil)

Réalisateur – Ranald MacDougall

Année – 1959

Genre – Science fiction

Acteurs – Inger Stevens, Mel Ferrer et Harry Belafonte


Après un éboulement au fond d’une mine en Pennsylvanie, Ralph Burton attend des secours qui n’arrivent pas et finit par se libérer seul des décombres. De retour à la surface, il découvre que toute trace de vie humaine semble avoir disparu après le passage d’un nuage radioactif. En route pour New York, il traverse des avenues désertes, s’organise et récupère ce dont il a besoin dans les magasins, tirant derrière lui un chariot au pied des gratte-ciels abandonnés… Est-il vraiment le seul survivant de l’humanité ?


Note Globale :

10/10


Attention cette critique comporte beaucoup de spoilers.

J’ai peu vu de films post-apocalypses mais « Le monde, la chair et le diable » pourrait en devenir un de mes préférés. Ce que j’ai plus particulièrement aimé dans cette œuvre de R. MacDougall, c’est qu’il ne s’agit pas, finalement, du grand show « THE END OF THE WORLD » qu’on a l’habitude de voir : pas de sur-jeu, pas de surenchère musicale ou de scènes d’actions fulgurantes à en donner le tournis. Nous ne sommes pas entraînés dans une valse vertigineuse digne d’un survival games où vos nerfs sont mis à rude épreuve. Oui, mais…

film-le-monde-la-chair-et-le-diable7

Et pourtant, l’émotion est quand même là. Et c’est le sentiment angoissant de la solitude, de la décrépitude des villes et surtout de New York, dont on garde en tête des images fourmillantes de vie et d’activités pour ne plus être qu’un caillou surpeuplé de façades désertées, qui fait surgir l’angoisse. On est seuls, Ralph est seul. Plus rien n’existe en-dehors de cette minuscule âme qui, aux pieds des hauts buildings, s’écrase comme une ombre, unique vestige de vie. Les plans de la ville sont impressionnants, le désert humain auquel on ne voudrait pas croire, tout comme Ralph Burton qui appelle ses congénères avec la force du désespoir et à la fois de l’incrédulité. Comment, en l’espace de quelques jours, tout son univers a-t-il pu si radicalement changé ?

Peut-être le seul vrai défaut du film serait dans la faiblesse de ses explications quant à la destruction massive de toute l’humanité. En l’espace de cinq jours, tout a disparu, les corps ont disparu, jusqu’au gaz mortel lui-même ? La vie n’est plus et le voilà évaporé, laissant aux seuls survivants la possibilité d’évoluer dans l’environnement urbain sans en subir aucune conséquence…

Cela reste évasif mais cela suffit à justifier rapidement la situation dans laquelle est plongé le personnage principal. L’intérêt du film est tout autre : il est dans la façon dont Ralph Burton, ayant réchappé au gaz alors qu’il était enfermé par un éboulement au sein d’une mine, va découvrir ce nouveau monde, se confronter à l’inexorable solitude d’un univers sans autre vie que lui-même et va tâcher d’y survivre. Les réactions de Ralph sont d’un réalisme impressionnant.

film-le-monde-la-chair-et-le-diable5

Le rythme du film, loin de celui effréné de certaines grosses productions actuelles, est dans un premier temps lent, ce qui aide à poser véritablement l’ambiance, à faire ressentir le vide, le silence, l’absence d’êtres humains. L’angoisse que l’on ressent n’est finalement pas due à des artifices musicaux ou de mises en scènes grotesques pour faire signaler l’approche d’un danger. Car le danger, ici, semble d’apparence écarté puisque le monde entier a déjà sombré. Et pourtant, l’angoisse est là, dans cette absence, dans ce vide grandiloquent de New York. J’ai très facilement compris l’état d’esprit du héros, quand il crie à New York « I am alive ! », quand il fait klaxonner une voiture abandonnée, ne voulant tout d’abord pas y croire, avant de découvrir grâce à un enregistrement en boucle expliquant rapidement comment la fin du monde est arrivé, pour finir ensuite par déambuler dans les rues, se laissant totalement emporter par le silence, l’absence de toute autre vie.

Les plans, je le répète, sont assez incroyables et font là bien plus d’effets que n’importe quelle musique pompeuse qu’on a pu entendre dans d’autres films. Visuellement, c’est une très grande réussite. J’ai beaucoup apprécié les différents plans des statues de lions, à chaque coup de cloche, faisant rebondir le son inventé par l’homme sur les seuls vestiges de la création humaine et, finalement, les seuls visages de « vie », si l’on peut dire ainsi. Dans tous les cas, New York désertée prend une ampleur encore plus vertigineuse, faisant ressentir d’autant plus son immensité que celle-ci est, de fait, vide.

Les images sont très belles, et je ne saurais pas seulement dire si cela est dû uniquement aux plans ingénieux. Le noir et blanc est justement maitrisé, surtout la luminosité. Ce qu’il y a d’incroyable, c’est d’avoir pu tourner de telles scènes dans une telle ville et à cette époque-là. Pour cela, je dois dire être assez bluffée.

film-le-monde-la-chair-et-le-diable8

La deuxième partie du film est toute aussi intéressante : alors que Ralph se construit un nouveau logis, une nouvelle vie, emportant avec lui des mannequins qui lui serviront de compagnons grâce à sa volonté de ne garder en tête l’espoir d’une renaissance. Ou tout simplement pour ne pas devenir fou. Les quelques scènes où on le voit danser devant un music-hall ou jouer et chanter devant un mannequin démontrent que malgré tous ses efforts pour s’adapter à ce nouvel univers, Ralph ne peut qu’imiter une nouvelle vie sans véritablement la vivre, gardant finalement tous ses réflexes de la vie telle qu’il l’a connue et vécue jusque-là. Tout simplement la solitude et l’homme ne font pas bon ménage, et les illusions qu’il met en scène ne dure qu’un temps : ainsi s’énerve-t-il soudainement devant le mannequin qui ne peut que sourire invariablement, insensiblement, sans jamais répondre et partager ses émotions.

Ce point culminant où il jette le mannequin, de rage, par-dessus la fenêtre amène un chamboulement bienvenu au film qui aurait pu finir par tourner en rond : un cri féminin. Enfin ! L’humanité existe-t-elle encore, il se jette à elle comme un nouveau-né à la vie.

film-le-monde-la-chair-et-le-diable12

L’arrivée de Sarah, jeune femme blonde, pleine d’envies et de fantasmes de sa vie passée, apporte une nouvelle dimension : celle de la société à leur époque, celle qui existait encore cinq jours plus tôt. Poursuivant le fantasme de cette « nouvelle vie », continuant à agir en « société » comme si rien n’avait changé, ou presque, les deux héros se rapprochent et se repoussent comme des aimants, attirés non pas seulement par l’instinct de survie (finalement ils ne sont plus qu’Eve et Adam à la naissance de ce nouveau monde) mais aussi par une attirance sincère. Survint déjà, lors d’une première dispute, un fait de la société : les préjugés raciaux qui divisaient les populations blanches et noires de l’époque restent ancrés en eux, alors même qu’ils tentent de fonder une nouvelle vie.

« Vous avez dit un jour : ‘Je suis une femme libre, blanche, majeure.’. Pour vous, ce n’était qu’un lieu commun entendu mille fois. Pour moi, c’était une insulte ! »

Quand arrive un troisième survivant, le film prend une nouvelle tournure, plus sombre, plus tendue, annoncée par cette réplique fataliste et anticipatrice de Ralph lors de la soirée d’anniversaire qu’il a concoctée pour Sarah : « Nous ne sommes plus seuls au monde. La civilisation renaît… » Cette phrase, dite avec presque une sorte de dépit, de douleur, par Ralph qui, s’il se révolte contre l’injustice condition que les préjugés raciaux de l’époque lui prêtent, s’y conforte presque en refusant toujours les avances de Sarah (« Cela fera jaser le voisinage », lui réplique-t-il alors qu’elle lui demande de venir s’installer dans son immeuble et s’éviter ainsi d’éternels aller-retour entre leurs deux appartements), refusant de se joindre à elle lors de sa soirée d’anniversaire et préférant jouer le serveur, s’éclipsant au profit de Benson quand celui-ci cherche à séduire Sarah.

A l’arrivée de ce dernier, justement, tous ces enjeux (le triangle amoureux, le conflit racial, la méfiance qui domine entre chaque personnage) prennent de l’ampleur et s’impose dans cet huis-clos. Sarah et Ralph ont déjà eu du mal à s’entendre, mais leur relation devient encore plus compliquée en présence de Benson. Benson se méfie de Ralph et trouve plus « juste » que Sarah s’intéresse à lui plutôt qu’à un « nègre ». Ralph lui-même justifie par son attitude distante et froide – même envers Sarah – la méfiance de Benson – et même quelque part, celle de Sarah. Tout cela démontre de l’incapacité de l’être humain, même dans une telle situation chaotique, où l’humanité est réduite à trois individus, à agir solidairement.

film-le-monde-la-chair-et-le-diable14

Au contraire, la paranoïa emporte les personnages, poussant Benson à se persuader qu’il doit se débarrasser de Ralph par tous les moyens. Cette montée en puissance de la tension, digne de certains thrillers, va mener à une très belle scène finale de traque alors que Benson, armé d’un fusil, cherche à éliminer pour de bon son rival. Cette course poursuite à travers la ville de New York, toujours appuyée par un magnifique choix de plans (encore une fois) rend grâce à cette fin, poussant l’absurdité de la scène. La fin du monde a beau avoir eu lieu, finalement, l’être humain reste le même.

Pour finir, ce film de science-fiction des années 50 pourrait bien être une bonne alternative pour tous ceux qui, las des grosses productions actuelles, voudraient malgré tout s’intéresser au genre. Film d’anticipation, critique de société à une époque de guerre froide d’une part et de racisme de l’autre, « Le monde, la chair et le diable » est un film d’une fraicheur étonnante et qui n’a pas vieilli, même 55 ans après sa parution.

critique-le-monde-la-chair-et-le-diable-macdougall22


Bande d’annonce

Vous pourrez lire une très bonne critique du film dans le lien suivant : http://www.dvdclassik.com/critique/le-monde-la-chair-et-le-diable-macdougall

Be First to Comment

Laisser un commentaire